Haro sur les gros! Depuis quelques jours, c’est à celui qui tirera le plus vite et le plus fort contre ce qu’un certain nombre de citoyens considèrent comme des fardeaux: les gros, les gras, les obèses, les tas, les boudins, les poids lourds, les bien en chair, les adipeux, on en passe et des plus délicieux.
Oui, un vent antigros souffle bel et bien sur la ronde terre. Le courant serait même en train de forcir, s’inquiètent médecins spécialisés et associations de personnes en surpoids, à l’image d’Allegro Fortissimo en France et de la très puissante National Association to Advance Fat Acceptance (Naafa) aux Etats-Unis. Propositions indécentes. Elles, comme d’autres, n’ont en effet goûté ni aux conclusions de l’étude britannique reprise par les médias du monde entier expliquant que les gros avaient un bilan carbone plus élevé que les maigres, et donc polluaient plus la planète, ni à la dernière de Ryanair, cette compagnie d’aviation irlandaise qui a imaginé introduire une «fat tax» pour ses (trop) gros passagers.
Cherchant à réduire ses coûts, la compagnie a, dans un premier temps, sondé ses clients pour savoir quoi taxer. Parmi quelques propositions: le papier de toilette et les obèses. Au final, un tiers des sondés,a décidé que c’était aux gros de payer. Ryanair a pris acte et a alors affiné sa question:.
1. Taxe par kilo (au-dessus de 130 kg pour les hommes et de 100 kg pour les femmes)? 2. Taxe par cm (tour de taille 114 cm pour les hommes et 101 pour les femmes)? 3. Taxe pour chaque point au-delà d’un indice de masse corporelle de 40? 4. Taxer un deuxième siège si le passager touche les deux accoudoirs simultanément?
Quatre propositions bien pesées et qui, en plus, assure Stephen McNamara, directeur de la communication de Ryanair, sont aussi «les plus simples, les plus justes et les plus faciles à appliquer». On se réjouit déjà de voir, ou plutôt de revoir – car précédent il y a eu – le personnel navigant mesurer, devant une assemblée hilare, le tour de taille du passager obèse à l’aide d’un mètre, voire, comme ce fut le cas pour un Français à l’aéroport de New Delhi en août 2005, d’un ruban adhésif…
Passagers ou paquets? «C’est totalement honteux! On est passé d’une chasse à l’obésité à une chasse à l’obèse», s’indigne le Dr Jean-Philippe Zermati, président d’honneur du GROS, le groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids, une association française de praticiens qui vient de fêter ses 10 ans. «Nous voyions venir ce racisme antigros depuis un moment et nous avions prédit que les choses iraient en s’accentuant.» Et le nutritionniste et comportementaliste d’ajouter que, si les préjugés sur les obèses ont toujours existé, leur ampleur est nouvelle: «Il y avait une espèce de retenue jusqu’ici; c’étaient des choses qu’on se disait entre particuliers et qu’on n’affichait pas publiquement. Là, on a franchi un cap.»
Même Swiss qui, pourtant, comme la plupart des compagnies aériennes, fait payer un second siège lorsque l’avion est plein, se dit choquée par les propositions de Ryanair. «C’est inacceptable. On ne demande pas le poids de nos passagers, c’est une question privée, rappelle Franco Gullotti, porte-parole. Pour nous les clients sont des passagers, pas des paquets!»
Et ce n’est pas Cher Rue, de la Naafa à Los Angeles, qui va le contredire. L’actrice et organisatrice d’événements à Hollywood constate elle aussi que «les discriminations sont de plus en plus fréquentes» envers les 30% d’obèses que comptent les Etats-Unis, contre 7% en Suisse. «L’année dernière, poursuit-elle, l’Université Yale a mené une étude dont les conclusions montraient que la discrimination envers les obèses est un problème aussi grave que les discriminations raciale et sexuelle. Il faut changer les lois.»
Des réflexions similaires se font de ce côté-ci de l’Atlantique, notamment au sein de la Halde, la Haute autorité française de lutte contre les discriminations et pour l’égalité. «Son président nous a confirmé que nous représentions une des discriminations les plus importantes mais la moins identifiée malgré notre “visibilité”», relève Viviane Gacquière, présidente d’Allegro Fortissimo, qui appelle au boycott de Ryanair. «Chaque société a besoin d’un bouc émissaire, observe-t-elle. La loi punit sévèrement la xénophobie, le gros est le nouveau bouc émissaire légal de notre société hygiéniste.»
Pollution XXL. «C’est le reflet de notre société, terriblement intolérante. Les gens hors norme sont de moins en moins supportés, et intégrés et c’est tout simplement scandaleux, regrette le Dr Eric Héraïef, spécialiste de l’obésité et des troubles du comportement alimentaire. Ça ne viendrait à l’idée d’aucune compagnie de taxer par exemple un handicapé en fauteuil roulant; on le prendra en charge, au contraire.» Ni une femme enceinte dont le tour de taille peut-être conséquent. Deux poids deux mesures. Et le médecin de fustiger l’étude britannique, en ironisant jaune: «Les gros polluent beaucoup plus? C’est comme les voitures, on a taxé les grosses 4x4 et, là, on va taxer les gros?»
«L’obésité est une maladie. Doit-on taxer les malades, ajoute le Dr Vittorio Giusti, chef de la Consultation d’obésité au CHUV. Veut-on taxer les patients diabétiques ou souffrant d’hypertension? Non, ce n’est pas acceptable.» «On peut aussi faire disparaître le principe de la solidarité sociale, coupe Jean-Philippe Zermati. On s’arrête où?»
La dernière couche. Une montée de «grossophobie» liée, selon Viviane Gacquière, à plusieurs facteurs: «Au coût de l’obésité dont on dit tellement qu’il va avoir un impact sur les finances publiques et, maintenant, sur l’environnement, mais aussi aux études “pseudoscientifiques” relayées par les médias: les gros sont moins intelligents, ont moins de mémoire, polluent la planète, sont fainéants, etc. Résultat: nous sommes le miroir de ce que la société ne veut pas devenir.»
Et Stephen McNamara de mettre une dernière couche: «Ces charges, si nous décidons de les introduire, contribueraient aussi à sensibiliser les personnes obèses pour qu’elles perdent un tout petit peu de poids et qu’elles se sentent dès lors plus légères et en meilleure santé.»
Jean-Philippe Zermati et Véronique Gacquière bouillonnent. Seule réponse à l’ineptie: annoncer que le 6 mai est la Journée internationale... sans régime.
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