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Les femmes sont l'avenir du vin

Mis en ligne le 17.11.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-11-17

Les femmes sont l'avenir du vin

C'est une constante. De plus en plus de femmes choisissent la formation d'oenologue et se lancent dans les métiers du vin, restés longtemps l'apanage des hommes. A la Station fédérale de Changins, pour la volée 2005, on atteint la proportion record de 40% de futures vigneronnes-encaveuses. Sur les cinq dernières années, le taux s'est maintenu à 29%. Pour Sébastien Fabre, doyen de la filière oenologie, le métier s'est dorénavant féminisé: «Cela fait trente ans que je suis là. Au début, nous avions une femme toutes les deux ou trois volées. L'évolution est due à des pionnières comme Marie-Thérèse Chappaz ou Madeleine Gay, qui travaille chez Provins. Elles ont fait parler d'elles et ont tracé la voie pour les autres.»

A Changins, seule formation d'oenologie en Suisse, les femmes se lancent assez tôt dans le métier, dès 20 à 25 ans pour la plupart. Mais les reconversions tardives à la suite d'un héritage ne sont pas rares. C'est le cas de Coraline de Wurstemberger, à Mont-sur-Rolle. «Une femme qui reprend un domaine n'est plus une bête curieuse», se plaît-elle à relever, le regard frais et pétillant comme le chasselas qu'elle cultive dans les alentours. Depuis 1995, elle a repris le domaine de son père, rebaptisé depuis Les Dames de Hautecour. Née à Paris, descendante d'une famille bernoise, petite-fille de la propriétaire, elle n'était pas spécialement destinée à revenir sur les parchets lumineux des rives du Léman. Après des études en restauration d'art en Italie, elle a bifurqué vers le CICR pour des missions en Afrique, au Rwanda, au Mozambique, en Angola ou en Asie, au Cambodge: «Une des plus belles écoles de vie que l'on puisse faire au monde.»

Mais elle n'a jamais oublié que lorsqu'elle venait passer ses vacances à Mont-sur-Rolle, les gens l'appelaient déjà «la petite vigneronne». Tout naturellement, au décès de son père, sa trajectoire l'a ramenée vers son enfance et le souci de reprendre un domaine «qui est passé par les femmes depuis 350 ans». Un petit tour à la cave sombre et fraîche et l'on comprend pourquoi elle a craqué devant cet alignement de tonneaux majestueux de 6000 à 8000 litres, dont le dernier indique fièrement «1649-1999».

Marie-Thérèse Chappaz et les autres Coraline de Wurstemberger préside aux destinées des Artisanes de la vigne et du vin, une association créée il y a quelques années, et qui regroupe des femmes propriétaires. On y trouve en première ligne la pionnière Françoise Berguer, de Satigny, et l'inévitable Marie-Thérèse Chappaz, de Fully, dont les vins sont cotés et recherchés par toutes les bonnes tables. Mais d'autres travaillent dans l'ombre avec de petites exploitations et font vivre un domaine. A Aigle, c'est la famille Delarze qui a repris une propriété construite en 1830, baptisée aujourd'hui La Baudelière, en référence à la famille Baud dont est issue Christine, la propriétaire actuelle. Là aussi, c'est à la faveur d'une reconversion que les quelque 3 hectares de vigne sont passés en mains féminines. A la suite du décès du frère de Christine, les Delarze, de Lausanne, sont venus s'installer dans la maison familiale. Et la nouvelle génération a fait le reste. La fille, Stéphanie, s'est passionnée très tôt pour le vin, alors que les adolescents de son âge songeaient plutôt à boire des «alcopops».

C'est elle qui récolte, encave, vinifie toute une série de cépages, chasselas, pinot noir, gamay, merlot, cabernet, etc. «Quand l'oncle est décédé, je voulais savoir si ça me plaisait d'être à la vigne. J'adorais travailler dehors en contact avec la nature. Quand j'ai opté pour ce métier, j'avoue que j'étais naïve, voire inconsciente. Mais il s'agissait de conserver un patrimoine, et c'est un honneur pour moi de pouvoir le transmettre.» A 21 ans, elle fait sa première vinification. Opération réussie. Aujourd'hui, la petite équipe produit quelque 30 000 cols vendus à des privés, à des restaurateurs ou à des touristes de passage: «Trois hectares suffisent pour faire vivre une famille, ainsi qu'un employé à l'année, ajoute-t-elle avec une certaine modestie. Nous avons une philosophie, nous ne produisons pas pour faire du vin chic, mais du vin pour le plaisir, du vin vrai.»

Le chasselas des femmes est-il différent de celui des hommes? «Scientifiquement, on ne peut rien prouver, admet-elle, mais peut-être que dans le travail, nous avons une sensibilité différente. Les mentalités ont aussi beaucoup évolué. Ma grand-mère, par exemple, avait l'interdiction de descendre à la cave, parce qu'on pensait que les femmes faisaient tourner le vin!»

Marie-Bernard Gillioz, de Grimisuat, en Valais, fait également partie des femmes qui ont tracé la voie. Artisane, comme les autres, elle s'occupe de quelque 4 hectares. Avec un passé de bourlingueuse, de capitaine de bateaux, de militante à Genève contre Crey-Malville, d'enseignante à l'école primaire, elle s'est lancée dans l'encavage et la production après un voyage aux Etats-Unis. Avec trois enfants, elle concilie alors la vie de famille et le dur labeur des vignes en terrasses et des vignes en gobelets, louées à son père. Pour une femme qui revenait de l'étranger, elle a été finalement bien acceptée, grâce à son bagout et à son sens de la repartie.

Conscience militante Ce n'est pas un hasard si, aujourd'hui, dans ce milieu d'hommes, elle préside la Société valaisanne pour la lutte intégrée, développée dans les années 80 pour réduire les traitements chimiques: «J'ai gardé cette conscience militante, mais je sais qu'on ne peut pas non plus traiter la vigne seulement avec des tisanes. Je n'en ai pas l'énergie, ni les moyens.» Chaque année, elle trouve le temps de produire entre 25 000 et 30 000 bouteilles, avec une multiplication d'appellations pour chaque vigne entre Sion et Saint-Léonard: fendant, muscat, rosé, gamay, cornalin et ermitage. Comme pour les autres artisanes du vin, sa clientèle est essentiellement privée, et le commerce est fait de petites commandes. Son vin est-il différent de celui des hommes? «Nous faisons des dégustations à l'aveugle et, franchement, personne ne voit de différence. Cela dit, pour être une femme à la tête d'une cave dans un village, il faut avoir de bonnes épaules...»

Et, parole d'hommes, de bonnes épaules font du bon vin. Il existe même en Valais un restaurant, à Ardon, le Buffet de la Gare, qui ne sert que des vins de femmes depuis cinq ans. On y trouve 33 crus différents pour une quinzaine de vigneronnes, valaisannes ou étrangères. Le patron, le bien nommé André Bonvin, assure qu'il n'a jamais regretté son choix et que les femmes, autant que les hom- mes, viennent spécialement chez lui pour sa carte. |

«La grand- mère avait l'interdiction de descendre à la cave, parce qu'on pensait que les femmes faisaient tourner le vin!»

La famille Delarze A la suite de la mort de son frère, Christine Delarze, née Baud, a repris le domaine familial, La Baudelière, à Aigle. Dans les deux familles, on cultive la vigne depuis plus d'un siècle. Aujourd'hui, c'est une nouvelle génération qui reprend les affaires avec Stéphanie, jeune technicienne vigneronne, qui assure l'encavage. Une petite dernière, Eloïse, vient de faire son apparition. Et, qui sait? peut-être prendra-t-elle aussi goût à l'art de la grappe.

«Je sais qu'on ne peut pas traiter la vigne seulement avec des tisanes...»

La famille Gillioz Entre Saint-Léonard et Sion, la famille Gillioz compte un important patrimoine, qui aujourd'hui se retrouve aux bons soins de Marie-Bernard Gillioz Praz. Présidente de la société valaisanne pour la lutte intégrée, militante d'un bon vin artisanal, cette Valaisanne représente la génération des femmes qui se sont lancées comme indépendantes à la conquête du terroir.

La famille De Wurstemberger Coraline de Wurstemberger, sa fille, Camille, et sa mère, Barbara. Depuis 350 ans, le domaine de la famille, à Mont-sur-Rolle, est passé de main en main par les filles, Louise, Julie-Pauline, Adèle, Blanche ou Ernestine. En 2003, la nouvelle propriétaire a rebaptisé la cave Les Dames de Hautecour. Coraline est membre fondatrice des Artisanes de la vigne et du vin en Suisse, ainsi que de l'International Federation of Women of Wine.




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