Mercredi 6 avril, une frêle embarcation surchargée chavire à 70 kilomètres de l’île italienne de Lampedusa. Partie de la ville de Zuwarah, en Libye, elle transportait 300 réfugiés érythréens. Seuls 50 ont pu être sauvés.
«CERTAINS ÉRYTHRÉENS ONT ÉTÉ PRIS POUR CIBLE PAR LES INSURGÉS LIBYENS.» Merachew Berhe, de l’Association des Erythréens pour la paix et la démocratie
Ces infortunés voyageurs cherchaient à rejoindre leurs 2000 compatriotes arrivés à Lampedusa ces dernières semaines depuis la Libye, en même temps que 25 000 Tunisiens. Les seconds tentent de gagner la France, où vit la plus large diaspora tunisienne d’Europe. Les premiers ont commencé à arriver en Suisse.
En mars, 268 nouvelles demandes d’asile ont ainsi été déposées par des Erythréens, ce qui place ce pays en tête de la statistique. En février, il y en avait déjà eu 266. L’augmentation est massive: en 2010, il n’y avait eu que 150 requêtes en moyenne par mois.
A titre de comparaison, 159 Tunisiens sont arrivés en mars, contre 48 en février. Le nombre d’Egyptiens (15) et de Libyens (8) est, lui, resté à peu près stable, loin des craintes exprimées en Suisse depuis le début de l’année.
La plupart des réfugiés érythréens obtiennent l’asile. «En 2010, le taux de reconnaissance s’est élevé à 63%, indique Marie Avet, porte-parole de l’Office fédéral des migrations. La majorité des autres ont reçu une admission provisoire.»
La Suisse considère que l’Erythrée n’est pas un pays sûr; elle est liée par une jurisprudence de la Commission suisse de recours en matière d’asile de décembre 2005 qui reconnaît le fait de déserter l’armée comme un motif d’asile. Un cas de figure fréquent dans cet Etat extrêmement militarisé qui oblige tous ses citoyens à accomplir plusieurs années de service militaire, sans salaire.
Deux vagues. Cette décision est à l’origine d’un afflux de réfugiés érythréens à partir de 2006. En 2008, année record, ils étaient 237 à se présenter chaque mois. «Une première vague de 1000 à 1500 personnes était arrivée à la fin des années 80, explique Senay*, un membre de la communauté qui travaille comme interprète pour l’ODM. Il s’agissait surtout de combattants ayant pris part à la guerre de libération contre l’Ethiopie qui s’est terminée en 1993.
Une seconde vague, beaucoup plus massive, se manifeste à partir du milieu des années 2000.» Les nouveaux réfugiés fuient la dictature d’Issayas Afewerki instaurée après l’indépendance et le service militaire obligatoire.
Entre 10 000 et 15 000 Erythréens vivent actuellement en Suisse, contre 1730 en 2005. La France en abriterait entre 2000 et 6000 et l’Allemagne entre 8000 et 10 000, selon les estimations de l’ODM datant de 2008.
Cette importante diaspora explique que la Suisse apparaisse comme une destination de choix pour les Erythréens fuyant aujourd’hui la Libye. La plupart ont un frère, un cousin ou une connaissance ici.
La route habituelle passe par le Soudan, la Libye et Lampedusa ou Malte. Un accord conclu en 2008 entre l’Italie et la Libye a pourtant mis fin temporairement à cette voie méditerranéenne. «Quelques milliers d’Erythréens sont alors restés coincés en Libye», note Merachew Berhe, le responsable de l’Association des Erythréens pour la paix et la démocratie, basée à Genève.
Ces clandestins ont été parqués dans des camps en plein désert ou ont dû vivre cachés dans des conditions d’extrême précarité. Leur situation a empiré avec le début des violences. «Certains ont été pris pour cible par les insurgés qui les ont confondus avec les mercenaires engagés par Kadhafi; au moins deux personnes ont été tuées», note cet activiste des droits de l’homme.
Fin mars, il a coorganisé une manifestation qui a réuni plus de 200 Erythréens sur la place des Nations à Genève pour dénoncer le silence des autorités de son pays: «Les ressortissants étrangers en Libye ont en général été secourus par leurs pays respectifs, à l’exception du Gouvernement érythréen qui n’a même pas émis un communiqué de presse pour montrer un minimum d’intérêt pour ses citoyens.»
Venus d’un pays en guerre, les Erythréens arrivés ces jours-ci à Lampedusa paraissent assurés d’obtenir l’asile en Suisse. La ministre de Justice et Police Simonetta Sommaruga a d’ailleurs évoqué lundi au Luxembourg avec ses homologues européens la possibilité de répartir des contingents de réfugiés d’Afrique du Nord dans les différents Etats membres de l’accord de Dublin.
En revanche, le vent risque de tourner pour les autres Erythréens. Le Parlement planche actuellement sur une révision de la loi sur l’asile, qui prévoit d’en exclure les déserteurs.
Pawlos, 36 ans, arrivé à Vallorbe le week-end dernier
"A Tripoli, nous vivions à 8 dans une pièce louée"
Assis dans l’austère bureau du centre d’enregistrement de Vallorbe, le jeune homme aux traits fins a l’air un peu perdu. Pawlos est arrivé en Suisse il y a trois jours, au terme d’un long périple qui l’a mené d’Erythrée en Europe via la Libye.
«J’effectuais mon service militaire, comme tous mes concitoyens, lorsque j’ai eu un accident de la circulation, raconte l’homme de 36 ans. On m’a mis en prison sans procès ni explication.» Après 19 mois de détention, il parvient à s’enfuir. «J’ai marché pendant toute une nuit, jusqu’à la ville de Kassala, au Soudan. Des militaires m’ont pris et m’ont amené dans un centre pour requérants d’asile.»
Il lui faudra s’acquitter d’un bakchich et trouver des passeurs pour poursuivre sa route. «J’ai payé 700 dollars pour qu’ils m’amènent en Libye à travers le désert du Sahara. Nous étions 35 entassés dans un 4x4 avec très peu d’eau.» A l’arrivée, Pawlos doit déchanter: en ce mois d’août 2008, Kadhafi vient de verrouiller la voie maritime vers l’Europe, sur demande de l’Italie.
«J’ai tenté la traversée en bateau à deux reprises, mais à chaque fois la police nous en a empêchés à la dernière minute.» Comme les bateaux se font rares, que la «saison des vagues» approche et que le coût de la traversée a explosé – passant de 2300 à 3000 dollars – il se terre à Tripoli.
«Nous vivions à 8 dans une pièce louée; nous ne pouvions que très rarement sortir, uniquement pour acheter à manger, et nous avions constamment peur», se souvient-il. La menace vient de la police, mais aussi de la population «qui nous rackettait à la moindre occasion». Cela dure deux ans et demi.
Tout bascule à la fin février 2011, lorsque la Libye s’enfonce subitement dans la violence. «C’est devenu encore pire: nous devions prendre garde à ne jamais nous déplacer en groupe et à ne pas nous éloigner de plus de quelques centaines de mètres de chez nous.»
N’y tenant plus, Pawlos fuit en Tunisie le 22 mars. Sa soeur, qui vit à Zurich, a entrepris une démarche de regroupement familial dès le début des violences. Le 9 avril, il prend l’avion à destination de Genève. Si pour l’heure sa route s’arrête à Vallorbe, il envisage l’avenir avec sérénité. «J’ai une femme et des enfants en Erythrée que j’aimerais faire venir en Suisse. Mais d’abord je veux expérimenter la liberté», sourit-il en jetant un regard sur les collines du Nord vaudois.
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