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Les forçats du jeans

Mis en ligne le 30.04.2008 à 00:00

Objet culte, star de la mode, le jeans est au centre d’une gigantesque bataille économique. La Chine a gagné la partie en devenant le premier producteur mondial. Mais tout cela a un prix. Un prix humain. . . Un reportage de Justin Jin.

L'Hebdo; 2008-04-30

Les forçats du jeans

Objet culte, star de la mode, le jeans est au centre d’une gigantesque bataille économique. La Chine a gagné la partie en devenant le premier producteur mondial. Mais tout cela a un prix. Un prix humain... Un reportage de Justin Jin.

La scène se passe à Zhong-shan, une ville champignon du sud de la Chine, près de Hong Kong, dans un vieil entrepôt. Sous la lumière froide des néons, une poignée d’ouvriers frottent frénétiquement des milliers de paires de jeans étalées sur le sol de l’usine, pour leur donner ce look usé qui plaît tant en Occident. Les machines qu’ils utilisent, vieilles, bruyantes, suintant l’huile, projettent du sable sur les pantalons et chaque grain emporte quelques particules de tissu, créant une poussière bleue qui emplit le bâtiment, se colle sur la peau transpirante des ouvriers et bouche leurs poumons. La frénésie des ouvriers est palpable. Ils doivent avoir terminé leur travail avant l’aube. Ils se pressent aussi pour gagner un peu plus: chaque paire terminée leur rapporte deux centimes. A la fin du mois, la paie est bonne: un ouvrier gagne environ 150 euros, nettement plus que la moyenne. En contrepartie, le travail est dur, les protections inexistantes, les accidents nombreux. «Vous faites ce genre de travail pendant quatre ou cinq ans et ensuite vous quittez l’usine en épave», soupire Li Hui, une ouvrière de 40 ans, qui travaille au lavage.

Pour Dou Yongwen, 24 ans, qui a riveté près de 10 000 boutons presque chaque jour ces huit dernières années, c’est le prix à payer pour un futur plus radieux. «Ce n’est pas une vie de riveter ces boutons jour et nuit, explique Dou, mais j’apprends le métier et si tout va bien, dans deux ou trois ans, j’aurai économisé assez pour lancer mon propre atelier de boutons.»

Ici, les ouvriers travaillent chaque jour, les heures de repos sont rares. Et pour ceux qui seraient tentés de se plaindre, une grande bannière, accrochée au mur de la cantine, leur rappelle que «si vous ne travaillez pas dur aujourd’hui à votre poste de travail, demain vous devrez travailler dur pour trouver un nouveau boulot».

Reste que les conditions s’améliorent, lentement. Avec la hausse du niveau de vie, une meilleure éducation et un droit du travail qui commence à être appliqué, les jours de ce genre d’usines sont comptés. Et la demande pour les ouvriers qualifiés est tellement importante qu’ils n’hésitent pas à changer d’employeur si les conditions ne les satisfont plus. «Les ouvriers connaissent nettement mieux leurs droits aujourd’hui», se lamente Wei Fang, un propriétaire d’usine. «On ne peut plus les contraindre à travailler des heures, ni à rester dans l’usine s’ils ne sont pas contents. Et si on les frappe, ils vont se plaindre à la police et ça nous fait d’énormes ennuis.»v

TRADUCTION ET ADAPTATION OLIVIER TOUBLAN

A L’AUBE, APRES UNE NUIT DE TRAVAIL La poussière bleue des jeans irrite les poumons. Les malades sont nombreux.

À ZHONGSHAN, DANS L’USINE DE Mr HUANG Un ouvrier frotte les jeans avec du sable, pour les faire vieillir artificiellement.

L’ATELIER DE COUTURE Chaque jeans est payé quelques centimes.

LOGES PAR L’USINE Les ouvriers vivent entassés dans un dortoir.

ZONE DE REPOS Une ouvrière travaille, pendant que son enfant dort.

LE JEANS FINI Avant d’être passé au sable, pour le vieillir.

REVES CAPITALISTES

L’ascenseur social chinois fonctionne encore

Des ouvriers modèles sont récompensés, juste avant les fêtes du Nouvel-An chinois (à g.). S’ils travaillent bien, les plus entreprenants arrivent à économiser assez pour lancer ensuite leur propre atelier. Le patron (ci-dessus en train de boire et de chanter au karaoké avec ses ouvrières) est un exemple à suivre. En effet, ces petits entrepreneurs sont souvent d’anciens ouvriers qui, à force de labeur, ont réussi.v




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