Une envie de régurgiter son déjeuner saisit instantanément tout passant qui fait face au bloc P, un bâtiment public qui réunit, sous le même toit, 1% des 55 000 habitants du Groenland. L’originalité du nom est à l’image de l’édifice. Grise, laide et d’une monotonie sans fin, la plaie s’étend sur 200 mètres le long du corps de Nuuk, la capitale de la mal nommée «terre verte». Les tags et la moisissure rongent ce cadavre urbain qui essaie de résister aux impitoyables assauts du temps et des intempéries de ce pays au climat extrême. L’immeuble, autrefois symbole de l’occupation danoise, rappelle aujourd’hui l’incapacité du Groenland à s’intégrer au monde du XXIe siècle.
Le mirage du progrès. «Dans les années 60, les Danois ont commencé un vaste programme de modernisation de la société groenlandaise. C’est ainsi qu’ils ont regroupé la population des villages alentour dans des dortoirs industriels», explique Victor Kolakovic. Cet Anglais à l’allure déjantée est le directeur du Département de la planification urbaine de la Municipalité de Nuuk. En 1965, les Danois posent la première pierre de l’édification d’une nouvelle société avec la construction du bloc P. Ces politiques permettent aux Inuits de se loger dans des appartements qui, à l’époque, sont du dernier cri. «Dans le meilleur des cas, ces personnes habitaient dans des cabanes de bois. Soudainement, elles se sont installées dans des habitations avec l’électricité et l’eau courante. L’euphorie ne pouvait que les emporter», raconte Aviaaja Poulsen, une architecte qui, malgré son teint pâle et ses cheveux blonds, est originaire de l’île.
Néanmoins, cet enthousiasme s’est essoufflé avec le temps. «A cause de querelles politiques internes, le bâtiment n’a pas été rénové une seule fois en quarante-cinq ans», dit Victor.
En 1996, alors qu’une commission d’experts estime que l’espérance de vie de l’édifice ne peut excéder cinq ans, le débat sur la nécessité de sa restauration est reporté pour d’obscures raisons. Aujourd’hui, le bâtiment est délabré et dangereux. Aux nombreux murs fissurés et aux problèmes de moisissure, s’ajoute la découverte, le 10 juillet passé, d’éléments toxiques dans sa structure. La situation inquiète les occupants. «Les murs s’effondrent et j’ai peur pour ma santé, mais je dois rester, je n’ai pas d’autre endroit où aller», dit tristement Emma, une jeune mère qui habite le bloc.
Au fond du gouffre. De plus, le bâtiment est devenu un centre d’accueil pour les reclus sociaux en tous genres. Des alcooliques, des chômeurs, des personnes âgées et d’autres nécessiteux sont envoyés par l’Etat dans le bloc P. Abel Ostermann, un travailleur social, qui s’occupe spécifiquement des habitants de l’endroit, estime que «certaines zones sont vraiment dangereuses et désespérantes». L’an passé, un homme s’est fait tirer dessus. Les médias se délectent des tristes nouvelles qui concernent l’édifice et l’ont érigé en un symbole des problèmes sociaux de la nation inuit. Hans-Lars, un étudiant au style de rockeur, raconte: «J’évite toujours de passer dans le coin, il y a régulièrement des agressions.»
Aujourd’hui, l’Etat groenlandais et la Municipalité de Nuuk ont décidé conjointement de remédier à ces problèmes. Le Parlement a annoncé, en novembre 2009, la destruction de l’immeuble afin de bâtir une nouvelle zone d’habitation moins lugubre. Abel reste pessimiste: «La construction de nouveaux logements ne va rien changer, les problèmes sont ancrés trop profondément.» En ligne de mire, le taux de suicides le plus élevé du monde, les abus sexuels (25% des femmes en sont victimes), l’alcoolisme ravageur et la dépression endémique liée à l’ensoleillement.
Or, malgré ce sombre tableau, le projet suscite de l’espoir chez certains. Aviaaja, l’architecte, estime qu’«en surmontant, étape par étape, les difficultés auxquelles fait face notre pays, nous réussirons à guérir les maux qui nous affligent». Pour ces exclus de la modernité du bloc P, l’anéantissement de l’édifice marquera, pour le meilleur ou pour le pire, le début d’une nouvelle époque.
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