DIX PERSONNALITES - SPECIAL USA
«Les Etats-Unis ont perdu le sens de la réalité»

Par Yves Genier - Mis en ligne le 03.10.2012 à 13:00

L’ANALYSE DE L’EXPATRIÉE. Alors que les aventures militaires de l’ère Bush prennent fin, le pays est incapable de surmonter la crise financière, un blocage qui l’amène à montrer un nouvel impérialisme fiscal.

JACKIE BUGNION Economiste

Après avoir été marquée par les aventures militaires de George Bush, l’image internationale des Etats-Unis a subi les assauts de la crise financière. La vision des chars dans le désert s’efface-t-elle derrière celle des assauts contre le secret bancaire? Réponses et analyse de l’économiste américaine Jackie Bugnion. Installée en Suisse depuis quarante-sept ans, cette diplômée de Harvard et de Cornell siège au comité d’American Citizens Abroad, une organisation de défense des intérêts des expatriés.

Barack Obama a-t-il répondu aux espoirs d’ouverture qu’il a suscités auprès de l’opinion mondiale lors de son élection en novembre 2008?

Les Américains de l’étranger l’ont salué avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils avaient été profondément perturbés par les actions de son prédécesseur George Bush. Barack Obama donne en effet l’impression d’un homme raisonnable. En politique intérieure, il a bien commencé en mettant en place le plan de relance de près de 800 milliards de dollars destiné à faire redémarrer l’économie, alors en chute libre en raison de la crise financière. Mais il avait placé la barre tellement haut que beaucoup de gens, fatalement, ont été déçus. La césure entre son discours électoral et la réalité de sa politique a été observée dès son discours inaugural de janvier 2009. Plutôt que d’affirmer son leadership, il a abandonné au Congrès la mise en œuvre du plan de relance, ce qui a laissé le champ libre aux groupes d’intérêt. Le Congrès a pu définir les contours de la réforme de la politique de la santé (Obamacare), ce qui a ouvert la porte à toute une série de manigances. Enfin, il n’a pas su négocier de bons compromis avec les républicains après qu’ils ont repris la majorité à la Chambre des représentants aux élections de novembre 2010. De même, il a laissé passer deux occasions de renoncer aux baisses d’impôts décrétées par George Bush, démontrant ainsi le peu d’importance, à ses yeux, de résorber le déficit. Or, le pays a absolument besoin de retrouver l’équilibre de ses finances s’il ne veut pas se retrouver dans la situation de la Grèce dans quelques années.

Il y a quatre ans, les Etats-Unis s’affichaient encore comme un pays va-t-en-guerre. Et aujourd’hui?

Ils passent pour un pays bloqué, incapable de mener les grandes réformes dont il a besoin. Personne, aussi bien à la Maison Blanche qu’au Capitole, ne fait face à la réalité. Républicains et démocrates ne se parlent plus. Ils ont même des restaurants séparés!

Washington transforme les banques étrangères en agents du fisc américain et les oblige à transmettre les noms de milliers d’employés. L’impérialisme autrefois militaire est-il devenu fiscal?

Certains économistes, comme Gary Hufbauer du Peterson Institute à Washington, dénoncent la dimension extraterritoriale du droit fiscal américain. Sa racine tient autant de l’arrogance que de l’ignorance. Le passage de la loi Fatca, qui oblige les banques à transmettre des informations à l’IRS (l’administration fiscale, ndlr), est exemplaire de la manière de faire passer une loi en douce. C’est en catimini qu’elle a été votée fin 2009, comme une disposition parmi des centaines d’autres de la Hire Bill, une loi censée encourager l’embauche par les PME. Je suis persuadée que 90% des congressistes ignoraient tout simplement l’existence de Fatca.

A quoi attribuez-vous l’aggravation du climat politique?

L’irruption du Tea Party a radicalisé le débat alors qu’Obama est plus à gauche que ne l’était Clinton. Le système législatif dans son ensemble échappe de plus en plus au contrôle de ceux qui le font vivre. Les parlementaires s’ingénient à compliquer des projets de loi simples en ajoutant une foule de détails pour répondre aux vœux de leur électorat dans leur circonscription et à ceux des groupes qui les soutiennent. C’est ainsi que le sénateur Charles Levin vise à attribuer à l’IRS le pouvoir de retirer son passeport à un Américain qui ne paie pas ses impôts. Certes, les dysfonctionnements ont toujours existé au Congrès. Mais les visions des parlementaires se radicalisent en raison des difficultés économiques, qui vont s’aggraver. Les dysfonctionnements rendent le Congrès imprévisible, ce qui décourage l’investissement dans le pays.

 

«LES DYSFONCTIONNEMENTS DU CONGRÈS DÉCOURAGENT L’INVESTISSEMENT.»
Jackie Bugnion

 

Est-ce la conséquence d’un pays déstabilisé par la mondialisation?

Le pays se désindustrialise depuis vingt ans. Il en découle une perte de savoir-faire. Ainsi, c’est une entreprise chinoise qui va ouvrir une usine de production d’ampoules électriques économiques aux Etats-Unis, car General Electric, qui a fermé toutes les siennes, ne dispose plus des compétences nécessaires dans le pays. Non seulement les Etats-Unis subissent les conséquences d’une vision à court terme des dirigeants de leurs grandes entreprises, mais ils ne bénéficient pas non plus des bénéfices réalisés à l’étranger par leurs multinationales. Tant qu’ils restent hors du pays, les profits restent défiscalisés. Je ne comprends pas pourquoi la Maison Blanche ne s’engage pas pour une réforme fiscale radicale.

A-t-on identifié des personnes à même de rétablir les anciens équilibres?

Peut-être le pays n’est-il pas encore tombé assez bas pour que s’opère une prise de conscience. Cette descente a débuté dans la première moitié des années 70, alors que le pays sortait d’une période de prospérité sans pareil. C’est en 1976 qu’a été enregistré le premier déficit commercial. Il ne cesse de se creuser depuis, pour prendre des proportions dramatiques. Face à l’émergence de la concurrence étrangère, japonaise, puis chinoise en particulier, le pays a délocalisé. Certes, la Silicon Valley a eu des idées lumineuses. Mais cela reste une exception. Les PME exportatrices sont rares en raison de l’immensité du pays. Par conséquent, les entrepreneurs n’ont que peu de contact avec les marchés étrangers. L’élite qui conduisait le pays au succès dans les années 50 est toujours là, mais elle est marginalisée. Or, nous avons vraiment besoin d’un leadership réaffirmé.

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