«De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace!» Si la vie, et surtout la mort, de Danton n’est pas vraiment une référence pour l’horlogerie suisse, la formule du révolutionnaire français lui convient à merveille. De l’audace, il en fallait un brin pour imaginer de mettre sur pied un nouveau salon destiné aux horlogers indépendants au beau milieu de l’année 2008, alors qu’un vent toujours plus tempétueux balayait tous les marchés de la planète. A l’origine de cette idée, le trio composé de Florence Noël, ex-journaliste économique, Dominique Franchino, associé d’Events Concept et Paola Orlando, qui a dirigé la communication internationale chez Raymond Weil, n’était pas forcément gagnant. Avec 38 marques horlogères et quelque 5000 visiteurs accrédités, la première édition de la Geneva Time Exhibition (GTE) qui se tient jusqu’au 22 janvier au Centre international de conférences de Genève (CICG) a largement tenu ses promesses.
Malgré la relative exiguïté de la plupart des stands (9 m2), il se dégage une impression générale d’ouverture, d’élégance où dominent le rouge et le noir, ainsi que de grande convivialité. «A Baselworld, on serait noyé dans la masse», confie Gilles Robert, l’un des exposants qui fabrique des petites séries artistiques à partir d’anciens mouvements restaurés. Une authentique bouffée d’air frais.
Vaisseau amiral. Sans le Salon international de la haute horlogerie (SIHH) qui au même moment avec ses 19 prestigieux exposants célèbre ses 20 ans d’existence à Palexpo, la GTE n’aurait jamais pu exister. Les visiteurs du grand frère font un crochet pour découvrir la nouveau-née. Fabienne Lupo, organisatrice du SIHH, ne veut pas entendre parler de concurrence, préférant se réjouir que «le vaisseau amiral» ouvre la voie à «cette flotte horlogère qui parcourt les rives du Léman». Fort d’une fréquentation de professionnels de la branche qui devrait être de 10% supérieure à celle enregistrée en 2009, le SIHH nourrit donc une clientèle et une presse internationales qui peuvent, tant qu’à faire, jeter aussi un œil sur la World Presentation of Haute Horlogerie (WPHH) de Frank Muller, à Genthod (GE).
Trésorerie tendue. De l’audace, il en a fallu également à ces horlogers indépendants pour continuer à y croire, eux qui sont parfois étonnés d’être toujours vivants, professionnellement. «Il y a quelques mois, je me demandais si ma boîte allait exister encore longtemps. Le téléphone restait muet. Mais depuis décembre, je sens une reprise», confie Jorg Hysek, coresponsable de HD3 Complications, nouvelle société qui a encouragé la mise sur pied de la GTE avec son collègue Lionel Ladoire, lui aussi un avant-gardiste de la grande complication. Comment ce dernier voit-il l’avenir? «Le premier semestre 2010 sera difficile. Avant que les détaillants n’écoulent leurs stocks, fassent entrer du cash, passent de nouvelles commandes et que ces dernières ne leur soient livrées, il faudra bien compter de six à huit mois.» Sa trésorerie? «Maîtrisée mais très tendue.» Tout est dit.
Grand ménage. Le constat n’est pas claironné, ce serait incongru, mais il ne met pas grand temps à s’exprimer à la faveur d’une conversation plus intime: «Oui, cette crise a fait le ménage. Mais nous en avons tous pris plein la gueule», reconnaît Antoine Preziuso, créateur horloger depuis 1980. Et celui-ci de rendre hommage à tous ceux, les vrais, qui soignent leur service aprèsvente, «capables de faire renaître, après réparation, le cœur de grand-papa». Une énorme pièce unique à la main, large de 62 millimètres, Antoine Preziuso compare la crise horlogère à une vague sur la plage. «Elle balaie les coquillages. J’espère faire partie des plus beaux qui resteront sur le sable quand la vague se sera retirée.»
Moins poétique, mais tout aussi réaliste et confiant, Matthias A. Schuler, le CEO de Roger Dubuis. Il fait partie des exposants du SIHH, confronté au même titre que les horlogers de la GTE à la tempête conjoncturelle apparemment transformée depuis peu en légère bise de reprise. Juste avant son rachat en août 2008 par le groupe Richemont, qui regroupe des marques telles que Cartier, Jaeger-LeCoultre, Piaget ou Vacheron Constantin, la manufacture genevoise Roger Dubuis n’en menait pas large. Sa pérennité était compromise. Absente à l’étranger, elle s’est rattrapée depuis lors. Une cinquantaine de ses 350 collaborateurs sont notamment actifs en Chine, en Russie et au Moyen-Orient. La société possède déjà sept boutiques dans le monde. «Hong Kong tire les autres marchés», constate Matthias A. Schuler, à l’instar de nombreux autres horlogers. «De janvier à septembre 2009, c’était vraiment difficile de convaincre les détaillants étrangers d’accepter une nouvelle marque.»
Aujourd’hui, l’entreprise vit toujours au régime du chômage partiel de 10 à 40% selon les secteurs, mais une éclaircie semble se dessiner. Contrairement aux indépendants qui ne peuvent compter que sur leurs propres forces, les sociétés membres d’un groupe horloger s’appuient sur la solidité et le réseau de ce dernier. «Cela rassure les clients.» L’augmentation de 2% des ventes de Richemont au dernier trimestre 2009 a de quoi apaiser quelques craintes légitimes.
Retour au classicisme. Qu’il soit gros ou petit, l’horloger qui veut s’en sortir avec les honneurs doit prouver son originalité. Laquelle ne flirte plus vraiment avec le luxe ostentatoire. C’est l’un des effets de la crise: pardonnez-moi si je suis riche, je vais m’efforcer d’être plus discret. Fabienne Lupo, du SIHH, observe «un retour au classicisme avec de belles pièces d’horlogerie et des montres qui donnent l’heure». A la bonne heure! A la GTE, les idées originales surfent aussi sur la vague (encore une) environnementale.
Ainsi les montres de la toute jeune société Tempus Computare, entièrement conçues dans la région neuchâteloise, n’utilisent aucune matière animale comme les peaux de raie et seront tout prochainement fabriquées à partir d’acier recyclé provenant de bateaux obsolètes. Ecolo-bling-bling? Un tiers des bénéfices nets de chaque montre vendue est réservé à des associations engagées dans la défense d’espèces animales menacées, répliquent leurs fondateurs.
Quand les portes des salons genevois se seront refermées, l’audace horlogère consistera à cultiver l’art de la surprise et de l’innovation, au fil des mois. Comme par exemple le montage d’une GTE à Mumbai, en Inde, en septembre prochain.
«LE SIHH, VAISSEAU AMIRAL, OUVRE LA VOIE À UNE FLOTTE HORLOGÈRE QUI PARCOURT LES RIVES DU LÉMAN.» Fabienne Lupo, organisatrice du SIHH
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