C’est une photographie dans les bois, à la fin d’une balade. Ils ont l’air de copains en goguette, pique-niqueurs heureux de se retrouver. Cela sent la sueur gaie et le partage heureux. C’est l’été 1987, quelque part à la frontière tchéco-polonaise.
Ils se retrouvent là, secrètement, venant parler aspirations, révolutions, et surtout liberté. Ils ne savent pas que quelques mois plus tard, un mur va tomber dans Berlin. Ils s’appellent Vaclav, Adam ou Jacek, et dans leur pays, certains deviendront fameux ou présidents. On les appelait les dissidents.
C’est leur histoire que raconte la réalisatrice française Ruth Zylberman dans un poignant documentaire, qui sera projeté hors compétition le 6 mars lors du Festival du film et forum sur les droits humains (FIFDH).
Les dissidents, artisans de la liberté, racontant la période 1956-1987, prend évidemment une couleur particulière alors que, désormais, d’autres opposants cherchent leur destin en faisant trébucher quelques satrapes du Maghreb.
Partant de la photo de 1987, et du film souvenir tourné ce jour-là, Ruth Zylberman s’approche des visages et raconte. Images d’archives, actualités, films de polices secrètes ou témoignages recueillis récemment à Varsovie, Budapest ou Prague disent les aventures parallèles, renvois d’un pays à l’autre.
La réalisatrice refait le chemin qui les a menés, ensemble, dans la montagne. Vaclav Havel le Tchèque, Adam Michnik le Polonais, les Hongrois, un imprimeur, un chimiste, un prêtre, un père et sa fille, éparpillés en divers pays, mais se faisant durant trente ans écho les uns des autres.
La réussite de ce documentaire exceptionnel réside dans cette façon de montrer, entre la répression de 1956 à Budapest, la fin du Printemps de Prague en 68, l’aventure forte de la Charte 77 et enfin les luttes syndicales polonaises qui conduisirent à la formation de Solidarnosc, que tout cela fut aussi mouvement commun, miroirs et inspirations d’un pays vers l’autre.
En 56, c’est l’échec sanglant d’une révolte contre la dictature. En 1968, l’idée d’une réforme par l’intérieur du parti échoue à son tour, en Tchécoslovaquie. Alors il faut essayer de construire la révolte «à côté»: ce seront les batailles ouvrières polonaises.
Le combat des hommes passe ainsi par celui des idées, l’opiniâtreté et peut-être même par la religion: le pape Jean-Paul II fut un catalyseur. La liberté, comme la vie, trouve toujours un chemin.
Adam Michnik, qui fut l’un des leaders des luttes polonaises, et dirige aujourd’hui la Gazeta Wyborcza, plus important quotidien de Pologne, sera ainsi à Genève pour une conférence attendue, lui qui un jour déclara que «le pire dans le communisme, c’est ce qui vient après».
A la fin des Dissidents, les images vidéo de ces hommes s’étreignant réapparaissent, font monter une émotion bouleversante. Henryk Wujec, vieux lutteur, l’un des fondateurs de Solidarnosc, se fait aussi filmer devant les usines de tracteurs Ursus, d’où partirent quelques premières luttes.
Un vigile arrive, le reconnaît, mais demande à la caméra de Ruth Zylberman d’arrêter. Il s’agit d’une propriété privée. Wujec s’éloigne, rempli de larmes et de colère, se tait de longs instants et lâche: «Même pour se souvenir, il faut des permissions.» Les dissidents est un film pour mémoire.
FIFDH, Genève, du 4 au 13 mars (www.fifdh.org). «Les dissidents, artisans de la liberté», dimanche 6 mars, 18 h 30, en présence de la réalisatrice, salle Simon, Maison des Arts du Grütli, 16 rue du Général-Dufour, suivi de la conférence d’Adam Michnik.
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