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Les deux parrains ennemis

Mis en ligne le 05.01.2006 à 00:00

Chroniqueurs, animateurs et comédiens, Stéphane Bern et Laurent Ruquier tiennent à eux deux l'espace médiatico-culturel parisien. Antoine Menusier s'est plongé dans le système de ces chefs de clan qui font et défont l'actualité.

L'Hebdo; 2006-01-05

Rire-business Les deux parrains ennemis

Chroniqueurs, animateurs et comédiens, Stéphane Bern et Laurent Ruquier tiennent à eux deux l'espace médiatico-culturel parisien. Antoine Menusier s'est plongé dans le système de ces chefs de clan qui font et défont l'actualité.

Stéphane Bern et Laurent Ruquier Grossistes de l'humour, occupant radios et télévisions, nés tous deux en 1963, les deux animateurs font et défont l'actualité médiatico-culturelle à Paris. Sans oublier d'écrire des livres, de mettre en scène des pièces de théâtre ou de jouer la comédie.

Ils règnent en parrains sur la radio et la télé. Leur business, c'est le rire, à la manière des chansonniers d'antan. Mais en beaucoup plus moderne. Grossistes de l'humour, ils se partagent le pactole de la vanne assassine. Chaque jour, ils refont la France et le monde. Ils ont leur armée de chroniqueurs et chroniqueuses. Qui passent l'actualité au rouleau compresseur de leurs bons mots. Fidèles à la tradition française, ils sont la politique du rire et le rire de la politique.

CheminS détournés ou droit au but Don Stefano et don Lorenzo, ennemis qui se respectent, sont omniprésents et semblent omnipotents. A France Inter et à Europe 1, sur France 2 et sur Canal +. Du lundi au samedi, matin et soir. Le dimanche, croyez-vous qu'ils se reposent? Nullement. Ils jouent la comédie sur les boulevards. Et quand les autres dorment, eux écrivent, des livres ou des shows. Ils touchent à tout, ils veillent sur tout. Stéphane Bern et Laurent Ruquier, si différents et si semblables, mènent la danse et règlent les pas. Baci la mano.

Stéphane Bern et Laurent Ruquier sont nés tous deux en 1963. L'un à Lyon, sous le signe de la bourgeoisie, l'autre au Havre, sous l'étoile du prolétariat. Ils ont suivi des parcours distincts. Bern a beaucoup écrit sur les têtes couronnées, le gotha et les falbalas. A Dynastie, à Jour de France, à Madame Figaro, où il chronique encore. Il est apparu à la télévision, dans Saga, sur TF1, coiffé-laqué comme un puceau dans un rallye mondain. Il avait des manières châtiées et une voix qui allait avec. A l'époque, personne ne l'imaginait en animateur-vedette à Canal+, le Versailles des branchés.

Ruquier, lui, est allé droit au but: chez les saltimbanques. Sa famille. C'est un humoriste shooté au talent. Un de ces freluquets qui vous terrassent le maître en une seule prise. Il a débuté un peu partout à la fois, à la télé et sur les planches, enchaînant avec la radio, où, en 1991, il anime Rien à cirer, l'émission satirique qui le lance pour de bon.

Bern et Ruquier ont atteint le sommet de la visibilité médiatique. Plus, ce serait risqué. Moins, ce serait reculer. Revue de détail. Bern, d'abord: Le fou du roi, sur France Inter, du lundi au vendredi, de 11 h à 12 h 45; 20 h 10 pétante sur Canal +, les vendredis et samedis; comédien le soir dans Numéro complémentaire, une pièce jouée jusqu'au 23 décembre dans la capitale.

Cachets maousses L'emploi du temps de Ruquier est encore plus hallucinant: On va s'gêner, sur Europe 1, du lundi au vendredi, de 16 h 30 à 18 h 00; On a tout essayé, sur France 2, tous les jours sauf le dimanche, de 19 h à 19 h 45; Ça balance à Paris, émission culturelle sur la chaîne câblée Paris Première, le samedi à 17 h 55; enfin, oui, enfin, comédien également et auteur de théâtre. Les représentations de sa nouvelle création, Landru, ont commencé le 1er décembre à Paris. Laspalès incarne le célèbre assassin. La critique le suit rarement. Il dit s'en ficher et traite de «connards» les journalistes qui n'aiment pas ses partis pris.

Les deux animateurs ne se copient peut-être pas, mais chacun épie ce que l'autre fait ou invente - il faut être à la page. Ils ne taisent pas leur homosexualité. Ruquier l'affiche parfois de manière militante, pour dénoncer l'homophobie ambiante. Il y a dix jours, dans Ça balance à Paris, il rapportait qu'à la sortie d'une pièce de théâtre, un spectateur l'avait apostrophé d'un «Tiens, elle est là, la Ruquier?». Bern est moins démonstratif dans ses propos, mais il rit apparemment de bon coeur aux grosses allusions à ses vacances à Mykonos. Et puis, il y a la «famille», la bande des chroniqueurs qui cachetonnent à France Inter, Europe 1 ou France 2. La radio publique, ce n'est pas surprenant, est plutôt radine, comparée au privé et à la télé. France Inter rétribue 250 euros nets une pige au Fou du roi. Rien à voir avec On a tout essayé, qui paie tant, que ç'en est un secret. «Je pense qu'on est les chroniqueurs les mieux rémunérés de la télévision française, mais étant lié par une clause de confidentialité, je n'ai pas le droit de révéler le montant de mon cachet», affirme Gérard Miller, un historique du clan Ruquier.

Comme un gourou Clan, bande, famille, trahisons, retrouvailles: les relations entre Bern, Ruquier et leurs chroniqueurs respectifs ajoutent à la notoriété des émissions, auxquelles assiste un public d'habitués. Qui donnent du «tu» au videur, font la bise à la jeune femme du vestiaire, plus rarement aux attachées de presse, de nature assez revêches. Une dame qui attendait sur le trottoir de pouvoir entrer dans Le Moulin Rouge, où est enregistrée On a tout essayé, disait à son voisin avoir mangé une fois «avec le comptable» de Drucker. «Il est très sympa, Ruquier a le même», précisait-elle d'un ton complice. Qu'est-ce que tu fais pour les vacances? Le chef-animateur est un peu un gourou. Partager ses loisirs, c'est être du premier cercle. Gérard Miller est proche de Laurent Ruquier. «A Noël 2004, nous sommes partis en Inde, lui avec son ami, moi avec ma compagne, raconte le psychanalyste. Cet hiver, on va partir au ski. On sera une petite partie de la bande, avec nos conjoints.»

l'alchimiste Miller dresse un tableau pince-sans-rire de la ruquiérie: «Quand nous étions une bande de 10 personnes, c'était plus facile pour lui de nous réunir. Il organisait une ou deux fois par mois des soirées au restaurant. Aujourd'hui, nous sommes 30 ou 40. La bande à Ruquier, c'est une PME. Maintenant, il met sur pied ce qu'il appelle des séminaires. On est allés cette année à 50 à La Baule.» Miller poursuit: «En 1995, au lancement des P'tits déj', sur France Inter, j'ai vu de quelle façon il a constitué un groupe. C'était une alchimie. Il est évident qu'il n'aurait pas pris alors quelqu'un comme Steevy. Il a d'abord souhaité avoir une équipe très différente de celle des amuseurs de Rien à cirer: une ancienne journaliste du Monde, Claude Sarraute; un psychanalyste, moi; un écrivain, Françoise Xenakis - des lettrés, sans vouloir dire que les autres étaient incultes.»

Puis tout a changé. Miller affine l'analyse: «Au départ, Ruquier avait pour but de mettre en valeur ses chroniqueurs, de les stariser. On n'est plus dans cette logique-là. Sa bande, en public, est devenue une foire d'empoigne. Le ressort principal de l'humour entre nous, c'est la perfidie, la moquerie.» Laurent Ruquier, qui aime commander, ne passe pas pour un tordu. Au contraire, «il est généreux, ne laisse tomber personne, tend la main à ceux qui reviennent après avoir tenté leur chance ailleurs», assure Pierre Bénichou, ancien rédacteur en chef au Nouvel Observateur, autre chroniqueur d'On a tout essayé, qui est allé jusqu'à faire l'acteur dans un boulevard écrit par le boss, Grosse chaleur. Lui non plus ne veut pas révéler son cachet. «Quand j'étais chroniqueur à Droit de réponse, au début des années 80, chez Michel Polac, la télé nous invitait une fois par semaine au restaurant, chez Bofinger», se souvient-il.

le chef d'orchestre Chez Bern, c'est complètement différent. «Ici, pas de vacances en bande en Toscane», explique, sur l'air de «pas de ça chez nous», Nicolas Rey, jeune écrivain et chroniqueur au Fou du roi. «On est partis deux jours en séminaire, c'est tout. C'était très sympa, ça a soudé l'équipe», concède-t-il. François Raynaert, journaliste au Nouvel Observateur et membre de l'équipe Bern, admet avec beaucoup d'honnêteté qu'il réfléchirait si Laurent Ruquier lui proposait de rejoindre les chroniqueurs d'On a tout essayé, «les mieux payés de la télévision» (dixit Miller).

On ne s'écharpe pas dans le studio 106 de la Maison de la Radio, d'où est diffusé Le fou du roi. «Je m'entoure du talent des autres», commence par dire Stéphane Bern. «Moi, je n'ai pas besoin de faire appel à des chroniqueurs un peu bébêtes pour briller. Je ne fais pas là forcément allusion à Laurent Ruquier. D'ailleurs, lui et moi, nous nous voyons de temps en temps, nous nous parlons, nous nous respectons. Nous mangeons parfois ensemble chez des amis communs.» |

Don Stefano Personne n'imaginait Stéphane Bern devenir vedette à Canal+ et à France Inter.

don Lorenzo L'équipe de Laurent Ruquier, véritable PME avec ses codes et ses rites.

Les mousquetaires de la bernanie Les joyeux sectaires de la ruquiérie

Sept chroniqueurs de chez Bern

Joëlle Goron

Fonction: rame pour en placer une. Signe particulier: aime Vincent Delerm. Bio: romancière, scénariste, a adapté, avec Jean-Claude Carrière, Les Thibault de Roger Martin du Gard, pour France 2. Ex-froufrouteuse sur France 2.

François Reynaert

Fonction: boit du Coca light au Nouvel Observateur. Signe particulier: connaît Bern depuis quinze ans. Bio: chroniqueur de presse écrite. A commencé à Libération, ex-membre du comité de soutien à Florence Aubenas. Deux livres en préparation. Et ça urge!

Nicolas Rey

Fonction: Rimbaud bobo. Signe particulier: la foot nostalgie. Bio: prépa HEC, Prix de Flore pour Mémoire courte (Au Diable Vauvert), parle souvent des filles, moins depuis qu'il est père. Il sort la photo d'un bébé: «Regardez, c'est mon fils.»

Isabelle Giordano

Fonction: voit des films. Signe particulier: belle et elle le sait. Bio: ex-Frau Kino à Canal +, a écrit deux bios (Martine Aubry et Romy Schneider) et un bouquin sur des souvenirs gourmands de comédiens, Les bonnes choses de la vie (Aubanel).

éric Neuhoff

Fonction: prend le thé à Madame Figaro. Signe particulier: le mépris élégant. Bio: romancier, essayiste, critique de théâtre. Prix Interallié pour La petite Française (Albin Michel). Grand prix de l'Académie française pour Un bien fou (Albin Michel).

Stéphane Guillon

Fonction: pitbull. Signe particulier: toujours pas euthanasié. Bio: humoriste, il déchiquette les people qu'il portraitise, sous le regard attendri de son maître, Bern. Mord sur Canal + et au Fou du roi. Dernier spectacle: En avant la musique.

Didier Porte Fonction: pas gentil avec la télé. Signe particulier: a piqué la place à Guy Carlier. Bio: humoriste, a eu droit à un portrait dans L'Humanité en 2001. Le pôle gauche du Fou du roi. Dernier spectacle: Didier Porte aime les gens.

Les mousquetaires de la bernanie Les joyeux sectaires de la ruquiérie

Sept chroniqueurs de chez Ruquier

Christophe Alévêque Fonction: sans-culotte égorgeur. Signe particulier: dragueur mythomane. Bio: comédien, humoriste, engagé par Ruquier dans Rien à cirer sur France Inter au début des années 90. Reprise de son spectacle Debout , début 2006.

Isabelle Alonso Fonction: féministe. Signe particulier: essaie d'être drôle. Bio: fille de réfugiés espagnols, ex des Grosses têtes de Philippe Bouvard, ancienne présidente des Chiennes de garde, essayiste. Dernier ouvrage: Filigrane (Robert Laffont).

Elsa Fayer Fonction: rousse mais blonde. Signe particulier: mère protectrice. Bio: véritable enfant de la télé, débute à 9 ans dans Vitamines, émission animée par Karen Cheryl. Pose en pin-up dans le calendrier 2006 de Télé 7 Jours.

Pierre Bénichou Fonction: gauche caviar. Signe particulier: a beaucoup vécu. Bio: enfant d'Oran, ancien rédacteur en chef au Nouvel Observateur, chevalier de la Légion d'honneur. Gare sa Vel Satis devant le Moulin Rouge, où est enregistré On a tout essayé.

Steevy Boulay Fonction: gay du Mans. Signe particulier: des relations dans la haute. Bio: ses parents se séparent quand il a 4 ans. Très proche de sa soeur. Historique du premier Loft sur M6, en 2001. Ruquier le fait monter sur les planches, dans Grosse chaleur.

Christine Bravo Fonction: furie. Signe particulier: un jour elle reviendra. Bio: de père espagnol, grandit dans un milieu modeste. Ex-institutrice, ex-froufrouteuse en chef sur France 2, fan du Mexique. Elle écrit des romans.

Gérard Miller

Fonction: donneur de leçons. Signe particulier: gauche plumard. Bio: une tonne de diplômes, membre de l'Association mondiale de psychanalyse. Drucker l'a viré de Vivement dimanche. Réconciliés depuis. Dernier ouvrage: Hypnose, mode d'emploi (Points). |

«Chez Bern, pas de vacances en bande en Toscane.»

Nicolas Rey, chroniqueur

«La bande à Laurent Ruquier, c'est une PME. Maintenant, il met sur pied ce qu'il appelle des séminaires.»

Gérard Miller, chroniqueur




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