L'Hebdo;
2004-12-30 Les Finlandais seront encore les meilleurs, et encore plus angoissés
Mauvaise foi Agacé par les succès de la Finlande, « L'Hebdo» est allé lui chercher des poux. Et en a trouvé des tonnes! Au passage, Serge Michel fait une autre découverte de taille sur les rapports entre Finlandais et femmes de ménage.
Vous conviendrez que c'est agaçant. Première par-ci, première par-là, la Finlande nargue le monde, et la Suisse en particulier, du sommet des comparaisons internationales, qu'elles soient économiques - bénies par le Forum de Davos - ou sociales - sanctifiées par l'étude Pisa sur le niveau des élèves de l'OCDE. Vous n'avez jamais eu envie de cogner le premier de classe? Nous, oui. Chercher des poux à la Finlande, voilà le projet.
La prise de risque est modeste. D'abord, l'opération ne coûte qu'un billet d'avion et quatre nuits d'hôtel. Ensuite, l'air de rien, ce pays-où-tout-semble-parfait affiche un taux de chômage honorable de 9% et un record mondial des suicides pour 100 000 habitants (26,4). Enfin, si vraiment tout va bien sur la banquise, on pourra toujours dire que Miss Finlande 2004 (Mira Salo, de son joli nom) ressemble à une otarie.
Des poux qui flanquent la pétoche Nous voilà donc à Helsinki, bourgade tellement réfrigérante qu'on se demande pourquoi Russes et Suédois se sont si longtemps disputé le territoire. Et là, miracle. Des poux! Il y en a plein! Et je ne parle pas de ces poux ivres morts, mâles comme femelles, car nous sommes au pays de l'égalité des sexes, qui chancèlent dans le blizzard dès la tombée de la nuit, c'est-à-dire en milieu d'après-midi. (Les Finlandais affirment qu'ils ne boivent que l'équivalent de 5 litres d'alcool pur par an, contre 9 pour les Suisses. Le problème, c'est qu'ils concentrent leur consommation le week-end et en dehors des repas, si bien que l'alcool tue chaque année 3000 Finlandais, avec un taux record de cirrhoses du foie.)
Non, je parle de gros poux structurels, ceux qui vous flanquent la pétoche, presque l'envie d'en finir: les indicateurs économiques. C'est venu le premier soir en appelant sur son portable le journaliste Pekka Mykkanen. Il rentrait chez lui dans le froid. Son souffle court donnait à ses mots un écho dramatique. «On est foutus, il a dit. Le 10 septembre 2003, Salcomp, numéro un mondial des chargeurs de téléphones portables, a fermé son usine en Laponie et viré ses 280 employés pour en ouvrir une en Chine, de 3500 personnes. Avec un salaire finlandais, vous employez 73 Chinois. Un de mes collègues rentre de Corée du Sud, il est effaré. Ils font des téléphones aussi bien que nous, moins cher! Il faudrait travailler plus, et plus longtemps, mais nous sommes tellement vieux et malades! Notre démographie est pourrie. Bientôt, un Finlandais sur 5 sera à la retraite. Comment financer notre Etat social?»
Opiniâtreté courageuse Nous y voilà. L'angoisse. Chevillée au corps des Finlandais comme les bois sur la tête des rennes. Cela se comprend, à force de survivre dans la nuit polaire et de se défendre contre les Russes à un contre quarante. Cette opiniâtreté courageuse, c'est le fameux «sisu», concept intraduisible. Mais il n'efface pas l'angoisse. Le ministère de l'Industrie vante l'amour des Finlandais pour la technologie. Ils ont adopté le téléphone six ans seulement après son invention en 1876 et ils ont, les premiers, mis en service un réseau GSM en 1991. A mon avis, ce n'est pas de la technophilie, mais de l'angoisse. Quel soulagement de téléphoner aux copains quand les chars soviétiques sont dans votre jardin!
Le lendemain, Mika Rahkonen, présentateur vedette d'une émission économique à la TV, nous emmène boire une bière dans le quartier populaire de Kallio «pour voir la vraie Finlande», c'est-à-dire des types qui s'accrochent au comptoir. Il en rajoute. «Le pire cauchemar des Finlandais, dit-il, c'est que Nokia s'en aille. La société paie des impôts pour 1,18 milliard d'euros. Cela représente toutes les allocations familiales du pays.» Le numéro un mondial de la téléphonie mobile a d'ailleurs déjà délocalisé certains de ses départements et remplace petit à petit ses cadres finlandais par des Américains, qu'il convainc à grand-peine de venir payer 40% d'impôts dans la nuit d'Helsinki. «Les syndicats ne veulent rien céder. Pour que 60 conducteurs d'autobus obtiennent des contrats permanents, ils ont bloqué le port d'Helsinki deux semaines. L'industrie du papier s'est retrouvée au bord de l'étouffement.»
Que faire? Les grands patrons murmurent avec de plus en plus d'insistance des solutions néolibérales. L'une d'elles, pour corriger la démographie, serait d'ouvrir enfin les portes de l'immigration. La Finlande est le pays européen avec le moins d'étrangers, même pas 2%. Ici, tous les chauffeurs de taxi et les serveuses de fast-food semblent indigènes! Mais l'idée, dans ce bar où Mika offre la troisième tournée, ne soulève aucun enthousiasme. «On se débrouille bien tout seuls, grommelle un moustachu. Je ne vois pas quels jobs pourraient faire les étrangers.»
La première place qui fâche Ils pourraient peut-être faire le ménage chez Antti Joensuu. Car au fil de la discussion au ministère du Commerce et de l'Industrie avec ce quinquagénaire distingué, vice-directeur du département de la technologie, il est apparu qu'il partageait le ménage dans son appartement avec son épouse, haut fonctionnaire au ministère de l'Intérieur.
L'autre chose intéressante que l'on apprend en allant voir Antti Joensuu, c'est sa colère à chaque fois que la Finlande sort en tête d'un classement international. «Si vraiment on était premier, on le verrait ailleurs que dans les classements, fulmine-t-il. C'est du sabotage! Le Japon était numéro un dans les années 1990, regardez où il en est!» Alors que les technocrates aimeraient démanteler l'Etat social, les syndicats se repaissent chaque année de la victoire finlandaise dans les tabelles du World Economic Forum et l'utilisent comme preuve qu'il ne faut rien toucher aux acquis sociaux.
Au début des années 1990, la Finlande a connu la pire récession occidentale avec la dévaluation de son mark et la disparition de son gros client soviétique. Le chômage est passé d'un coup à 20%. Puis, petit à petit, les investissements massifs du gouvernement dans l'éducation et la recherche technologique ont payé. Nokia s'est dressé comme un colosse au milieu de centaines de petites sociétés high-tech. Et la Finlande est devenue le tigre que l'on sait. Pour Antti Joensuu, pas question de s'arrêter là. Il faut préparer l'avenir. En faisant quoi? «Rester humble, dit-il. Travailler plus. Repousser l'âge de la retraite. Réduire la durée des études. Enseigner aux gens que l'argent ne pousse pas dans les arbres.» Nous allons voir que c'est plus compliqué que cela.
L'avenir de la Finlande, puisque c'est de cela qu'il s'agit, repose sur les épaules de gars comme Vesa-Matti Panaanen, dit Vesku. Cheveux longs, 35 ans, tenue de snowboarder dans ses bureaux chic du coeur de la capitale, des téléphones dans toutes les poches. C'est un génie du portable. Il a inventé le «ringtone», qui permet à votre téléphone d'émette une mélodie au lieu du dring dring. Il a des copains qui ont inventé le SMS. Et sa société, Add2phone, développe des logiciels fantastiques qui permettent aux opérateurs de téléphonie mobile de gagner encore plus d'argent en utilisant le portable de leurs clients pour leur vendre toute sorte de choses.
Finlandais donc petit Sauf que voilà. On a beau être un génie et fabriquer les meilleurs produits du monde, quand on est finlandais, on reste petit. Sauf Nokia, mais c'est l'exception qui confirme la règle. On reste petit comme Vesku, qui emploie 8 personnes. Explication: le marché finlandais étant trop petit, les sociétés locales ne peuvent grossir qu'à l'étranger. «Mais on est une bande de barbares du Nord, s'amuse Vesku. Peut-être à cause du climat, on a développé des trucs super. On est d'excellents ingénieurs. Mais ça nous ennuie d'aller l'expliquer à l'étranger. Et puis on est nuls en marketing. C'est la culture luthérienne. Ne pas se faire remarquer. On pense qui si on fait un bon produit, on viendra nous l'acheter.»
De fait, certains achètent. Ces dernières années, des sociétés américaines moins performantes et innovantes mais mille fois mieux capitalisées ont mis la main sur leurs concurrentes finlandaises. Elles délocalisent la production en Chine et ne gardent en Finlande que le département R&D (recherche et développement), pour profiter de ses ingénieurs performants - et les meilleur marché d'Europe. Jusqu'au jour où les Chinois feront pareil, moins cher. Du coup, aucun capital ne s'accumule en Finlande, et ce tigre de l'innovation risque de se transformer, dans les organigrammes américains, en «centre de coût».
La petitesse n'est pas le propre du high-tech. Croisé dans un café branché, le designer Ristomatti Ratia est le fils des fondateurs de Marimekko, la fameuse maison de haute couture finlandaise, «Nous n'avons jamais réussi à rendre Marimekko vraiment mondial. Peut-être parce que les tailles américaines ne sont pas celles des Scandinaves. Jackie Kennedy a porté notre fameuse robe, mais elle était enceinte. Ou peut-être parce qu'on n'a pas assez d'émigrés finlandais dans le monde pour nous aider à ouvrir, disons, 500 boutiques!»
Vasku, lui, deviendrait probablement milliardaire s'il allait s'installer avec sa boîte en Corée du Sud. Mais il déteste l'ambiance de travail asiatique, presque autant que le management à l'américaine. S'il déménageait à Londres, capitale européenne du portable, il serait au moins millionnaire.
- Mais je déteste Londres. C'est mal entretenu. On y perd du temps. Les services publics sont nuls. Quand j'aurai des enfants, je veux qu'ils grandissent ici. C'est tellement bien, l'école finlandaise. Je suis de famille ouvrière. J'ai eu les mêmes chances à l'école que tout le monde, et regarde où j'en suis.
- Tu es riche?
- Non. Je vis avec mon salaire. Et ma femme travaille. On paie 40% d'impôts. Quand j'ai reçu le Prix de l'Innovation à Londres, des types sont venus me prendre le bras en disant qu'ils avaient gagné des millions grâce au ringtone. Moi, ça ne m'intéresse pas. On a une maison en dehors d'Helsinki, qui appartient à la banque. Je pars dans une semaine en République dominicaine, pour avoir du soleil. Je fais du kite-surfing et du snowboard. Je ne manque de rien.
- Tu as une femme de ménage?
- Non. En Finlande, c'est hors de prix.
Pas besoin de vous dire que Leena Eräsaari n'a pas de femme de ménage non plus. Nous trouvons cette professeure à l'université de Tempere chez elle, en train d'emballer les cadeaux pour ses enfants et petits enfants - au pays du père Noël, on prend l'affaire très au sérieux. «Je trouve délicat de demander à quelqu'un de nettoyer mes affaires, dit-elle en posant le rouleau de scotch sur la table. Et puis je ne vois pas comment rétribuer ce travail à sa juste valeur».
Il faut dire que Leena Eräsaari termine une longue recherche sur la privatisation pernicieuse des services de nettoyage des bâtiments publics, qui conclut à la réapparition des classes sociales dans ce pays soi-disant égalitaire. Comment le statut de fonctionnaire a été petit à petit retiré à des milliers gens qui ne gagnent plus, aujourd'hui, que 600 à 800 euros par mois et vivent suspendus au renouvellement de leur contrat provisoire.
Pour elle, tout s'effrite en Finlande. Même l'école, ce monument, ce paradis. Pensez donc: les gamins de 7 à 16 ans, tous dans la même classe. Pas de redoublement. Un encadrement impeccable et chaleureux. La cantine gratuite. Et les transports gratuits, de la maison, où qu'elle se trouve à l'école, aller et retour. Tout s'effrite. «Le nombre d'élèves par classe augmente. Ils deviennent agressifs. Les profs encaissent mais sont au bord de la dépression. Et la nourriture des cantines devient dégueulasse.»
Graal journalistique Nous voilà, au troisième et dernier jour de cette expédition finlandaise, à portée d'un véritable Graal journalistique. Le psycho-historien Juha Siltala, l'homme de toutes les polémiques d'Helsinki. Son dernier livre (Brève Histoire de la Détérioration de la Vie au Travail) a provoqué un scandale, tout comme le précédent qui traitait de la montée de l'anxiété chez les mâles finlandais. Cela fait trois jours que Siltala décline le rendez-vous, faute de temps. Une dizaine d'e-mails plus tard, il cède. Mais ce sera vingt minutes, chez lui, ce soir (c'est-à-dire à quinze heures).
Pour un prophète de malheur, j'imaginais un vieil homme barbu. Mais c'est un visage jeune, glabre et bien taillé qui ouvre la porte de ce pavillon de bois au nord de la capitale, derrière la fameuse usine de porcelaine Arabia. Et qui se met à parler sans interruption. «Les employeurs, le gouvernement et les économistes brandissent le danger chinois et entonnent un discours de mobilisation patriotique. Chaque jour devient l'occasion d'un sacrifice exceptionnel. Un peu comme Bush avec sa "guerre contre la terreur". Les Finlandais y sont sensibles, ils ont l'habitude de se défendre, c'est à leur "sisu" que la classe dirigeante fait appel, implicitement. Mais au même moment, les entreprises renoncent à toute attache nationale et disent aux employés de se débrouiller par eux-mêmes. Cette fin de la réciprocité ainsi que la fin de l'équilibre entre le travail et sa récompense, voilà les principales causes de dépression en Finlande.
« Les réactions à mon livre ont été violentes. On m'a traité de traître. Et pourtant toutes les statistiques sur la santé au travail que j'ai utilisées étaient publiques. Rassemblées ainsi, elles sont devenues tabou. Tout se passe comme si les élites technocratiques avaient embarqué la population entière dans une expérience de laboratoire. Les employés finlandais sont épuisés. Les problèmes mentaux sont devenus la première cause de retraite anticipée.
« L'Etat, en Finlande, était une mère immense qui te prenait dans ses bras et te témoignait de l'empathie. Le turbocapitalisme en fait un modèle darwiniste: tu baisses l'échine, tu travaille plus pour moins d'argent et tu restes avec nous. Ou bien tu craques, t'es un looser, t'es mort.»
Aïe, c'est passionnant. On aimerait continuer, et même explorer d'autres recoins sombres des mutations sociales finlandaises, comme l'influence du téléphone portable dans les rapports entre ados et parents, mais il faut s'arrêter là. Juha Siltala n'a plus le temps. «Je devrais déjà avoir commencé le nettoyage de la maison pour Noël, dit-il. Nous n'avons pas de femme de ménage.» |
CLIMAT SOCIAL Centre commercial Keskinen à Töysä, le deuxième plus grand en Finlande. Pour résister aux Chinois, il faut travailler plus, disent les pat rons. Les Finlandais sont épuisés, répondent les statistiques.
points forts
Compétitivité:
la Finlande est en tête du classement du WEF (Suisse: 8e)
éducation:
la Finlande première du classement PISA (sauf en maths) (Suisse: 13e)
Tourisme:
l'aéroport d'Helsinki, meilleur en Europe. Finnair, meilleure compagnie petits-courriers
Travail:
la Finlande est en tête du classement du BIT pour la qualité de l'emploi et le système de retraites.
Corruption:
la Finlande est classée pays le moins corrompu au monde par Transparency international (Suisse: 7e)
points faibles
PNB par habitant:
Finlande 23 460 dollars (Suisse: 33 390)
Pouvoir d'achat (USA = 100):
Finlande: 72,1 (Suisse: 89,3)
Chômage:
Finlande 9% (Suisse 2,7%)
Suicides pour 100 000 hab.:
Finlande: 26,4 (Suisse: 19,6)
Lits d'hôpitaux pour 1000 hab.:
Finlande: 7,5 (Suisse: 18,1)
Sources: The Economist, OCDE, BIT.
politique familiale La chambre à coucher de la famille Nyström, à Lappeenranta. «L'Etat, en Finlande, était une mère immense qui te prenait dans ses bras. Maintenant, elle te dit débrouille-toi» (Juha Siltala).
Vesa-Matti Panaanen: il préfère surfer que s'enrichir!
Juha Siltala:
il est au coeur de tous les scandales d'Helsinki.
RéCESSION Laura, sur un parking à Ahtäri, dans une voiture qui vaut autant que son radio-cassette. Le climat et les invasions ont développé le «sisu» des Finlandais (courage). Mais leur ont aussi chevillé l'angoisse au corps.
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