Mercredi [12 janvier], le président Barack Obama exhortait les Américains à «ouvrir le champ de [leurs] imaginations morales, s’écouter les uns les autres, aiguiser [leur] instinct d’empathie, et [se] rappeler à quel point [leur] espoirs et [leurs] rêves sont liés». C’étaient là de très belles paroles, qui en appelaient à notre désir de réconciliation.
Mais la vérité est que les Etats-Unis sont un pays profondément divisé, et qui risque de le rester longtemps. Bien sûr, soyons donc plus à l’écoute les uns des autres. Mais ce que nous [les Américains] découvrirons, je le crains, c’est à quel point nous sommes opposés, car ce ne sont pas vraiment les questions pratiques, ni celles de savoir quelles politiques fonctionneraient le mieux, qui créent ce grand clivage dans notre politique: ce sont justement les différentes conceptions morales qu’Obama nous demande d’élargir, nos croyances divergentes sur ce qu’est la justice.
Et le vrai défi auquel nous sommes confrontés n’est pas de savoir comment résoudre ces différences – ce qui n’est pas près de se produire – mais comment faire en sorte que ces différences ne dépassent pas certaines limites.
Quelles sont ces différences? Un bord de la politique américaine considère l’Etat-providence moderne – une économie de marché, mais dans laquelle les gagnants de la société sont taxés pour financer un filet social – comme étant supérieur au capitalisme prédateur que nous connaissions avant le New Deal. Ce bord-là pense qu’il n’est que justice que les privilégiés aident les moins chanceux.
L’autre bord pense que les gens ont le droit de garder ce qu’ils gagnent, et que les taxer pour venir en aide aux autres, aussi nécessiteux qu’ils soient, équivaut à du vol. C’est ce qui explique le penchant de la droite pour la rhétorique violente: de nombreux militants de droite voient vraiment les impôts et les réglementations comme des entraves tyranniques à leur liberté.
Il n’existe pas de juste milieu entre ces deux façons de penser. Un bord voyait dans la réforme du système de santé, avec l’élargissement de sa couverture aux nonassurés, la réalisation d’une obligation morale: les pays riches, pensait-il, ont l’obligation de fournir des soins essentiels à tous leurs citoyens. L’autre voyait dans cette même réforme un scandale moral, une attaque contre le droit des Américains de dépenser leur argent comme ils l’entendent.
Cette fracture morale dans la politique américaine – car c’est de cela qu’il s’agit – est relativement récente. Les commentateurs qui regrettent l’époque de la politesse et du bipartisme regrettent, qu’ils s’en rendent compte ou non, l’époque où le Parti républicain admettait la légitimité de l’Etat-providence, et était même prêt à l’élargir.
Comme l’ont remarqué de nombreux analystes, la réforme santé Obama – dont le vote fut accueilli par du vandalisme et des menaces de mort envers des membres du Congrès – était modelée sur des projets républicains des années 90.
Mais ça, c’est du passé. Le GOP d’aujourd’hui considère une grande partie de ce que fait le gouvernement fédéral moderne comme illégitime; ce n’est pas le cas du Parti démocrate. Quand les gens parlent de différences partisanes, ils semblent souvent sous-entendre que ces différences sont insignifiantes, que ce sont des problèmes qu’on pourrait résoudre avec un peu de bonne volonté. Mais ce dont il est question ici, c’est d’un désaccord fondamental sur le rôle même du gouvernement.
Les lecteurs réguliers de ces chroniques savent de quel côté de la fracture je me situe. Je consacrerai sans doute une bonne partie de mes prochaines chroniques à pointer du doigt l’hypocrisie et les erreurs logiques de ceux qui clament «je l’ai gagné, j’ai le droit de le garder». Et j’aurai également beaucoup à dire sur le fait que nous sommes très loin d’être une société d’égalité des chances, où le succès ne dépend que de ses propres efforts.
Mais la question pour le moment est de savoir sur quoi nous pouvons nous accorder étant donné cette profonde fracture nationale.
D’une certaine manière, la politique générale ressemble aujourd’hui à la politique de l’avortement: un sujet mettant en jeu des valeurs fondamentales opposées, où chacun pense que l’autre a moralement tort. Presque 38 ans ont passé depuis l’affaire Roe contre Wade, et ce débat est toujours loin d’être résolu.
Or nous avons, pour la plupart, réussi à nous mettre d’accord sur certaines règles fondamentales dans le débat sur l’avortement: on peut exprimer son opinion et critiquer l’autre bord, mais ni la violence ni l’incitation à la violence ne sont acceptables.
Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est un élargissement de ces règles au débat national dans son ensemble.
Pour le moment, chaque bord de ce débat croit ardemment que l’autre bord a tort. Et c’est très bien qu’ils l’expriment. Ce qui n’est pas acceptable, c’est le genre de violence et de rhétorique de l’élimination qui incite à la violence, devenu monnaie bien trop courante depuis deux ans.
Il ne suffit pas d’en appeler à notre bonne conscience. Il faut que les dirigeants des deux partis – ou Obama tout seul si nécessaire – déclarent que la violence, ainsi que toute parole sousentendant que la violence est acceptable, est interdite. Nous voulons tous la réconciliation, mais la route qui y mène commence par l’acceptation que nos différences seront réglées par l’autorité de la loi.
© 2011 NEW YORK TIMES NEWS SERVICE
Profil
PAUL KRUGMAN
Né en 1953, professeur d’économie et d’affaires internationales à l’Université de Princeton, auteur d’une vingtaine de livres, Paul Krugman a obtenu le prix Nobel d’économie en 2008. Il est également chroniqueur dans les pages Opinion du New York Times depuis 1999.
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