L'Hebdo;
2005-11-24 Les enfants de Ouin-Ouin ont la banane
Portraits Yann Lambiel, Vincent Kohler et Frédéric Recrosio sont emblématiques de la déferlante des humoristes romands. A voir au Festival du rire de Montreux ou dans les revues.
Phénomène L'humour est entré dans les moeurs. Il triomphe à la radio,sur scène, à la télévision. L'économie et la politique composent avec cette nouvelle force.
Recensement Un peu d'ethnologie ludique: les familles qui font rire.
Un dossier réalisé par
Antoine Duplan
Yann Lambiel, Vincent Kohler et Frédéric RecrosiO Le premier imite les personnalités suisses, le second se moque du malheur, le troisième s'interroge sur les mystères de la femme.
Dans son one-man-show, Frédéric Recrosio n'est pas seul. Son pénis l'accompagne, l'inspire, prend toute la place, se substitue à lui. Par moments, on croirait voir Bitoniot, fanfaron qui monte à l'assaut de toutes les femmes du monde, faux dur, dégonflé penaud... Rêver, grandir et coincer des malheureuses retrace en un long monologue et trois chansons d'amour à l'eau de Javel les interrogations d'un jeune homme face aux choses du sexe. Assumant une obscénité décomplexée, Recrosio suscite des rugissements de rire en disant tout ce qu'on a toujours voulu savoir sur les grandes conquêtes et les sublimes lâchetés qui sont le lot du mâle. Lorsque, pour évoquer les mystères de l'éternel féminin, et plus précisément du vagin, il manipule un Rubik's cube, puis se risque à le titiller du bout de la langue, il provoque un effet qu'on n'avait plus ressenti depuis le jour où Hamlet a regardé le crâne de Yorick droit dans les orbites.
Né à Sion, il y a à peine trente ans, Frédéric Recrosio est omniprésent. Sur scène, à la radio (La soupe est pleine), à la télévision (Scènes de ménage), dans Le Matin dimanche. Depuis ses débuts en duo, il s'étonne du succès et de ce don étrange qui consiste à savoir faire rire, pour lequel il n'existe ni formation ni validation. Venu de la sociologie, n'appréciant guère l'appellation comique, n'étant pas comédien, le grand bonze à l'oeil rieur se définirait comme un «ingénieur de la syntaxe».
Par rapport à ses camarades satiristes, Recrosio a l'impression d'être «un couillon». Il oppose une résistance intellectuelle aux positions citoyennes, s'impose un niveau d'abstraction élevé et, à l'humour missionnaire, préfère l'escapade existentielle. «Allergique aux indignations bien-pensantes de la gauche, refusant de cautionner l'individualisme de la droite», il adopte une «posture romantique au sens philosophique du terme, défend une culture de la nostalgie, de la mélancolie» et s'amuse de voir les politiques courtiser les bouffons.
Amoureux des mots et des femmes, il fait de l'«humour culturel francophone», sans jamais jouer sur le régionalisme, car les références trop pointues nuisent à l'universalité du message. En d'autres termes, la pénurie de poisson l'inspire davantage que les filets de perche.
Chaux devant Les Chaux-de-Fonniers se souviennent d'un hurluberlu qui jadis, dans les bistrots, «sautait comme un élastique» de table en table et saoulait les consommateurs de ses histoires drôles. C'était Vincent Kohler. Depuis, le loustic a appris à canaliser son énergie. Dans des one-man-shows délirants (Pimpin au Pongo), à La soupe (l'envoyé spécial André Klopfenstein, son personnage fétiche), actuellement à la Revue de Genève - «et c'est bien de partager le stress de la scène avec d'autres comédiens plutôt que de se bouffer d'angoisse seul derrière le rideau noir»...
Enfant, il veut devenir clarinettiste ou batteur de jazz. On le surnomme Mediator, comme la marque de transistor, car il passe ses journées l'oreille vissée au poste de radio. On le prie de «cesser de faire de l'esprit». Il grandit avec Ouin-Ouin, Desproges, Coluche, Zouc - qui l'a indélébilement marqué.
Et déjà, il observe les gens, s'imprègne de leurs solitudes, de leurs errances. «J'étais une sorte d'éponge qu'il a fallu presser.» Sur scène, «Vincent Kohler n'existe pas vraiment, il est une multitude de personnages». Des perdants, déglingués, bancals, handicapés mentaux cruels, faux crooners... Une cour des miracles pleine d'immense humanité. «Rire est assez proche de la tragédie humaine. Rire du bonheur est moins drôle que rire du malheur.» A 39 ans, il a cessé d'enseigner dans des classes spécialisées et a choisi l'inconfort de la vie d'artiste, vivant dans sa voiture, avec ses costumes, un reste de pique-nique sur le siège du passager et un tapis de contredanses pour se réchauffer les pieds...
La voix royale Né en 1973, Yann Lambiel n'a jamais été le boute-en-train. En revanche, tout petit déjà, ses numéros font sensation. Il imite Claude François avec sa soeur dans le rôle des Claudettes, constate qu'il suffit de prendre les intonations de Coluche pour qu'un gag devienne drôle. Batteur de rock, il se sent attiré par le micro, par le show. En 1996, il laisse tomber son métier d'installateur sanitaire pour mettre sur pied, avec Sandrine Viglino, son premier spectacle. Il imite Serge Lama, Joe Dassin, Renaud... Il fait les bals, les mariages, Graines de stars à Paris, le P'tit Music'Hohl à Genève, le Niolu sur Vaud et Fribourg.
Quand il lance La soupe, Ivan Frésard veut un imitateur de personnalités suisses. Par l'intermédiaire de Thierry Meury, et riche de quatre voix (Pascal Couchepin, Ruth Dreifuss, Claude Frey, Patrick Ferla), Yann Lambiel enfreint un tabou immémorial: il devient le premier humoriste à guignoliser nos autorités. Aujourd'hui, avec un talent fou, le Valaisan se concentre sur ces têtes de pipe helvétiques aux timbres vierges: «Les voix françaises, on ne sait plus si l'on imite Aznavour ou si l'on imite Lecoq imitant Aznavour»...
Lambiel se sent «artiste de music-hall». Il y a cinq ans, il ne connaissait rien à la politique. Il s'y est mis avec passion. Il a l'impression de faire de la vulgarisation, de rendre accessible une réalité que nombre de jeunes trouvent ennuyeuse. Une de ses amies institutrice se sert du DVD de son spectacle dans les cours de civisme.
Sur son répondeur, Christoph Blocher vous engueule. Lambiel imite Pascal Couchepin avec une aisance déconcertante. Sa victime préférée, c'est toutefois Daniel Brélaz: «Les gens aiment rire de sa corpulence, de son accent, mais avec respect.» La vulgarité, la méchanceté gratuite, du genre: «Pas de danger pour Micheline Calmy-Rey, la grippe aviaire ne touche pas les dindes», doit se servir en doses homéopathiques. Et lorsque les victimes consentantes sont assises dans la salle et le public deux fois plus enthousiaste, la caricature devient plus complice.
Bijoux de famille Recrosio, Kohler et Lambiel sont trois jeunes figures de proue de la grande famille des humoristes romands, qui se recompose au gré des projets, des festivals et des émissions. Tous collaborent à La soupe et soulignent l'esprit de concurrence, d'émulation, de stimulation qui règne au sein de l'émission. Les deux Valaisans répètent ensemble dans la revue neuchâteloise de Cuche & Barbezat et se retrouveront en février pour Sion 2006, exorcisme par le rire d'un traumatisme olympique; quant au Neuchâtelois, il amuse les Genevois.
Recrosio, Kohler et Lambiel ne se sont pas retenus de faire les zèbres devant l'objectif du photographe. Entre deux prises, ils ont plaisanté comme des collègues de bureau, avec plus d'esprit toutefois. Ensuite, ils sont repartis chacun de son côté. Alors, Lambiel a dit: «C'est dommage que Donnet-Monay ne soit pas avec nous, parce qu'il est formidable. Il crée bientôt un nouveau spectacle, Au soleil. Vous auriez dû penser à lui.» Ces gens ont de l'humour. Ils ont du coeur aussi. |
Montreux. Auditorium Stravinski. Rêver, grandir et coincer des malheureuses. De Frédéric Recrosio. Ma 6 décembre, 20 h 15. www.recrosio.ch
Montreux. Auditorium Stravinski. Drôle de Suisse. Avec Yann Lambiel, Marc Donnet-Monay, Frédéric Recrosio, La Castou, Cuche et Barbezat, Les 3 Suisses, Laurent Flutsch... Présentation: Jean-Charles Simon et Patrick Lapp. Me 7, 20 h 15.
Genève. Casino-Théâtre. La Revue genevoise. Avec Vincent Kohler. Jusqu'au 31 décembre. Du ma au sa, 20 h 30. Di 17 h. www.larevue.ch
«Rire est assez proche de la tragédie humaine. Rire du bonheur est moins drôle que rire du malheur».
Vincent Kohler
Frédéric Recrosio «Ingénieur de la syntaxe», le grand chauve à l'oeil rieur raconte tout ce qu'on a toujours voulu savoir sur le sexe, et même plus.
Vincent Kohler Il s'imprègne de toutes les solitudes qu'il croise avant d'incarner des personnages bancroches et tordus, comme André Klopfenstein.
Yann Lambiel Imitateur et ventriloque, il est le premier Suisse à oser guignoliser nos autorités.
|