| L’essentiel en trois points |
•John Hedley: cet ancien agent du MI6 a mis en place chez Nestlé un système de contrôle absolu de l’information, qui a abouti à l’affaire Attac. •Syndicalistes surveillés: une délégation sud-coréenne venue à Vevey a été espionnée par Securitas sur mandat de Nestlé. •Etats-unis: la multinationale a employé des méthodes similaires sur ses principaux concurrents, Mars et Mead Johnson. |
Courant 2002, un ancien agent des services secrets britanniques débarque à Vevey. Débauché par des chasseurs de têtes, John Hedley doit occuper le poste de chef de la sécurité récemment créé par Nestlé. Ce natif de Leeds n’est pas un novice. Il vient de quitter une fonction dirigeante chez Tri-mex International, une entreprise londonienne spécialisée dans le traçage par satellite de marchandises. Avant cela, il a effectué une longue carrière dans le renseignement extérieur britannique, le MI6. Ce grand homme aux cheveux grisonnants a notamment opéré en Suède et en Afrique du Sud. Un poste qu’il a occupé jusqu’à la veille des attentats du 11 septembre 2001. S’il est parti, aime-t-il raconter, c’est qu’il ne s’entendait plus avec sa hiérarchie. Lui était persuadé qu’il fallait infiltrer des espions dans les mouvements islamistes (le «software»). A l’inverse, sa hiérarchie misait tout sur la technique, comme la surveillance par satellite (le «hardware»). Le 11 Septembre a tout changé, mais John Hedley n’était plus là. Il était déjà occupé à opérer une révolution sécuritaire chez Nestlé, dont l’infiltration d’Attac n’est que l’élément le plus spectaculaire.
Naïveté. Avant son arrivée, la multinationale avait une culture de la sécurité archaïque, «très naïve, très suisse», selon un bon connaisseur de la firme. Les numéros de téléphone et adresses de la direction étaient accessibles à tous; le sommet de la hiérarchie se déplaçait dans le même avion. En cas de crash: plus personne aux commandes de l’entreprise! Le nouveau responsable, âgé aujourd’hui de 58 ans, décide de revoir l’ensemble du concept de sûreté de la firme. Il commence par la sécurité «physique»: des barrières sont installées autour du siège veveysan, les badges des visiteurs sont systématiquement détruits après leur départ et les camions qui transportent les produits Nestlé à travers le monde sont équipés de balises GPS pour éviter les vols. Mais il veut aussi appliquer ce changement d’ère aux détracteurs de la multinationale. Une source proche de Nestlé le décrit ainsi: «Il pensait qu’il ne sert à rien d’attaquer les voix critiques de front; il valait mieux les surprendre de flanc, là où elles sont les plus vulnérables. En les infiltrant, par exemple.» Une tactique héritée de ses années au MI6. Pour cette tâche, John Hedley trouve un allié: le chef de la communication François-Xavier Perroud, dont l’objectif principal est de bloquer au maximum l’information. Les journalistes le surnomment François-Xavier «Verrou». Engagé à l’époque de la controverse sur le lait pour nourrissons, il n’a pas non plus beaucoup de sympathie pour les ONG critiques. Les deux hommes, qui s’entendent très bien, mettent sur pied une stratégie de contrôle de l’information – tant celle qui sort de l’entreprise que celle qui circule au sein de la société civile. Au printemps 2003, à l’approche du G8 d’Evian, le moment paraît idéal pour la tester.
Cellule d’enquête. Une troisième pièce du puzzle permet de mettre en œuvre ce plan: la firme Securitas, qui surveille déjà les sites de Nestlé, vient d’ouvrir une cellule d’enquête et d’investigation à Lausanne. Unique en Suisse romande, cette division Investigation Services (CIS) agit sous la houlette de Custodio, la filiale de Securitas chargée de la sécurité à l’aéroport de Zurich. Elle a été créée en prévision du G8, Securitas anticipant les craintes de ses clients face à d’éventuels débordements altermondialistes. Elle doit se renseigner sur «les buts, les motifs et les possibilités d’action» des mouvements opposés au sommet, explique Bernard Joliat, responsable à l’époque de la succursale lausannoise de Securitas, dans l’émission Temps présent qui a révélé l’infiltration d’Attac. C’est elle qui a chargé l’une de ses employées, sous le pseudonyme de Sara Meylan, d’intégrer le groupe altermondialiste. Le CIS lausannois sera fermé en 2005 «par manque de mandats», dit Reto Casutt, secrétaire général de Securitas. Il a effectué au moins un autre mandat pour Nestlé. Le 24 novembre 2003 – alors que l’infiltration d’Attac est en cours – sept syndicalistes de la filiale sud-coréenne de Nestlé débarquent au siège de Vevey. Ils veulent protester contre les menaces de délocalisation en Chine qui pèsent sur leur usine. Repoussés par la police, ils improvisent des manifestations quotidiennes à Genève. Le conflit est tendu: les 145 jours de grève ont déjà coûté quelque 300 millions de francs à la multinationale. Cette dernière prend donc la visite des syndicalistes au sérieux. Avant leur arrivée, John Hedley organise plusieurs réunions au siège du groupe pour déterminer la stratégie à adopter. Résultat: Securitas est mandatée pour opérer une mission de surveillance des ouvriers sud-coréens, confirment à L’Hebdo plusieurs sources internes à l’entreprise de sécurité. La firme a en revanche dû renoncer à les infiltrer: elle n’avait pas d’agents sud-coréens. Officiellement, Securitas reconnaît avoir accompli «d’autres mandats d’observation», sans lien avec le G8, mais ne précise ni lesquels ni pour qui. Nestlé refuse de commenter...
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Tags: Espion, Nestlé, John Hedley, Attac,
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