Interview de Bernard Tracewski et Herwig Van Hove
"Les fonds de hedge funds doivent se refaire une virginité"

Par Yves Genier - Mis en ligne le 30.05.2012 à 16:59

Gestion alternative. L’industrie se reprend après le violent coup porté par la crise financière, sauf dans les fonds de fonds, une spécialité très présente à Genève.

Après le plongeon provoqué par la crise financière, l’industrie des hedge funds se redresse au point de battre un nouveau record au premier trimestre de cette année. La fortune totale atteint désormais 2013 milliards de dollars. Néanmoins, cette reprise n’affecte que très peu les gérants de fonds de fonds, une spécialité très présente à Genève. L’analyse de deux vétérans, Bernard Tracewski et Herwig van Hove, dirigeants de Notz & Stucki, un gérant pionnier de cette activité.

Après deux ans de crise, les investissements dans les fonds alternatifs sont à nouveau en croissance. Comment cela s’explique-t-il?

Bernard Tracewski: Les placements dans des véhicules de gestion alternative progressent depuis l’an dernier, en raison de choix stratégiques d’investisseurs désireux de diversifier leurs placements. Cependant, les afflux de fonds ne se répartissent pas de manière homogène dans toutes les catégories de placements. Ils reviennent dans les modèles de gestion à un seul gérant, mais délaissent les fonds de fonds, qui sont notre spécialité.

La faute en revient aux déceptions du passé, lorsque les fonds de hedge funds ont produit des performances qui n’étaient pas meilleures que celles des fonds traditionnels, contrairement à leurs promesses, alors que leurs coûts étaient plus élevés pour les clients. De plus, durant la crise, certains fonds ont changé les règles en cours de partie: ils ont suspendu des remboursements ou modifié leurs termes de liquidité.

Cet écart entre les hedge funds et les fonds de fonds risque-t-il d’obérer un domaine où la place de Genève est traditionnellement forte?

Herwig van Hove: Les acteurs restés corrects envers leur clientèle ont moins à souffrir de ces retraits. Notre fonds principal, Haussmann Holding, géré avec les banques Mirabaud et Ceresio, affiche une légère progression de ses avoirs (1,5 milliard de dollars), après avoir atteint un point bas à 1,2 milliard à l’été 2009 en raison de la crise. Avant celle-ci, en 2007, sa masse sous gestion s’élevait à 3,6 milliards de francs.

Les fonds de fonds sont-ils un modèle du passé, ou peuvent-ils rebondir?

B. T.: Ils ne sont pas du passé. Leur mandat est cependant plus complexe à mettre en œuvre. La sélection des fonds qui les constituent doit être plus rigoureuse, et leur grand nombre la rend plus difficile. Les due diligences (examens approfondis des contenus et des stratégies) sont effectués davantage en profondeur.

Pourquoi, malgré ces améliorations, les fonds ne reviennent-ils toujours pas en nombre?

B. T.: Chat échaudé craint l’eau froide! Les investisseurs ont la mémoire longue, et notre secteur doit se refaire une virginité. C’est à lui de prouver que le modèle d’un fonds de hedge funds garde toute sa pertinence et qu’il sait répondre aux attentes des investisseurs. Ce processus prendra du temps. La crise européenne ralentit le processus, même si la Suisse garde, aux yeux des investisseurs internationaux, l’image d’un pays stable et solide.

Gérez-vous des hedge funds directement?

B. T.: Non, mais nous visons l’excellence par notre capacité de gestion, la qualité de notre expertise et des contrôles que nous effectuons de la gestion de tiers. Par ailleurs, nous offrons également plusieurs single hedge funds (le modèle classique, ndlr).

Les gérants étrangers, britanniques pour l’essentiel, ne s’installent plus en Suisse. Notre pays a-t-il perdu son attractivité pour l’industrie de la gestion alternative?

H. H.: Si les Britanniques ne viennent plus, c’est que nous n’avons plus de place à leur offrir! Cette activité poursuit son développement à Genève, mais son organisation se modifie graduellement. Elle n’est plus seulement le fait de petites structures de gestion autonomes, mais aussi de grandes organisations. Par exemple, le courtier en matières premières Trafigura dispose ainsi de sa propre unité spécialisée dans les opérations de couverture. La Suisse offre un avantage rare, celui de la grande stabilité de son système juridique.

Et pourtant, ce cadre évolue à très grande vitesse dans le secteur financier. Comment vivez-vous cette révolution?

B. T.: Il est vrai que le secteur financier traverse une phase difficile. Nous devons nous adapter à une nouvelle réglementation beaucoup plus sévère. Fondée en 1964 comme gérant indépendant, notre société n’a jamais été soumise au contrôle d’un régulateur. Son bon fonctionnement était assuré par l’excellente entente entre ses actionnaires, un peu sur le modèle des partenariats. Désormais, nous voulons nous affilier à la Finma (l’autorité de régulation helvétique, ndlr), ce qui impliquera le respect de procédures précises et écrites. Pour nous, c’est une évolution naturelle aussi bien qu’inévitable par laquelle passent tous les tiers gérants en Suisse, et nous allons nous y conformer pleinement.

Ces durcissements vont-ils tuer la place financière?

H. H.: Certainement pas. Mais elle doit s’y soumettre, à l’instar des autres places financières internationales. Le mouvement de réglementation des activités financières est international. Il n’affecte pas que la Suisse. Néanmoins, nous devons garder un avantage qui nous caractérise, celui d’une réglementation pragmatique. Et surtout, les autorités doivent donner une vision claire de la direction qu’elles veulent aborder. B. T.: Ces changements sont indissociables de l’érosion du secret bancaire. Le mouvement, dans ce dossier, est très brutal. La Confédération a dû adapter sa défense de la place financière, ce qui a entraîné la perte d’un avantage dont elle disposait sur ses concurrentes. Le résultat: Londres, qui a su garder ses avantages, nous fait de l’ombre.

L’échange automatique d’informations en matière fiscale est-il inéluctable?

B. T.: C’est la direction que nous prenons.

Quelle est votre réponse à cette rapide évolution: toujours plus d’activités à l’étranger?

H. H.: La remise à plat du modèle d’affaires de notre société en 2009, une conséquence de la crise financière, nous a conduits à ouvrir de nouvelles implantations: Singapour, en raison de la similarité de cette place avec la Suisse, au cœur de cette région, puis Bahreïn, pour servir le Golfe depuis la juridiction offrant le cadre le plus solide.

Quel rôle joue l’Europe pour une société comme la vôtre?

H. H.: Son importance relative va reculer. Un tiers de nos affaires, déjà, est généré hors d’Europe, principalement dans les économies émergentes d’Asie. Cela dit, la crise nous a enseigné, parfois dans la douleur, que toute croissance doit être rigoureusement contrôlée. C’est ce à quoi nous nous attachons aujourd’hui.

L’accident qu’a subi la banque d’affaires américaine JP Morgan à la mi-mai, une perte de 5 milliards de dollars en raison des agissements mal contrôlés d’un courtier actif sur un marché de niche, montre que tout danger n’est pas écarté. Comment y remédier?

H. H.: Lorsqu’une activité de négoce est marginale, et qu’elle est profitable, elle tend à ne pas être contrôlée avec toute l’attention qu’elle mériterait. C’est ainsi dans les banques, mais aussi dans les hedge funds. Cela dit, l’univers de la gestion alternative sanctionne impitoyablement celui qui s’est trop exposé. L’usage de stop loss (système automatisé limitant les pertes encourues par un trader ou un type de négoce, ndlr) dans les salles de trading évite un certain nombre d’accidents et permet aussi aux entreprises de se défaire de leurs négociants les plus téméraires.


BERNARD TRACEWSKI, HERWIG VAN HOVE

Bernard Tracewski est administrateur de Notz & Stucki depuis 2010. Il y est entré en 1982 en tant que gérant de portefeuille après une licence d’économie à Lausanne. Il a dirigé de 2004 à 2010 la société de gestion Messidor.

Herwig van Hove est administrateur de la société depuis 2009 après dix ans passés chez Morgan Stanley. Il est diplômé de l’Université d’Anvers et de l’INSEAD.

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