Lorsque Helen Keller prend la parole, ce n’est pas pour se cacher derrière un jargon juridique. Sans ciller, la professeure de droit international dénonce l’illégalité où qu’elle soit, tant dans les initiatives suisses contraires aux droits humains que dans l’assassinat sommaire de Ben Laden.
C’est que la Zurichoise régate parmi les grands. Polyglotte – polonais et russe en plus des langues usuelles –, elle siégeait depuis 2008 au Comité des droits de l’homme de l’ONU. Celle qui enseignait le droit avec passion à l’Université de Zurich vient de mettre fin à tous ses mandats: le 4 octobre, elle est devenue la nouvelle juge suisse à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), à Strasbourg.
On imaginerait volontiers la Suisse en modèle des droits de l’homme. Où se trouvent ses failles?
Les cas ne sont pas aussi clairs que ceux en Russie, par exemple. C’est subtil. Il y a le nom de famille, en passe d’être réglé par le Parlement. Un couple s’était tourné vers la CEDH pour faire reconnaître la discrimination des femmes dans ce système patriarcal. Les atteintes relèvent souvent de l’administration, qui ne voit pas la portée humaine de ses décisions. Ce sont de «petites» choses – le refus d’un hôpital de laisser une famille enterrer son enfant mort-né – mais graves pour l’individu. Les étrangers sont d’ailleurs plus susceptibles d’en être victimes.
Les étrangers sont justement au cœur des initiatives récentes supposées contraires aux droits de l’homme.
Ce type d’initiatives existait dans les années 70 déjà, mais était rejeté. Aujourd’hui en Europe, les mesures antiétrangers sont un outil politique pour gagner des voix. C’est une évolution très préoccupante.
Peut-on se contenter de laisser la Cour européenne invalider après coup les initiatives votées?
Non. Ce n’est pas à elle de dire qu’il faut respecter les droits de l’homme dans notre Constitution, la Suisse est capable de le faire par elle-même. Les textes doivent être contrôlés en amont et invalidés s’ils enfreignent les droits de l’homme ou les traités internationaux. Laisser le peuple voter à leur sujet, c’est lui faire illusion. Ce contrôle permettrait de préserver le droit d’initiative, qui est un instrument fantastique: une force créatrice, qui apporte des éléments totalement neufs à la Constitution.
Pour les minarets, les criminels étrangers et l’internement à vie des délinquants sexuels, il est trop tard. Qu’adviendra-t-il de ces initiatives?
En dernière instance, ce sera à la CEDH de dire «Chers citoyens suisses, vous l’avez certes plébiscité, mais cela ne se passe pas ainsi». Au final, mes collègues à la Cour trancheront.
Comme juge suisse, traiterez-vous ces initiatives problématiques?
Ce sera ma priorité. Chaque pays signataire est représenté par un juge – il y en a 47 – qui se charge des plaintes propres à son pays, afin d’utiliser son savoir-faire. Mais le juge ne décide pas seul. Selon la complexité, les cas sont traités par un, trois, sept ou dix-sept juges.
Qu’est-ce qui vous attire dans cette fonction?
Justement les cas complexes et discutables. Ils posent la question de la marge de manœuvre à laisser à chaque pays face à la globalité des valeurs. Cela me passionne d’œuvrer dans un univers international, où les juges incarnent des compréhensions différentes des droits de l’homme. J’espère aussi promouvoir la Cour et sa jurisprudence en Suisse. Elle n’a pas très bonne renommée, j’aimerais démontrer le bien-fondé de son travail.
Votre prédécesseur, Giorgio Malinverni, a statué discrètement. Y a-t-il un changement de génération?
Comme juge, on doit être discret, nous ne sommes pas des politiciens. Mais il y a sans doute une nouvelle génération qui a moins peur des contacts avec les médias. Avant moi, les juges suisses étaient toujours des hommes. Je suis femme, plus jeune (47 ans, ndlr) et j’ai en tant que mère une sensibilité différente.
Et comment gérez-vous la vie familiale?
Ma famille reste dans un premier temps en Suisse et je pendule le week-end. Mon mari a sa carrière (professeur de slavistique à Saint-Gall), on ne peut pas simplement le transplanter avec mes deux fils à Strasbourg.
A ses côtés, vous avez appris le russe et le polonais. Vous spécialiserez-vous sur l’Europe de l’Est, d’où proviennent énormément de plaintes?
Ces pays ne font pas partie de ma section, peut-être y viendrai-je plus tard.
Le «communiste» a été remplacé par l’«islamiste» dans le rôle de l’ennemi global. Les droits humains sont-ils plus menacés dans cette ère?
Il me semble. Durant la guerre froide, les communistes étaient les autres, les méchants. Mais d’apparence similaire. Les musulmans sont physiquement reconnaissables, par la couleur de peau et par l’habillement. Cela les rend vulnérables. Le 11 septembre a fait du tort aux musulmans du monde entier. On se focalise sur eux, alors que personne ne s’inquiète de l’extrémisme chrétien.
Dans le «Tages-Anzeiger», vous avez dénoncé l’exécution de Ben Laden et exigé une enquête indépendante. Des réactions?
J’ai reçu une multitude de courriels, tous négatifs. Le plus charmant me traitait de naïve, le pire appelait à m’abattre comme Ben Laden. C’est ainsi dès qu’il s’agit de terrorisme: un rideau tombe sur la conscience. Les gens renoncent à toute notion de justice ou de droits humains. Cela se voit aux Etats-Unis, en Israël et en Russie.
En Suisse, pensez-vous que les gens se désintéressent du respect des droits de l’homme?
La sensibilité s’était bien développée dans l’après-guerre. Aujourd’hui, les forces politiques du centre et de gauche ne défendent plus suffisamment ces valeurs. On s’est battu pendant des siècles pour instaurer la paix religieuse et voilà qu’on est en train de la briser. La paix, comme la tolérance, a un prix. Et si on met des catégories de gens sous pression, cela se traduit par l’agressivité.
La décennie entre l’après-guerre froide et les attentats du 11 septembre aurait-elle été une pause pacifique?
C’était relativement pacifique. La chute de l’URSS a soulevé d’énormes espoirs, on pensait que tout irait mieux. Puis, le tiers-monde s’est consolidé jusqu’à affirmer une résistance. De nouveaux acteurs se sont érigés en frein des droits de l’homme dont ils ont déclaré «l’impérialisme», afin de revendiquer leur propre définition, comme la Chine.
Le tableau est-il tout noir? Où sont les grands progrès?
La liste est longue: l’égalité – pour les couples homosexuels grâce au partenariat enregistré et pour les femmes, où la Suisse a été lente. Il y a aussi la protection contre la surveillance (courriels), la prohibition des peines corporelles pour les enfants surtout et les conditions des prisonniers.
Vous avez dû abandonner vos mandats, y compris au Comité des droits de l’homme à l’ONU. Quelle est la différence avec la CEDH?
La Cour européenne est un vrai tribunal, dont les jugements doivent être appliqués par les Etats membres. Le Comité des droits de l’homme ne donne que des recommandations. Pour saisir la mesure, seuls 400 cas y sont pendants, contre 160000 à la CEDH.
C’est un nouveau poste exposé. Avez-vous les nerfs?
Oui. Des juges reçoivent des coups de téléphone, sont mis sous pression. Cela fait partie du job.
Profil
Professeure Helen Keller
Spécialiste renommée des droits de l’homme, la professeure de droit international a abandonné tous ses mandats – y compris comme juge au Comité des droits de l’homme de l’ONU – pour accéder à la fonction suprême le 4 octobre dernier. Elle est devenue juge à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Elle représente la Suisse à Strasbourg, parmi quarante-sept juges, un par pays.
Agée de 47 ans, Helen Keller incarne une nouvelle génération, plus offensive dans ses positions et visible dans l’espace public. Mariée et mère de deux jeunes garçons, Helen Keller concilie sa carrière avec la vie familiale en pendulant, soutenue par son mari professeur de slavistique à l’Université de Saint-Gall. La Zurichoise a elle-même trempé dans la slavistique, puisqu’elle a appris le polonais, qu’elle parle couramment, ainsi que le russe.
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