C’est l’histoire d’un Anglais à qui il arrive des histoires pas croyables. Un jour d’automne 2008, il va aux champignons avec sa femme, son beau-frère et la femme de celui-ci dans leur domaine écossais des Highlands. Le soir venu, il fait revenir ce qu’il croit être des cèpes dans du beurre et tous les mangent avec appétit. Le lendemain matin, ils vomissent du sang et de la bile: ils ont ingurgité des Cortinarius speciosissimus, aussi appelés Cortinaires très jolis. Après trois jours entre la vie et la mort, leurs reins sont hors d’usage et commence une vie placée sous le signe des dialyses, cinq heures d’affilée tous les deux jours. Des amis, ses enfants lui offrent un rein. Nicholas Evans refuse jusqu’à ce que son cœur menace de flancher. En juillet dernier, sa fille de 29 ans, seule compatible, permet la réalisation de la greffe. Son beau-frère a également été greffé, et sa femme attend un rein imminent. Il n’est jamais retourné en Ecosse, le traumatisme familial est intense – il endosse toutes les responsabilités mais les choses sont éminemment plus compliquées.
C’est l’histoire d’un journaliste éduqué à Oxford, devenu réalisateur de documentaires et scénariste pour la télévision, qui entend un jour dans le sud-ouest de l’Angleterre un maréchal-ferrant parler des horse whisperers, ces hommes qui parlent à l’oreille des chevaux pour les guérir. Il a trouvé le sujet de roman qu’il cherchait depuis des années. Son histoire a besoin d’espace, de liberté, de routes sur lesquelles on peut rouler des jours sans rencontrer personne: elle se passera au Montana. L’homme qui murmure à l’oreille des chevaux sera un succès colossal, adapté trois ans plus tard au cinéma par Robert Redford.
C’est l’histoire d’un petit garçon anglais des Midlands que ses parents, modestes mais aspirant à mieux pour leurs enfants, envoient en pension. Malheureux comme les pierres, il sauve son âme en ingurgitant des heures de westerns à la télévision et au cinéma. Devenu grand, le petit garçon apprend que les Indiens et les cow-boys existent toujours, quelque part. Que leur histoire n’est pas tout à fait celle que les westerns de son enfance racontaient, qu’elle est bien plus intéressante, mais aussi bien plus douloureuse. Devenu grand, l’écrivain situe tous ses livres (Le cercle des loups, Le cœur des flammes, La ligne de partage) dans l’Ouest américain, au Montana de préférence.
Son cinquième roman, Les blessures invisibles (mais qu’est-ce qui a pris à l’éditeur français de le titrer de manière aussi littérale par rapport au beau titre original The brave?), n’y fait pas exception (bien que ce soit aussi le premier qui se passe en partie en Angleterre, dans un pensionnat strict et terne où la seule personne à qui parle le jeune héros est un acteur de western en photo punaisé dans son casier, comme par hasard): il raconte l’histoire de Tom, enfant solitaire et malmené par ses camarades d’internat, qui croit se retrouver au paradis lorsque sa sœur aînée, comédienne, épouse un acteur de Hollywood connu pour ses rôles de cow-boy et l’emmène avec elle vivre en Amérique. Des années après, c’est un Tom adulte et divorcé qui assiste impuissant au procès de son fils, soldat de l’armée américaine en Irak accusé du meurtre de civils suite à une opération qui a mal tourné.
Sacrés mythes. Poignant, terriblement romanesque, naviguant finement entre le présent et le passé, hanté par les secrets de famille, Les blessures invisibles se livre avec brio à une analyse impeccable de la manière dont les mythes et les apparences se craquellent – mythe de la famille, du cinéma hollywoodien, mythes de l’Ouest, de l’enfance heureuse et de l’amour – et flirte allègrement avec les frontières – entre l’amour et la haine, le passé et le présent, l’enfance et l’âge adulte, ce que l’on vous dit de croire et ce que vous ressentez, celles, culturelles, entre l’Europe et l’Amérique, entre le rêve et la réalité.
Evans a eu l’idée de son roman en voyant à la télévision le président Bush annoncer que les Etats-Unis entraient en guerre contre l’Irak habillé en tenue de cow-boy. «Je me suis demandé pourquoi il voulait se présenter comme tel, quasiment déguisé, alors que la guerre menaçait, que c’était une affaire sérieuse. En fait, le fantasme du wild West est plus fort que l’histoire. Il fallait ramener ce qui se passait à un affrontement entre les courageux cow-boys et les cruels Indiens-Irakiens. Alors que l’histoire de la conquête de l’Ouest est celle d’un double massacre, humain et animal, le mythe est toujours plus fort que la vérité. On peut le voir en observant la politique étrangère américaine ou anglaise, qui est encore macho, virile.» En 1976, il passe six mois à suivre la campagne de Jimmy Carter à travers toute l’Amérique pour une chaîne de télévision. «C’est là que j’ai compris que les Etats-Unis, ce sont cent pays différents, et pas juste New York, Miami et Chicago. Des pays parfois bâtis sur le mensonge: au début de la conquête, les gouvernements locaux posaient un décor de gare, quelques mètres de rails, faisaient de jolies photos qu’ils imprimaient dans des publicités envoyées en Europe pour faire venir les immigrants par milliers. Qui, sur place, déchantaient... mais restaient.» La plupart des lecteurs le pensent Américain. Ce qui ne le gêne pas, bien au contraire.
Il a failli s’acheter une cabane au Montana, mais se contente d’aller y visiter régulièrement ses amis. Avec l’argent de L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, il s’est acheté un manoir dans le Devon, où il habite avec sa deuxième femme, la chanteuse et compositrice Charlotte Gordon Cumming, et leur fils de 9 ans. Charlotte s’est inspirée de son nouveau roman pour composer un disque country-folk amoureusement mélodique et intitulé, comme le livre, The brave. Une histoire de courage, encore. «Nous revenons de loin, avec cette histoire d’empoisonnement. Charlotte ne jurait que par la médecine naturelle, au début. Moi pas. D’où certains conflits...» Ses romans parlent tous du poids de la culpabilité lorsqu’on la porte longtemps. «On peut dire que j’ai payé de ma personne pour savoir de quoi je parle», sourit-il discrètement. Semper fortis, telle est la devise de l’internat où petit Tom découvre que les cow-boys peuvent lui sauver la vie.
«Les blessures invisibles». De Nicholas Evans. Albin Michel, 390 p.
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