Toute crise a son bouc émissaire: les agences de notation ont été celui de la crise des subprimes. Dans son récent rapport sur le désastre financier de 2007, le Congrès américain considère que leurs manquements, «peut-être plus que tout autre événement, [ont] déclenché le début de la crise financière».
Désormais, la dette des Etats européens a de nouveau placé ces sociétés sous le feu des critiques. En 2011, les deux principales agences ont dégradé la note de la dette du Portugal, de l’Espagne, du Japon, de la Tunisie ou encore de la Grèce. Son ministre des Finances, Georges Papaconstantinou, s’est récrié contre «l’injustice» de telles décisions, qui dénoteraient «les motivations peu avouables et l’irresponsabilité» des agences.
«PERSONNE N’ARRIVE À SAISIR LES RISQUES FINANCIERS, ALORS ON EN DÉLÈGUE L’ÉVALUATION.» Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg
Quel est le rôle de ces agences qui semblent souffler le chaud et le froid sur les finances de pays entiers, donc sur les conditions de vie de populations entières? Qu’est-ce qui leur est reproché? Quelle est leur importance réelle? Réponses en quatre points.
A quoi servent les agences de notation?
Deux entreprises anglo-saxonnes, Moody’s et Standard & Poor’s (S&P), se partagent environ 80% du marché de la notation des emprunts au niveau international. Cette notation, qui va de AAA à C ou D, est une opinion sur la capacité de l’emprunteur à faire face aux échéances de remboursement de la dette qu’il a contractée. Cet emprunteur peut être une entreprise ou un Etat.
Créées, pour les premières, au milieu du XIXe siècle, les agences ont gagné en importance au fur et à mesure que la finance internationale s’est complexifiée. Au lieu d’investir directement dans une entreprise, les détenteurs de capitaux sont passés par le marché boursier; les notes attribuées par les agences leur ont permis de distinguer quels emprunteurs soutenir, sans avoir besoin de les connaître.
Depuis les années 70, leur rôle d’évaluation des risques s’est étendu aux produits financiers de toutes sortes, y compris les prêts immobiliers à l’origine de la crise financière de 2007-2008.
Qu'est-ce qui leur est reproché?
Ces crédits non viables recevaient de très bonnes notes, ce qui a valu de féroces critiques contre le système de financement des agences: puisque c’est l’emprunteur qui paie, il privilégiera l’agence qui notera le mieux son emprunt… «C’est parfaitement malsain, résume Charles Wyplosz, professeur d’économie à l’Institut des hautes études et du développement de Genève. Leur source de revenu devrait être leurs clients, c’est-à-dire les investisseurs.»
Aujourd’hui, si Georges Papaconstantinou est aussi remonté contre S&P et les autres, c’est parce qu’il sait que les intérêts de la dette de son pays sont très élevés, précisément à cause des doutes sur sa capacité à rembourser.
Or, une dégradation de la note de la dette grecque entraîne un relèvement des taux d’intérêt, donc un renchérissement de l’accès au crédit pour le pays, et accroît encore l’improbabilité du remboursement… Les agences sont donc accusées d’ingérence politique en «forçant» les gouvernements à adopter des plans d’économies touchant de plein fouet leurs citoyens.
Quelle est leur importance réelle?
Ces reproches sont-ils pour autant fondés? «On attache trop d’importance à ces notes, estime Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg. Mais la finance est très compliquée, personne n’arrive à saisir les risques qu’elle implique.
Alors, on délègue l’évaluation de ces risques à des institutions dont on pense qu’elles sont spécialistes.» De fait, pour les investisseurs qui s’y connaissent, les informations données par les agences n’en sont pas. «Quand elles ont dégradé la note du Portugal, cela faisait six mois qu’on savait que le pays allait demander l’aide du FMI», selon Charles Wyplosz.
Pourquoi, alors, une telle importance? Parce que leur système de notes a été institutionnalisé, que ce soit dans le droit américain, européen ou dans les normes internationales Bâle II sur le risque bancaire. En théorie, les grandes puissances économiques n’ont pas besoin d’y avoir recours, car leur dette est notée de toute façon; mais un pays comme la Tunisie, par exemple, ne pourrait pas emprunter sur les marchés sans solliciter une notation auprès des agences.
Pire, il est interdit à certains acteurs d’acheter de la dette ayant une note inférieure à A. L’an passé, la Banque centrale européenne a dû changer ses propres règles pour pouvoir continuer à acheter de la dette grecque, tombée à BB- actuellement (note S&P).
Cette institutionnalisation entraîne des effets dévastateurs, lorsque la note d’une dette tombe au-dessous du seuil autorisé, car ceux qui la possèdent sont obligés de s’en débarrasser.
Qu'est-ce qui devrait changer?
Les agences elles-mêmes se passeraient bien de cette influence. Pour Charles Wyplosz, si elles sont si critiquées, c’est parce qu’elles constituent d’utiles boucs émissaires: «Dire que les agences aggravent la crise, c’est comme tuer le porteur de mauvaises nouvelles. Il faut plutôt supprimer toutes les références aux agences dans les réglementations.»
Car, malgré leur expertise, Moody’s et compagnie émettent en fait la même chose que des agences de presse financière, comme Bloomberg: une opinion. Nécessairement subjective. Patrick Csikos, doctorant à l’IDHEAP qui a réalisé un mémoire de master sur le rôle des agences, abonde: «Elles ont servi d’oreillers de paresse aux investisseurs institutionnels (banques, fonds de pension, ndlr). Une des solutions pour éviter cette dépendance serait qu’ils procèdent eux-mêmes à des évaluations.»
Tous ces problèmes étaient connus depuis longtemps, en tout cas depuis que les agences ont raté, en 2001, la faillite d’Enron. La volonté politique manquerait- elle? Aux Etats-Unis, une série de règles doivent être édictées d’ici au 21 juillet pour, notamment, limiter au maximum les références aux agences dans les normes en vigueur.
En Europe, l’Autorité européenne des marchés financiers, née le 1er janvier 2011, contrôle désormais les agences, qui doivent s’enregistrer et révéler une partie de leur méthodologie. En outre, une nouvelle entité de notation, européenne, pourrait voir le jour: «Plus de concurrence dans ce domaine ne peut pas nuire», dixit la chancelière allemande Angela Merkel.
Mais mettre sur pied une telle agence demande des moyens considérables. Et la longévité et l’expertise acquise de Moody’s ou S&P leur promettent de conserver, malgré les critiques, un très grand avantage concurrentiel.
Les parts de marché des principales agences de notation
Standard & Poor's: 40%
Les origines de cette société américaine remontent à 1860. En 1966, elle a été acquise par le groupe McGraw-Hill, qui possède notamment le journal BusinessWeek. Active dans 23 pays pour un chiffre d’affaires de 2,9 milliards de dollars, S&P a aussi développé l’indice boursier S&P 500, qui regroupe les 500 plus importantes entreprises américaines.
Moody's: 40%
Fondée en 1900 par John Moody, qui introduisit la notion de notation. Elle emploie actuellement 4500 personnes dans 26 pays et réalise un chiffre d’affaires de 2 milliards de dollars. Le principal actionnaire minoritaire de cette société indépendante est Berkshire Hathaway, la holding du financier Warren Buffett.
Fitch Ratings: 10%
Fondée par John Knowles Fitch en 1913 et présente dans une vingtaine de pays, la société fait 650 millions de dollars de chiffre d’affaires et appartient pour 40% à Hearst Corporation (USA ) et pour 60% à Fimalac. Sise à Paris, cette dernière est propriété du Français Marc Ladreit de Lacharrière, président de la Revue des deux mondes et administrateur de grands groupes français, comme L’Oréal.
Les autres
Environ 150 autres agences se partagent des marchés de niche, tel celui des assurances, ou régionaux, comme Rating and Investment Information Inc. au Japon. En Chine, Dagong Global Credit Rating, qui note les Etats depuis juillet 2010, a très vite fait parler d’elle en attribuant aux Etats-Unis une note inférieure (AA, puis A+) à celles des agences anglo-saxonnes.
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