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Les ex-maoïstes, petits soldats romands du Grand Timonier

Mis en ligne le 06.10.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-10-06

Les ex-maoïstes, petits soldats romands du Grand Timonier Par Alain Rebetez

Mao Tsé-toung a créé la République populaire de Chine en 1949. Il est mort en 1976.

Ils attendaient avec ferveur la troisième guerre mondiale, forts de la conviction qu'elle ouvrirait les conditions révolutionnaires espérées, et d'ailleurs ils étaient persuadés que les deux forces impérialistes honnies, les Etats-Unis et l'Union soviétique, ne manqueraient pas de la déclencher prochainement. Ils attendaient. Et se préparaient. Leur figure de référence était Mao Tsé-toung, qui avait complété la pensée marxiste-léniniste sur son versant militaire. Ils lisaient avec ferveur Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine, mais aussi Clausewitz. La chose militaire les passionnait.

C'étaient les maoïstes. On disait aussi les «ml», pour marxistes-léninistes. Opposés à l'Union soviétique, donc aux popistes dont ils étaient parfois issus, ils poursuivaient d'une haine farouche leurs cousins trotskistes, qui le leur rendaient bien. Des bibliothèques peineraient à détailler les raisons de cet antagonisme, disons que le maoïste vénérait un leader, Mao, et qu'il avait fondamentalement tendance à l'autoritarisme, tandis que le trotskiste adulait un looser, Trotski, et qu'il avait une paranoïaque propension à s'organiser contre la dictature.

Le maoïste connut la gloire entre 1966 et 1975. Plus que le prolétariat, c'est le peuple qu'il voulait rassembler: un agrégat de paysans, de petits bourgeois, d'intellectuels, d'artistes et de nationalistes qu'il traquait au sein des «organisations de masse» pour les allier au prolétariat. En fait d'alliance, on a mariné entre soi, ossifiant et dogmatisant progressivement un mouvement qui avait eu son heure de spontanéité, au point qu'on parlait des «spontex». L'avatar ultime fut l'Organisation communiste suisse, dont l'unique manifestation de lucidité fut de se saborder à la fin des années 70. |

Le maoïste connut la gloire entre 1966 et 1975.

LES PURS PROCHINOIS LE PARTI COMMUNISTE DE SUISSE MARXISTE-LéNINISTE (PCS m-l)

Fondé en 1964 d'abord sous le nom de Centre Lénine puis d'Organisation des communistes, le PCS m-l a connu comme figure importante le maoïste d'origine suédoise Nils Andersson. Directeur des Editions de la Cité, à Lausanne, éditeur en 1958 du premier livre sur la torture en Algérie, son mouvement était très hiérarchisé, résolument prochinois et publiait la revue Octobre. En 1967, Andersson est expulsé de Suisse sur ordre du Conseil fédéral. Il s'installe avec sa femme en Albanie, où ils travaillent à la radio nationale.

UELI LEUENBERGER

Le conseiller national des Verts a été un sympathisant du PCS m-l. Suffisamment proche pour recevoir un nom d'emprunt, car l'organisation fonctionnait sur le mode clandestin. Il ne connaissait pas tous les chefs, mais recevait ses ordres de Charles-Henri Rapin, aujourd'hui professeur de thanatologie aux Hôpitaux universitaires de Genève. A l'époque ouvrier d'usine, il passe ensuite à Drapeau rouge, avant de rompre vers 1979, date à laquelle il fait son premier séjour en Albanie.

JEAN-MARC SCHENKER

Cet ancien directeur du Centre culturel neuchâtelois avait été proche du PCS m-l, sans en franchir le saint des saints, car on devait militer plusieurs années avant d'être admis comme membre au sens plein du terme...

MICHEL EYMANN

Le journaliste de la Radio romande était étudiant à Neuchâtel. Sympathisant lui aussi, il se souvient d'être allé chercher de la propagande à l'ambassade chinoise et d'avoir vendu au marché Le Petit Livre rouge et du baume du Tigre...

LES ENNEMIS popistes, trotskistes, etc.

Le pire ennemi du maoïste, c'était le popiste (qui soutenait l'URSS, malgré la rupture avec la Chine) ou le trotskiste (qui privilégiait l'ouvrier au détriment du peuple). Vu d'aujourd'hui, ces haines intimes paraissent invraisemblables, mais elles étaient ardentes. Ensuite venaient les socialistes, ces petits-bourgeois ramollis. Enfin, plus banalement, la police et les (grands) bourgeois...

LA NéBULEUSE POSTSOIXANTE-HUITARDE LE CENTRE DE LIAISON POLITIQUE (CLP)

A en croire le syndicaliste Rémi Pagani, le CLP, à Genève, était un collectif quasi-libertaire et pluraliste. En réalité, derrière l'actuel professeur d'architecture Daniel Marco et Eric Decarro, c'est le premier mouvement mao, issu de la mouvance soixante-huitarde, avec le «courant Z» (des déçus du parti du travail, par opposition aux trotskistes du courant A) et des étudiants de divers horizons. Il compte plus de cent adhérents et publie un mensuel, Le Militant. L'écologiste David Hiller, candidat aux prochaines élections au Conseil d'Etat, en est membre le député démocrate-chrétien Guy Mettan, sympathisant. Ce qui prouve qu'on peut passer de Mao à Dieu.

LUTTE POLITIQUE (LP)

A Neuchâtel, une petite poignée de militants crée Lutte politique, publie un journal du même nom, accompagne les grèves de Bulova et Dubied, vit une forme de phalanstère où les salariés gardent 1400 francs par mois et consacrent le surplus de leurs revenus à l'organisation. Paul Jambé, ancien conseiller communal et chef de la police au Locle, y était affectueusement surnommé Pol Pot, entre autres par l'écrivain Gilbert Pingeon.

LA DROITE ALéMANIQUE

Thomas Held, directeur d'Avenir Suisse, le think tank du patronat, a été maoïste, de même que Jürg Wildberger, rédacteur en chef de la néo-droitière Weltwoche.

ORGANISATION COMMUNISTE LE DRAP EAU ROUGE (OC-DR)

En 1974, un petit mouvement genevois, l'Organisation de lutte pour le communisme (OLC) et une partie du CLP fusionnent avec Rupture pour le communisme. Cela donne l'OC-DR, qui publie Le Drapeau rouge. Parmi les figures de pointe, on compte Youssef Cassis, devenu professeur d'histoire à l'Université de Genève, ou le député de Solidarités Pierre Vanek.

A Lausanne, l'OC-DR compte toujours Michel Melloz ou Jean-Claude Porchet comme dirigeants, mais des figures nouvelles sont apparues, comme Daniel Bolomey, devenu secrétaire général de la section suisse d'Amnesty International. S'il ne renie pas cet engagement et s'en est expliqué ouvertement, il n'apprécie pas de se faire portraiturer en ex-mao. On le comprend: le 11 octobre, il devrait être invité à Infrarouge, pour débattre des droits de l'homme face à l'ambassadeur de Chine.

COMMUNAUTé DE PRéVERENGES

A Lausanne, Rupture naît en 1969 autour de Claude Muret, fils du conseiller national popiste André Muret. Une communauté se crée à Préverenges où l'on pratique le cul joyeux avant qu'un suicide ne ternisse l'expérience, racontée dans Mao cosmique.

RUPTURE POUR LE COMMUNISME (RPLC)

Dès 1970, Rupture pour le communisme devient à Lausanne le pendant du CLP genevois. Peu à peu, le mouvement prend de l'ampleur, dirigé par Michel Porchet (qui deviendra professeur d'architecture à l'EPFL avant de s'établir en France), le photographe Armand Dériaz, ou encore Jean-Claude Melloz (en 1970) aujourd'hui directeur marketing des Transports publics lausannois. Son journal s'appelle Rupture. Mao et la Révolution culturelle sont présentés comme un modèle de révolte antiautoritaire, on noue des liens en Italie avec Lotta Continua dont le slogan «La Cina è vicina» (la Chine est proche!) fait mouche, on structure les mouvements plus petits, à Neuchâtel ou à Bienne. Assez spontanée au début, la pensée s'idéologise, s'ossifie, dans une tendance qu'on observe aussi au CLP.

LA CONFéRENCE DE BERNE

Dès 1970, la Conférence de Berne réunit les principales organisations maoïstes postsoixante-huitardes, à l'exception du PCS m-l. Outre le CPL (Genève) et le RPLC (Vaud), on y trouve Lutte politique (Neuchâtel), Lutte prolétaire (Bienne), Kritisches Forum (Winterthur), Revolutionäre Aufbauorganisationen (Zurich), Revolutionäre Gruppe (Bâle), Sozialistische Aufbaugruppe (Aarau) et Collettivo politico leninista (Tessin).

TRENTE ANS APRèS... LES JOURNALISTES

Ironie de l'histoire, une égérie des mouvements maos, Marlène Belilos, avait été licenciée de la Télévision romande pour activisme politique. Aujourd'hui, le chef des informations, Gilles Pache, et le coproducteur de l'émission de débat politique Infrarouge, Michel Zendali, ont été sympathisants de RPLC. Leur collègue de la TSR Gaspard Lamunière a été membre actif du CLP, tandis qu'à la rédaction du Temps, Joëlle Kuntz reconnaît avoir été maoïste «deux minutes et demie» jusqu'à ce qu'en Italie, elle voie brandir le portrait de Staline dans une manif.

BASTA!

Aujourd'hui altermondialiste et libertaire, la librairie Basta!, à Lausanne, a succédé à La cause du peuple, qui affichait une inspiration franchement maoïste. Elle faisait pendant à la librairie Que faire?, à Genève, qui, elle, a disparu.

LE MUSéE DE L'éLYSéE

Avec Daniel Girardin, conservateur, Jean-Christophe Blaser, son adjoint, André Rouvinez, muséographe, l'Elysée offre une des plus belles concentrations d'ex-maos. A qui on ajoutera Philippe Lambelet, ancien conservateur adjoint.

LES CINéASTES

Petites causes, grands effets. Parce que le prix du cinéma avait été augmenté de 4 à 7 francs, à Lausanne, le CAC fut fondé (Comité d'action cinéma). Il nourrira les mouvements maoïstes. On y trouve Alexandre Mayenfisch, qui vient de sortir un film, L'Usine, sur l'histoire de l'entreprise Iril, à Renens. On y trouve aussi Francis Reusser, qui fut puni d'avoir quitté le mouvement quand il sortit Le Grand Soir. Le journal Drapeau rouge en fit une recension sanglante, dénonçant à la fois son révisionnisme petit-bourgeois, la nullité du film et la tendance de Reusser à la dépression... On y trouve enfin Miguel Stucki, fondateur de l'empire lausannois Métrociné, qu'il a vendu. A Zurich, le cinéaste Samir a lui aussi été mao. Sans oublier un certain Jean-Luc Godard (La Chinoise, 1967).




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