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Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 09.11.2011 à 15:10 |
C’était à l’automne 1986. Quittant Pékin, Ling Zhang venait d’arriver à Calgary, au Canada. Lors d’une balade avec des amis, leur voiture est victime d’une crevaison. En attendant la dépanneuse, elle se balade dans les prés alentour et découvre, enfouies dans les herbes, des pierres tombales recouvertes de mousse. Sous la mousse, des noms chinois, des photos presque transparentes, des visages jeunes aux pommettes saillantes qui ne sourient pas. Durant dix-sept ans, la volonté d’écrire l’histoire de ces Chinois morts loin de chez eux la hante. Elle a autre chose à faire: étudier, gagner sa vie et celle de sa famille en Chine, trouver un mari. En 1994, installée comme audiologue, celle qui rêve d’être écrivain depuis toute petite se lance enfin. Deux romans (non traduits) et quelques nouvelles plus tard, elle part en 2003 sur les traces de ces centaines de milliers de Chinois qui ont construit une partie de l’Amérique du Nord et du Canada au XIXe et au XXe siècle. Durant trois ans, elle fouille archives et bibliothèques, enquête au Canada et en Chine, recueille des centaines d’histoires de descendants de coolies et des milliers de photos en noir et blanc d’hommes et de femmes priant que leur conjoint, de l’autre côté de l’océan, ne les oublie pas, ne meure pas. Héritage. En 2006, elle se met au travail et pendant trois ans écrit l’histoire de Guan Shuxian, dite Six-Doigts, et de son époux Fang Defa qui lui a promis, le jour de leur mariage, qu’il l’emmènerait avec lui à la Montagne d’or mais qui, survivant par miracle à la construction du Canadien Pacifique, ne tiendra jamais sa promesse malgré son amour fou pour elle, le destin de leurs trois enfants qui tentèrent à leur tour de survivre en se vendant comme employés de maison ou en ouvrant des blanchisseries, de leurs petits-enfants installés entre Calgary et la Chine, et de leur arrière-petite-fille Emmy Smith qui, un beau jour, reçoit un document officiel de la province de Guangdong lui demandant de venir signer les papiers pour remettre la propriété du vétuste diaolou, la maison construite avec l’argent envoyé de l’étranger par les coolies, au gouvernement qui souhaite en faire un musée. L’entreprise est ardue: vaste saga familiale, Le rêve de la montagne d’or court sur quatre générations, 150 ans, deux continents, et s’empare d’antihéros et d’une thématique que l’histoire officielle a préféré oublier. Le résultat est bluffant, et lève le voile sur un pan vertigineux de notre passé. Loin d’être un livre sur la Chine, c’est le roman de la condition humaine, de l’espoir, de l’exclusion, de l’amour, de la survie, de la résignation et du génie humain. Fil conducteur du roman, personnage original inspiré de la grand-mère de l’auteur, Six-Doigts est inoubliable. «Ma grand-mère était un esprit fort, en avance sur son temps. Elle avait suivi quatre ans d’école, ce qui est beaucoup pour l’époque. Elle écrivait en secret des poèmes dans lesquels elle se plaignait d’avoir trop d’enfants et peu d’attention de son mari. Nous les avons retrouvés après sa mort, cachés dans une armoire.» Ling Zhang n’a pas eu d’ancêtres coolies. Toute sa famille est en Chine, sauf son mari, Sino-Canadien comme elle. Ellemême est née en 1957 à Hangzhou, dans la province de Zhejiang. A 16 ans, en pleine révolution culturelle, elle travaille en usine et s’ennuie à mourir. Elle écoute Voice of America et l’émission English 900 en cachette sous sa couverture. Du coup, en 1979, lorsque les universités ouvrent à nouveau, c’est grâce à l’anglais qu’elle est acceptée, première de sa province, à l’Université de Shanghai. «Mon premier choc culturel, ce n’est pas en arrivant au Canada, mais en arrivant de ma ville isolée de tout à Shanghai.» En 2010, la Chine adapte un de ses romans au cinéma. Aftershock, qui raconte le destin d’une famille séparée après un tremblement de terre, bat tous les records au box-office, ce qui lui permet de prendre une année sabbatique qu’elle pourra sans doute poursuivre, Le rêve de la montagne d’or étant un énorme succès en Chine également, raflant de nombreux prix dont celui de la romancière de l’année. Elle qui écrit en chinois envisage de se lancer en anglais directement. «Etre écrivain est un destin. C’est une souffrance, mais ne pas écrire, c’est la mort.» Ce livre était une mission pour elle. «Ces tombes, à mon arrivée au Canada, ne sont pas un hasard. Entre les descendants de Chinois au Canada et les Chinois de Chine, il y a un fossé, un trou de huitante ans qui leur manque dans leur histoire commune.» Entre les deux communautés, entre les vivants et les morts, elle fait le pont. «Le rêve de la montagne d’or». De Ling Zhang. Belfond, 590 p. |









