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Les dessous d'une libération

Par Claude-Olivier Volluz, Michel Beuret - Mis en ligne le 15.07.2009 à 15:34

OTAGE. Au Mali, les experts du business de rançon l’assurent: quelqu’un a payé pour libérer le Suisse Werner Greiner. Ils disent combien, évoquent la Libye, mais gare aux mirages.

Au salon de l’hôtel de l’Amitié, le plus grand établissement hôtelier de Bamako, des membres des Forces spéciales britanniques (SAS) sont attablés autour d’un thé. Nous sommes le 7 juillet, soit trois jours, on le sait aujourd’hui, avant la libération de l’otage suisse au Mali, Werner Greiner. Avec la présence des SAS, la rumeur va bon train. Certains spéculent sur une opération commando pour libérer le dernier Européen détenu par les membres d’al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) dans le nord, depuis le 22 janvier. La rumeur est alimentée par la présence de militaires suisses aperçus en ville.
«Une dizaine d’officiers suisses en treillis militaire sont venus ici au moins deux fois», témoigne Dicko, le gérant de La Terrasse, un pub huppé de la capitale.
Officiellement, ils avaient pour mission d’aider l’armée malienne à lutter contre la prolifération des armes légères dans le sud. Mais à Bamako, les journalistes s’amusent de cette coïncidence de calendrier qui les conduit – peutêtre hâtivement – à conclure que «la libération de l’otage suisse est imminente». Le calendrier leur donnera raison, mais pas sur la méthode. Les commandos n’y seront pour rien.
Dimanche 12 juillet, un communiqué de l’AFP annonce la libération de l’otage suisse qui atterrissait mardi 14 à Zurich. Werner Greiner aurait été relâché dans le désert, dans un endroit tenu secret. Le journaliste de l’AFP qui l’a entraperçu décrit un homme fatigué au visage marqué. Les autorités maliennes le récupèrent à Gao, grande ville de l’est, et le transfèrent aussitôt à Bamako.
Détenu dans des conditions extrêmes, dans un désert où les températures de saison dépassent les 50 degrés à l’ombre, Werner Greiner était au plus mal. Il s’alimentait peu et souffrait de dépression, disait-on. L’assassinat de son codétenu, Edwin Dyer, le 3 juin, l’a traumatisé. Et la libération de son épouse le 22 avril l’avait isolé un peu plus. Sa vie était aussi menacée par la vaste offensive lancée le 10 juinpar l’armée malienne contre les combattants de l’AQMI. Des affrontements qui ont fait des dizaines de morts de part et d’autre. «Les ravisseurs ont eu peur de le voir mourir et donc de perdre la rançon», analyse Serge Daniel, correspondant AFP-RFI à Bamako. Pour tous les acteurs de ce drame, plus que jamais, le temps pressait.
 
Un million d’euros par tête. Comment la libération a-t-elle été négociée? Combien a-t-elle coûté et, si oui, qui a payé? Des pistes se profilent. Le soir du dénouement, Micheline Calmy-Rey, ministre des Affaires étrangères, a salué les efforts du président malien Amadou Toumani Touré, dit ATT, ainsi que ceux des Gouvernements allemand, britannique et canadien, pour obtenir cette libération. Mais d’emblée, elle réfute toute rançon versée par la Suisse.
A Bamako pourtant, nul ne croit à une libération sans contrepartie. «Je ne connais pas d’affaires de ce genre qui ne se soient pas réglée financièrement», estime Soumeylou Boubèye Maïga, exministre malien de la Défense et président de l’Observatoire pour la sécurité dans la bande sahélosaharienne. «Les salafistes d’al-Qaida ne négocient pas à moins de 1 million d’euros par tête.»
Information corroborée par un notable de Gao, qui requiert l’anonymat. «Je peux certifier qu’une rançon a bien été versée. Ce sont des chefs de tribus et des hommes d’affaires maliens d’origine touareg et berbère qui ont servi d’intermédiaires», explique-t-il, avant de confirmer le montant articulé dans le journal algérien El Khabar lundi: 3 millions d’euros. Une somme dans laquelle les intermédiaires maliens auraient puisé allégrement.
 
10% par intermédiaire. Samon Rodrigue, rédacteur en chef du quotidien Le Matinal, a beaucoup enquêté sur le sujet. «C’est un vrai fonds de commerce pour certaines populations du nord», explique-t-il. Un juteux business qui attise les convoitises. Certains chefs de tribus, notables ou hommes d’affaires se livrent à une concurrence acharnée pour mettre la main dans la valise. Un intermédiaire ne toucherait pas moins de 10% du total de la rançon. Et les intermédiaires sont parfois nombreux.
Leur avidité a d’ailleurs failli faire capoter la libération de Gabriella Greiner, ainsi que d’une autre touriste allemande et de deux diplomates canadiens, le 22 avril. Des médiateurs du Burkina Faso auraient été appelés à la rescousse en dernière minute. Une information confirmée par le président ATT qui s’était empressé alors de remercier son homologue burkinabé Blaise Compaoré pour son implication dans «cet heureux dénouement».
Mais un problème demeure. «Des officiers de l’armée malienne sont soupçonnés d’avoir pris part à ce juteux business », explique Alexis Kalambry, directeur du journal Les Echos, le quotidien le plus lu au Mali. «Selon toute vraisemblance, la Grande-Bretagne a attendu la libération de l’otage suisse pour régler ses comptes. Les Britanniques envisageraient à présent de poursuivre certains officiers. Des mandats d’arrêt internationaux sont à l’étude», ajoute le journaliste.
Excédé, Londres aurait refusé tout compromis avec al-Qaida au Maghreb islamique et leur relais dans le pays. Une intransigeance à laquelle l’émir Abu Zeid a répondu de la manière la plus sordide: l’assassinat de l’otage britannique Edwin Dyer, le 31 mai. Un tournant. Une source proche d’un service de renseignements occidental confirme cette information parue dans la presse algérienne:l’annulation en dernière minute d’une opération commando des Forces spéciales britanniques (SAS) pour libérer l’otage aurait précipité les événements. De même que la mise sur écoute des intermédiaires maliens chargés de négocier sa libération. Ayant eu vent de la manœuvre, et comprenant qu’il ne serait jamais payé, Abu Zeid aurait décidé de mettre ses menaces à exécution. Le sort de l’otage britannique était scellé et la diplomatie suisse pouvait trembler pour la vie de son ressortissant. Abu Zeid s’est depuis forgé une réputation d’homme intransigeant, reléguant Mokhtar Benmokhtar, l’autre émir d’al-Qaida dans la zone sahélo-saharienne, au second plan. «Abu Zeid est un homme particulièrement cruel. Il a donné l’ordre de faire battre les otages, y compris les femmes », témoigne un journaliste qui a rencontré Gabriella Greiner à Bamako, lors de sa libération.
 
La piste libyenne. Si rançon il y a eu et si la Suisse ne l’a pas payée, alors qui? Vu de Bamako, une piste conduit en Libye. Selon une source proche des négociateurs, le pays du colonel Kadhafi aurait joué un rôle déterminant. La Fondation internationale Kadhafi pour le développement, une organisation à vitrine humanitaire présidée par l’un des fils Kadhafi, Seif al-Islam, aurait mis la main au porte-monnaie pour payer la rançon, selon cette source. Information hélas impossible à confirmer pour l’instant. L’ imprévisible Guide de la grande révolution, qui retient toujours deux Suisses en otage à Tripoli, a-t-il quelques raisons aujourd’hui d’aider la Suisse? Muammar Kadhafi qui accusait la Suisse au récent G8 à L’Aquila, un jour après la libération de Werner Greiner, de financer le terrorisme international et suggérant son démantèlement, peut-il être celui qui, dans l’ombre, a joué les bons offices? On peine à le croire et, au Département fédéral des affaires étrangères, on assure que l’annonce mardi d’un visa accordé par Tripoli à un nouveau chargé d’affaires suisse n’est que fortuite.
Les arcanes du pouvoir libyen, cependant, sont complexes. Seifal-Islam, possible successeur de son père, n’est pas en grâce ces jours mais jouit d’une certaine autonomie. Et le Guide luimême, par-delà ses rodomontades et rancunes affichées, poursuit peut-être d’autres buts. Après avoir tourné le dos au rêve panarabe, celui qui préside l’Union africaine et se voit leader continental, a-t-il voulu montrer son pouvoir en donnant un coup de main à Bamako? «S’il l’a fait, cela serait par solidarité avec le Mali sans considération aucune avec le différend qui l’oppose actuellement à la Suisse, estime Daniel Fino, professeur à l’IUHEI à Genève et fin connaisseur du Mali. Kadhafi cherche avant tout à étendre son influence dans les pays de la région.»

Gare aux mirages. Le Sahara est plein de mirages, de rumeurs et de manipulations. Et l’hypothèse la plus simple ne peut être exclue. Werner Greiner a été libéré dans le contexte de l’offensive de l’armée malienne contre l’AQMI. En conférence de presse, mardi, l’envoyé spécial suisse à Bamako, Jean-Luc Virchaux, expliquait que l’otage avait été pris en charge le 10 par des intermédiaires du Gouvernement malien dans le nord-est pour se retrouver 2500 kilomètres plus loin et, un jour plus tard, à Bamako, réalisant qu’il était libre. La nouvelle n’a été connue que samedi soir et communiquée le 12. Joint mardi, le DFAE ne communique pas davantage sur les détails de la libération. La version d’une issue chanceuse qu’il invoque reposerait aussi sur les liens privilégiés entre Jean-Luc Virchaux, ex-coordinateur de la DDC à Bamako, et le président ATT, qui avait collaboré luimême jadis avec la DCC. Une version qui n’exclut pas le versement d’une rançon.




Tags: actuels, monde, Mali, otage,

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