 |
Chute d'un trader ordinaire
Economiste, Tancrède Voituriez est aussi un romancier ironique et rusé. Il publie Les lois de l’économie où la vie s’identifie au marché. Un régal.
Chaque matin, Julien quitte un univers de rêve publicitaire - bel appartement parisien, belle femme, beaux enfants - pour rejoindre le quartier de la Défense et son bureau en open space où il exerce le métier de trader sans excès d’audace: ses bonus lui rapportent rarement plus d’un million d’euros par année, ce qui le classe comme «un revenu moyen» dans sa banque d’affaires. Troisième roman de Tancrède Voituriez, Les lois de l’économie décrit une petite société fière d’avoir abandonné tout complexe à l’égard de l’argent. On y vit selon les lois du marché, et le marché finit par s’identifier à la vie.
Economiste plutôt sérieux, si l’on en croit son CV, Tancrède Voituriez manipule ses personnages en expert des marchés. Dans son roman, les bulles existentielles se créent comme les bulles spéculatives. Et quand vient la crise financière, l’intérêt rationnel ne gouverne pas plus la vie ordinaire que les cours de la Bourse.
Roman keynésien. Il y a dans l’ironie de l’auteur la même distance que le trader entretient à l’égard des dures réalités du monde, ce qui la rend terriblement corrosive: d’une écriture fine, élégante et alerte, Les lois de l’économie donne le très curieux exemple d’une réussite littéraire d’inspiration keynésienne.
Car John Maynard Keynes hante ce roman. Un dramaturge travaille sur une pièce qui mettrait en scène l’économiste britannique. Susanna, l’épouse de Julien, voudrait fuir son bovarysme en y tenant le rôle de Virginia Woolf. Et on tombe même sur un psychanalyste cupide, mais capable de citer Keynes dans le texte. Sous des airs de comédie, on devine cependant la pulsion de mort qui œuvre dans Les lois de l’économie et qui va entraîner Julien dans sa chute: cette puissance morbide que Keynes associait au désir d’argent déchaîné, devenu sans foi ni loi.
Michel Audétat
|
 |