Evasion fiscale
«Les employés de banque ne peuvent pas être des héros»

Par Linda Bourget - Mis en ligne le 30.07.2012 à 10:35

TRANSMISSION DE DONNÉES. Denise Chervet, secrétaire du syndicat des employés de banque, se bat pour les 10 000 collaborateurs dont les données ont été transmises à la justice américaine. Qu’ils aient ou non incité leurs clients à fuir le fisc.

Denise Chervet lève ses yeux bleus vers le ciel pour réfléchir un court instant. «Au total, d’après nos informations, les banques suisses ont transmis des données concernant environ 10 000 collaborateurs à la justice américaine», estime la secrétaire centrale de l’ASEB, l’Association suisse des employés de banque – autrement dit leur syndicat. «Soit près de 8% de l’ensemble des travailleurs du secteur.»

Les chiffres exacts, l’ex-députée socialiste n’y a pas accès. Pas plus qu’elle ne connaît officiellement la liste des onze établissements qui, avec le blanc-seing du Conseil fédéral, ont communiqué des renseignements sur leurs employés afin de calmer l’appétit des Américains, engagés dans une traque aux artisans de l’évasion fiscale. Pour sûr, Credit Suisse, Julius Bär et HSBC font partie du lot – tandis qu’UBS, cette fois, n’en est pas. «Les banques ne disent rien à personne, la Confédération non plus», peste celle qui porte le combat des employés touchés par la décision du 4 avril.

Blacklistés. «Les gens se sentent lâchés. Dans ce milieu, les employés ont toujours eu l’impression d’être dans le même bateau que leur employeur. Là, ils réalisent que ce n’est pas le cas», observe la syndicaliste. Qui en veut tant aux patrons de ces banques qu’au Conseil fédéral.

L’ASEB a d’ailleurs sollicité une entrevue avec la présidente de la Confédération. Elle entend demander à Eveline Widmer-Schlumpf que le sort des employés soit pris en compte dans les négociations qui visent à résoudre le conflit entre la Suisse – au nom de ces banques – et les Etats-Unis.

C’est l’un des objectifs principaux du syndicat dans cette affaire. L’autre étant d’obtenir des garanties de protection de la part des institutions financières. «Les gens qui figurent sur ces listes ont de la peine à retrouver du travail s’ils doivent changer d’établissement. Certains perdent leur emploi parce qu’ils ont changé de banque et que leur nouveau patron ne veut pas courir le risque d’être mêlé aux histoires américaines. D’autres encore restent sous contrat mais ne sont plus autorisés à travailler. Sans parler de tous ceux qui n’osent plus voyager, même en Europe, par crainte d’être extradés vers les Etats-Unis.»

Manque de protection. Parmi ces «banquiers», il y a bien sûr des gérants de fortune qui travaillaient régulièrement aux Etats-Unis, mais aussi des secrétaires qui n’avaient strictement rien à voir avec ce marché. Denise Chervet se bat pour tous avec le même dévouement. Qu’ils aient, ou non, aidé des contribuables à frauder le fisc. «En Suisse, les gens sont peu protégés contre les licenciements ou le whistleblowing. Quand un employé reçoit des directives, il lui est très difficile de refuser de s’y plier même lorsqu’elles violent la loi, parce qu’il risque de perdre son boulot. Dans ces conditions, les employés de banque ne peuvent pas être des héros. La responsabilité est du côté de ceux qui donnent les directives et c’est à eux de payer», défend la Fribourgeoise.

Appui socialiste. Même discours chez le conseiller national socialiste Jean Christophe Schwaab, qui a repris la présidence de la section romande de l’ASEB en mai dernier. «Notre rôle est de défendre les salariés, quels qu’ils soient, selon le droit du travail. Ce n’est pas parce que ceux du monde bancaire sont mieux rémunérés que d’autres qu’ils ne doivent pas être protégés. S’ils perdent leur emploi et qu’ils ne parviennent pas à retrouver du travail, ils finissent eux aussi à l’aide sociale», martèle le Vaudois.

Et tant pis, pour lui aussi, s’ils ont contourné la loi: tant que leur employeur le leur demandait, ils ne pouvaient faire autrement. «Ce serait bizarre que les socialistes ne s’engagent pas pour protéger des salariés», remarque l’élu. Au niveau du Conseil fédéral, selon l’émission Forum de la RTS, les deux roses se seraient d’ailleurs opposés à la livraison de données aux Etats-Unis.

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