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LAURENT SCHAFFTER A Meroux (F), le ministre jurassien en charge de l’environnement et de l’équipement pose devant la future gare TGV qui mettra son canton à trois heures de Paris.
Jacques Bélat

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Jura
Les enjeux des élections

Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 06.10.2010 à 15:27

Le Jura est enfin prêt à décoller. Il sera bientôt la région suisse la mieux reliée à Paris. A l’occasion des élections cantonales, décryptage en trois points.

Le Jura? Un Finistère suisse, un lieu de perdition dans un désert économique entre le vaste canton de Berne et le Territoire de Belfort en France. Ces clichés seront bientôt dépassés.

«EN UN SEMESTRE AVEC “BASEL AREA”, NOUS AVONS FAIT AUSSI BIEN QU’AVEC LE DEWS EN CINQ ANS.» Thierry Bregnard, chef du Service de l’économie du Jura

Côté français, un chantier modifiera complètement la donne d’ici à un an. C’est celui de la nouvelle gare TGV de Belfort-Montbéliard, qui place le Jura à trois heures de Paris et fait de Porrentruy la ville romande la plus proche de la capitale française.

Aujourd’hui, l’image est un brin surréaliste. Le ministre Laurent Schaffter, chef de l’Environnement et de l’équipement, pose sur territoire français devant la grande verrière de cette future gare, qui jaillit de terre en rase campagne sur la commune de Meroux (600 habitants).

Difficile d’imaginer qu’une partie de l’avenir économique du Jura se joue ici, d’autant plus que la liaison ferroviaire Delle-Belfort ne sera prête qu’en 2013. Et pourtant! L’ouverture prochaine de cette gare pourrait bien être l’élément décisif du décollage jurassien.

Avec un taux de chômage de 5% encore nettement plus élevé que la moyenne nationale, des impôts qui lui valent une réputation «d’enfer fiscal», des finances justes redressées et une démographie (70 000 habitants) en très légère reprise, le Jura reste un petit canton dont les cerveaux doivent presque tous émigrer. «Mais tous les feux sont désormais passés au vert pour que ce canton décolle», affirme Laurent Schaffter.

Où sont votre autoroute, votre aéroport et votre gare TGV? Telles sont les trois conditions qu’exige systématiquement tout entrepreneur cherchant un lieu pour y implanter sa société.

«Pour la première fois, nous allons pouvoir répondre positivement à ces trois questions», se réjouit Laurent Schaffter. Bien entamée, la Transjurane sera définitivement achevée en 2016. L’aéroport de Bâle-Mulhouse est à 45 minutes. Quant à la gare TGV, elle sera inaugurée en décembre 2011 à une demi-heure de Porrentruy.

Quelle revanche pour Pierre Kohler, probablement le politicien jurassien le mieux réseauté en Suisse et dans le monde. L’actuel maire de Delémont, ancien ministre jurassien et conseiller national, se bat depuis vingt ans comme un lion pour réhabiliter la ligne Delle-Belfort (abandonnée en 1992) de manière à raccorder le Jura au TGV Rhin-Rhône.

Un jour, il propose même au ministre des Transports Moritz Leuenberger que la Suisse aide la France en la finançant à raison de 200 millions. Une idée qui lui vaut une remontrance du conseiller fédéral, mais aussi les chaudes félicitations du préfet de la région Franche-Comté Claude Guéant, futur bras droit d’un certain Nicolas Sarkozy à l’Elysée. «Ni les CFF ni la Confédération ne croyaient que le TGV Rhin-Rhône se ferait», se rappelle Pierre Kohler.

Exclu de «construire une cathédrale dans le désert», s’offusquait-on à Berne. Au fil des années 2000, la vision jurassienne finit par s’imposer.

En 2004 et 2005, les deux Chambres font remonter à plus d’un milliard de francs le crédit du raccordement aux lignes TGV, que Hans-Rudolf Merz voulait raboter à 660 millions. Ouf, la revitalisation de la ligne Bienne-Belfort n’est pas passée à la trappe.

Le Jura est un des grands gagnants de l’opération. «Le Jura deviendra une des portes d’entrée les mieux desservies pour l’ensemble des pays européens voisins», confirme Philip Slomian, CEO de l’opérateur en mobilité Toowup, appartenant à UP Group SA.

Cette société de Boncourt est à l’origine d’un projet de partenariat public-privé de centre de développement européen destiné à des fiduciaires, centrales d’achats et autres «cleantechs». Une bonne centaine d’emplois doivent y voir le jour ces prochaines années.

Autre témoin réjoui du désenclavement du Jura, l’horloger breton Richard Mille, qui s’est rendu célèbre dans les montres de très haut de gamme, dont la plus légère (20 grammes) est portée par Rafael Nadal durant tous ses matches. Il occupe 70 personnes dans son entreprise des Breuleux, qui réalise un chiffre d’affaires de plus de 80 millions de francs par an.

«Le Jura n’est pas du tout ce pays inaccessible que l’on croit. En venant de Rennes, j’y suis plus rapidement en avion en passant par Bâle qu’à Genève avec une correspondance par Paris. Ce canton a non seulement une main-d’œuvre compétente et fiable, mais il est aussi authentique et accueillant.»

1) Comment le Jura s'est tourné vers Bâle

Ce virage-là a été le fruit d’une grosse déception pour le canton du Jura. Consacrant entre 300 000 et 400 000 francs par an à sa participation dans le DEWS (Développement économique West Switzerland), il n’a jamais pu enregistrer de véritable succès dans sa collaboration avec Vaud, Valais et Neuchâtel.

En 2008, le chef du département de l’Economie Michel Probst joue la carte rhénane et prend des contacts avec ses homologues Christoph Brutschin (BS) et Peter Zwick (BL).

Une piste historique que le visionnaire et ancien ministre Jean-François Roth avait déjà imaginée dès 1995, mais qui ne s’était jamais réalisée dans les faits.

Avant d’être intégré de force dans le canton de Berne en 1815, le Jura a longtemps fait partie de l’Evêché de Bâle. Entre Bâle-Ville, Bâle-Campagne et le Jura, c’est en quelque sorte une alliance des trois crosses – emblème figurant sur les trois drapeaux cantonaux - qui s’est reconstituée.

En 2010, le Jura est donc entré dans «Basel Area» pour une période d’essai de quatre ans. Une coopération logique, tant la complémentarité saute aux yeux.

Bâle, qui dispose de très bonnes infrastructures, est la capitale de la pharma et des sciences de la vie, tandis que le Jura est à la pointe de la microtechnique et a encore beaucoup de terrains industriels à développer.

«Il nous faut un arrière-pays pour des projets de développement qui demandent beaucoup de terrain et le Jura arrive au bon moment», résume Franz Saladin, le directeur de «Basel Area».

Un premier succès n’a pas tardé. Actif dans le secteur avicole, le groupe indien Venky’s fabriquera des vaccins dans la zone industrielle de Bassecourt, où il créera une cinquantaine d’emplois. «En un semestre de collaboration avec “Basel Area”, nous avons fait aussi bien qu’avec le DEWS en cinq ans», déclare Thierry Bregnard, chef du Service de l’économie du Jura.

Son patron Michel Probst n’entend pas en rester là. Il imagine un projet de «maison du Jura» à Bâle, sorte de vitrine permanente gérée par une fondation: «Nous pourrions y présenter nos produits du terroir, l’utiliser comme forum d’échanges économique tout en y offrant des activités culturelles.»

«Le Jura parle français», soulignait toujours Roland Béguelin, ancien secrétaire général du Rassemblement jurassien, dont le combat a été à l’origine du canton. Aujourd’hui, celui-ci s’oriente vers un bilinguisme de raison.

A la tête de son département de la formation, Elisabeth Baume-Schneider s’oriente elle aussi du côté de la Suisse allemande. «La période des loyautés exclusives, notamment envers la Suisse romande, est révolue. Nous pratiquons une politique à géométrie variable», dit la ministre socialiste.

Celle-ci a fait adhérer le Jura à la Convention scolaire du Nord-Ouest de la Suisse réunissant neuf cantons alémaniques. Elle a décidé, avec son homologue de Bâle-Campagne Urs Wüthrich Pelloli, d’une maturité bilingue qui sera mise en place dès 2012 entre les lycées de Porrentruy et Laufon.

Enfin, elle a créé une classe bilingue à Delémont, réservée aux familles dont l’un des parents au moins est germanophone. Une démarche encore inimaginable voici dix ans, tant le principe de la territorialité a toujours été sensible dans le Jura.

Cette classe accueille aujourd’hui 16 élèves. Curieusement, cette expérience est plutôt considérée comme un échec par les parlementaires jurassiens.

«C’est plutôt aux Jurassiens qu’il faudrait offrir des classes bilingues», estime la députée PDC Maëlle Willemin. «C’était un signe d’ouverture. Nous n’avons plus de tabou envers la langue allemande», rétorque Elisabeth Baume-Schneider.

2) Les affaires ou le PDC sur la sellette

Les affaires. C’est là que le Jura a le plus mal en ce moment. Rabais de flotte accordés sur des BMW, intrigues pour déstabiliser un ministre à l’enseigne du «Juragate», «pornogate», commandant de la police suspendu: ces scandales à répétition ont terni la réputation du canton dans le reste de la Suisse, où l’on se demande avec condescendance si le petit dernier a vraiment déjà acquis sa maturité politique.

Au cœur de ces affaires, presque toujours une, voire plusieurs personnalités du PDC: le ministre Charles Juillard, le commandant de police Henri-Joseph Theubet et l’ancien procureur Yves Maître y jouent les rôles principaux dans un feuilleton à multiples rebondissements.

Aux relations de copinage suivent les trahisons et actes de vengeance. «Ce canton est trop petit. Tout le monde se connaît et on y gouverne selon ses affinités politiques», résume un bon connaisseur de toutes ces affaires.

Le Jura, c’est toujours l’Etat PDC, même si celui-ci n’a plus que deux membres sur cinq au gouvernement et 19 députés sur 60 au Grand Conseil.

A gauche comme à droite, plusieurs candidats au gouvernement font ce même constat. «Lors de la création du canton, le PDC s’est servi et a laissé les miettes aux autres», note le président du Parti socialiste jurassien Michel Thentz.

Trente ans plus tard, peu de choses ont changé. «Ce canton est toujours une chasse gardée du PDC, qui se sert du parti radical comme d’un allié faible pour gouverner», ajoute le député vert Hubert Godat.

«Dans le Jura, on ne nomme pas les hauts commis de l’Etat, on les place, déplore l’indépendant Alain Gebel. Lors du récent débat de la Télévision suisse romande, Charles Juillard s’est défendu: «S’il y avait tant de copinage, ces affaires ne seraient jamais sorties», dit-il en montrant la liste des chefs de service du canton: «Seuls 12 des 34 chefs sont PDC.»

«Le pornogate n’est pas une question de partis, mais de défaillances personnelles au sommet de la fonction publique», souligne pour sa part le président du PDC Jean-Baptiste Beuret. «Nous entendons ce reproche du parti clanique depuis la naissance du canton. C’est là une tentative facile d’affaiblir nos candidats.»

Toutes ces affaires risquent d’aboutir à une «monstre secouée» au premier tour des élections au gouvernement, dont la grande surprise pourrait bien être le conseiller national UDC Dominique Baettig, l’homme qui décrit le mieux le paradoxe jurassien: «C’est cette attitude contradictoire qui fait que le Jurassien aurait envie de s’ouvrir et de libéraliser le système, mais qu’il est ensuite paralysé par la peur de passer à l’acte. Il veut plus de riches contribuables, mais sans un modèle attrayant de baisse fiscale. Il souhaite attirer davantage de touristes, mais à condition qu’ils ne polluent pas.»

Dans son rôle de «Monsieur Mains propres», Dominique Baettig pourrait donc cartonner au premier tour, avant que les Jurassiens ne réagissent par un «réflexe républicain» au second tour et ne reconduisent l’équipe en place.

3) Réunification : On pourrait voter en 2013

Jamais le Jura et le Jura bernois n’ont été aussi proches d’un nouveau vote sur la question jurassienne. Le Gouvernement jurassien y a toujours été favorable.

Ce qui est nouveau, c’est que le Conseil exécutif bernois le soit aussi, en proposant un scrutin en 2013 déjà! Mais il a averti qu’il se rangerait à l’avis du Conseil du Jura bernois (CJB), qui ne se prononcera pas avant mai 2012 et qui est actuellement très divisé sur la question.

Selon les informations de L’Hebdo, la section institutions du CJB a rencontré le 18 août à Berne la délégation aux affaires jurassiennes du Gouvernement bernois, composée de Philippe Perrenoud (PS), Christoph Neuhaus (UDC) et Bernhard Pulver (les Verts).

Un échange de vues lors duquel on a abordé le sujet d’une consultation de la population, qui serait assortie de conditions posées au canton du Jura, lequel devrait abandonner ses velléités de réunification. Mais on n’a pas discuté d’un moratoire de 30 ans sur la question jurassienne, une idée de Christoph Neuhaus quasiment impossible à réaliser.

En 2009, l’Assemblée interjurassienne (AIJ) a rendu un rapport dans lequel elle propose deux pistes: la création d’un canton à six communes et une collaboration renforcée appelée «statu quo +».

Si l’idée du vote progresse, il reste de nombreuses modalités à fixer. Que fait-on si le verdict est positif dans le Jura et négatif dans le Jura bernois, l’hypothèse la plus probable? Qu’advient-il de Moutier si cette commune veut rejoindre le Jura?

Autant de questions qui restent ouvertes. En attendant, le Neuchâtelois Pierre-Alain Rumley présentera le 7 octobre prochain à Delémont son projet de canton de l’arc jurassien.

Les partisans de cette idée rendront public leur manifeste dont ils espèrent qu’il soit signé par 60 personnalités de tous bords politiques. «Ce projet doit donner à l’arc jurassien plus d’influence à Berne. Il représente une continuité plutôt qu’une rupture», déclare l’ancien conseiller national autonomiste Jean-Claude Crevoisier.

Le Gouvernement jurassien voit cette initiative d’un mauvais œil. «Cette démarche arrive à un moment inopportun car nous privilégions la poursuite des travaux de l’AIJ pour régler la question jurassienne. Nous ne devons pas galvauder une souveraineté pour laquelle nous nous sommes battus durant 30 ans», conclut Elisabeth Baume-Schneider.


Un canton européen

Cette nouvelle gare de Belfort-Montbéliard, située à une demi-heure de Porrentruy, c'est comme un coup de baguette magique pour le Jura, qui se retrouve tout près d'un vaste réseau européen de lignes à grande vitesse. Via Lille, Londres ne sera plus qu'à cinq heures de Belfort, Paris à 2h25 en moyenne, et même à 2h15 pour les rames les plus rapides.

 






Tags: Elections, Jura, Laurent Schaffter, TGV,

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