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Les Maîtres du franc suisse

Par Yves Steiner - Mis en ligne le 20.05.2009 à 06:00

Enquête. Un nouveau triumvirat prend possession de la Banque nationale suisse le 1er janvier 2010. Qui sont ces banquiers centraux? «L’Hebdo» les a rencontrés tour à tour et en dresse le portrait. Celui d’un club fermé et discret.

Les banquiers centraux sont un peu comme des endives: ils prospèrent à l’ombre. C’est encore plus vrai des patrons de la Banque nationale suisse (BNS) dont l’art s’exerce dans un pays si pointilleux à la moindre évocation de sa place financière, de ses banques ou de son franc. Mais la crise financière a broyé des certitudes et levé, un instant, la discrétion qui enveloppait l’action de la BNS. Comme ce 16 octobre 2008 quand elle jeta une bouée de sauvetage de 60 milliards à l’UBS. Guidé par son président Jean-Pierre Roth, le directoire – complété par Philipp Hildebrand et Thomas Jordan – enchaîne les sorties publiques et s’explique auprès de parlementaires un brin conscients que quelque chose leur avait échappé.
Depuis, l’agitation politico-médiatique a baissé d’un cran. Preuve en est, le 8 avril, la nomination expresse par le Conseil fédéral de Philipp Hildebrand à la place du démissionnaire Jean-Pierre Roth. Des réactions? D’abord positives, mais rares. Guère plus de mots sur la promotion de Thomas Jordan comme numéro deux, ni sur l’entrée au directoire du Belgo-Suisse, Jean-Pierre Danthine. Que ce nouveau trio, à partir de janvier, se débatte avec les actifs toxiques de l’UBS qui pourrissent le bilan de la BNS – et les dividendes de ses actionnaires, comme ceux des cantons – suscite, au mieux, un haussement d’épaules. Sans parler de l’impact de la politique monétaire future du trio sur l’emploi ou le risque d’inflation qui pourrait renaître avec les milliards injectés pour sauver le système financier depuis des mois.

Cénacles. En Suisse, comme à l’étranger, ne devient pas banquier central qui veut. Helvetia a beau figurer sur le franc, aucune femme n’a jamais eu accès au directoire de la BNS. Depuis 1907 aussi, aucun membre du directoire n’est encarté ou réputé proche de la gauche ou de la droite agrarienne. Il y a des écoles de renom, des lieux de sociabilité, des mentors et des réseaux qui façonnent le candidat au panthéon de la pratique monétaire (lire les portraits en page 19). Des passages obligés, en somme.
«Oui, c’est un petit monde où, naturellement, on se connaît, se rencontre, se lit et s’affronte», sourit le Genevois Alexandre Swoboda, ancien professeur et directeur aux Hautes Etudes internationales (HEI). Un économiste qui a eu comme doctorant son ami Jean-Pierre Roth, avant d’enseigner à Philipp Hildebrand des rudiments d’économie. Après douze ans au conseil de la BNS et à son comité de nomination, il a recruté, avec ses pairs, Thomas Jordan en mai 2007 et, en mars passé, Jean-Pierre Danthine, pour le directoire. Des chanceux, car d’autres ont déchanté, tel Ulrich Kohli, économiste en chef de la BNS, ancien professeur à l’Université de Genève et souvent évoqué dans la presse comme aspirant au directoire.
Mais alors, comment atteint-on ce saint des saints? L’exemple du Lucernois Philipp Hildebrand est un modèle du genre.
Rêverie. 18 septembre 2000. Petit séisme dans les salons de la place financière du pays. Le Conseil fédéral élit Jean-Pierre Roth à la tête de la BNS, et non son collègue et favori, Bruno Gehrig. A Zurich, Philipp Hildebrand croit aussi que sa destinée vers la Banque nationale se brise. Retour trois ans plus tôt.
A cette époque-là, le financier Hildebrand, employé de Moore Capital, un hedge fund américain, discute avec Bruno Gehrig, le chef du Département III (voir encadré en page 16), passé par l’UBS et l’enseignement à la Haute Ecole de Saint-Gall. «Bruno Gehrig, raconte aujourd’hui Philipp Hildebrand, avait compris qu’il faut être prêt à rencontrer régulièrement les acteurs du marché. Car nous sommes une banque qui a des relations d’affaires avec d’autres banques. A l’époque, cette idée était relativement peu acceptée en Europe. Par chance, c’est la norme actuellement, et Thomas Jordan poursuit cette orientation au Département III.»
De ces échanges entre le financier et le banquier central, naît un «rêve»: «Nous avions évoqué à quelques reprises la possibilité pour moi de rentrer à la BNS dans l’hypothèse où Bruno deviendrait président. Mais il n’y avait rien de concret.» Suit un conseil: «Bruno Gehrig m’avait indiqué qu’il serait très difficile pour moi de rejoindre la BNS en venant directement d’un hedge fund. Le chemin à travers une banque suisse semblait plus naturel.» Une façon de montrer patte blanche, surtout si l’on vient d’une industrie qui sentait alors le soufre.
Mais le rêve de Philipp Hildebrand se casse, lorsque Bruno Gehrig est recalé, sans compter les pertes colossales de Vontobel en 2000, la banque dans laquelle, alors chef des investissements, il était venu faire ses gammes du côté de la Limmat. «Cela a été une déception et, comme Bruno Gehrig n’a pas été nommé à la présidence, ce chapitre était clos.»
Défait, Philipp Hildebrand quitte Zurich pour Genève. Direction l’Union bancaire privée (UBP), une banque à la pointe de la gestion alternative. Sa venue dans la Cité de Calvin, il la doit à l’un de ses ex-professeurs à HEI, passé par la diplomatie et le directoire de la BNS: Jean Zwahlen, vice-président de l’UBP. Dès 2001, raconte Andreas Stricker, collègue du Lucernois à l’exécutif de l’UBP, le nouveau venu chargé des investissements «impressionne par sa passion de l’économie et l’étendue de ses contacts dans l’alternatif et les banquiers centraux».

Madoff ou non? Wall Street, Londres, Nassau, le financier visite ses gens, alors que les propriétaires de l’UBP, la famille de Picciotto, investissent une part de leur fortune chez Bernard Madoff. Un escroc avec qui Philipp Hildebrand «n’a jamais eu affaire», jure-t-il, depuis qu’il a fait vérifier tous ses agendas à l’UBP, en décembre passé. Une autre vie.
Au printemps 2003, la BNS contacte à nouveau Philipp Hildebrand qui postule au directoire après, ironie, le départ de l’ami Gehrig en partance pour présider l’assureur Swiss Life. A l’inverse des dernières nominations, son élection fait réagir.
Socialistes, comme un Rudolf Strahm, et blocheriens critiquent une procédure opaque qui – encore de nos jours – veut que les noms des postulants soient secrets, tout comme les critères de choix. A l’époque, le comité de sélection qui sollicite le financier Hildebrand, et cinq aspirants, pour ne retenir que sa seule candidature, est formé à majorité de radicaux ou de proches du parti. Peu importe, le 7 mars 2003, le Conseil fédéral nomme le «Kronfavorit», âgé de 40 ans. Sept ans plus tard, le voilà président.
La force de Philipp Hildebrand, affirment ceux qui le connaissent de près, c’est une aisance rare et une intelligence dans les contacts. Dès l’université, il œuvre ainsi au World Economic Forum et y croise son futur patron, Rob Johnson, un ancien de Quantum Fund (Soros) venu à Moore Capital. Depuis 1996, le Suisse se rend aux réunions de la Réserve fédérale, à Kansas City, avec les cadres de la banque centrale américaine, des banquiers centraux étrangers et des gens de Wall Street. A Genève, il est fidèle au Centre international d’études monétaires et bancaires (CIMB), fondé par Alexandre Swoboda, et qui mêle banquiers, chercheurs et hommes du secteur public tant national qu’international. Un Centre qu’il préside avec, entre autres, Jean Zwahlen et les professeurs Swoboda et Danthine. Enfin, affilié au Rotary Club Zurich, il côtoie des membres du conseil de la BNS: son président Hansueli Raggenbass, la conseillère d’Etat Rita Fuhrer, le banquier Konrad Hummler et le président d’economiesuisse, Gerold Bührer. Belle assise.

Canal historique. A l’inverse de Philipp Hildebrand, le futur vice-président de la BNS, Thomas Jordan, apprécie moins les mondanités. Il ne fait partie d’aucune association, sauf des cercles savants dévolus à la chose économique. Bûcheur, il n’a de cesse de répéter son allégeance à cette BNS qui a offert à ce chercheur rompu à l’usage de la théorie monétaire la possibilité de la mettre en pratique. Engagé comme collaborateur voici treize ans, l’ex-suppléant de Philipp Hildebrand a œuvré dans deux des trois départements de la banque (I et III) et prendra la tête du Département II en janvier 2010.
Son arrivée au directoire? Promotion interne, une vieille tradition de la banque. «Près de la moitié des directeurs généraux en sont issus», observe l’historien Sébastien Guex, professeur à l’Université de Lausanne et coauteur d’une recherche à paraître sur les dirigeants de la BNS au XXe siècle.
Thomas Jordan, digne héritier du président actuel, Jean-Pierre Roth? Tous deux, c’est un peu BNS canal historique, le second ayant rejoint la Börsenstrasse en 1979. Leur autre point commun a un nom: le professeur Ernst Baltensperger, directeur de l’Institut de la BNS à Gerzensee, qui avait corédigé un Programme pour un ordre plus libéral en 1991, notamment avec Fritz Leutwiler, président de la BNS (1974-1984) et d’ABB (1985-1992). Conseiller de Jean-Pierre Roth, Ernst Baltensperger a dirigé la thèse de Thomas Jordan. Avec son «mentor», ce dernier listait, en 1997, les maux d’une union monétaire européenne. Une façon de plaider pour l’autonomie de la politique monétaire du franc suisse.
Thomas Jordan a aussi contribué à la refonte des instruments qui fondent les choix politiques de la BNS. Inconvénient, lâche un initié, «le chercheur Jordan oublie parfois qu’il est directeur et s’enfonce dans le détail». Soit, mais sacré avantage aussi sur ses pairs du directoire, puisqu’il use de la boîte à outils qu’il a façonnée. Pétri de modestie, Thomas Jordan ne le dira pas: «Si je peux être, un peu comme Jean-Pierre, la mémoire de l’institution, de nos discussions et de nos décisions, pourquoi pas. Mais le directoire reste un collège.» Un collège auquel il manque une dernière pièce.

Ambitieux manager. Entre le fringant Hildebrand, à l’imposant carnet d’adresses, et l’effacé Jordan, gardien du temple monétaire, quel est le registre du futur membre du directoire, Jean-Pierre Danthine?
Formé en Belgique et aux Etats-Unis où il y a enseigné, ce professeur de l’Université de Lausanne a une aura internationale doublée d’un talent de vulgarisateur. Il est le lien idéal, selon plusieurs de ses pairs, entre finance et macroéconomie monétaire. Et une «concurrence de poids pour Thomas Jordan!» rit un professeur romand.
Mais, depuis quinze ans, Jean-Pierre Danthine a aussi revêtu le costume du manager. Son ambition? Forger des têtes pour l’industrie financière. Une tâche qu’il a menée à bien en créant en 1996, l’Institut FAME à Genève, émanation des cours de formation en finance du CIMB du professeur Swoboda. Puis, dès 2005, avec le Swiss Financial Institute (SFI) qu’il dirigera jusqu’à son entrée en fonction. Et dont le président, Olivier Steimer, aussi président de la BCV, siège, depuis avril, au conseil de la BNS.
Le coup de force de Jean-Pierre Danthine a été de persuader les milieux bancaires d’investir dans ces lieux de formation. Le premier des convaincus a été, dès 1995, le banquier privé Patrick Odier. Dix ans après, le même et Marcel Rohner, ex-patron de l’UBS, convaincront la faîtière de l’Association suisse des banquiers (ASB) de financer le SFI. A hauteur de 75 millions de francs, le tiers du budget.
A force de contacts, Jean-Pierre Danthine croise ainsi le chemin de Niklaus Blattner, ancienne cheville ouvrière de l’ASB et membre du directoire de la BNS. Le radical bâlois, se souvient Jean-Pierre Danthine, est le premier à lui suggérer la BNS. «Je n’y avais jamais pensé et, à l’époque, il me semblait prématuré de quitter le SFI. Plus tard, dans le cadre du CIMB, Jean-Pierre Roth qui songeait à la retraite m’a reposé la question. Et j’y ai réfléchi», glisse le Belge, naturalisé en 2003. Au printemps 2009, le président Roth décroche son téléphone pour savoir si c’est «oui ou non». La suite est connue et le directoire peut être complété.

Démocratie secrète. Essayiste et journaliste à la WochenZeitung, Gian Trepp critique vertement ce «recrutement par cooptation». Qui fait que, dès janvier, la présidence et la vice-présidence de la Banque nationale sont confiées à un «apôtre du capitalisme financier de Wall Street et un théoricien néolibéral, incapable de sortir de ses manuels d’économie». Procès d’intention, rétorque l’ex-Monsieur Prix, Rudolf Strahm qui, en 2003, se méfiait du nommé Hildebrand. Mais, là encore, la crise a chamboulé les opinions: «Outre le fait qu’il a dirigé la consolidation de l’UBS, Philipp Hildebrand a plaidé pour ne pas relever les taux d’intérêt. En été, Thomas Jordan songeait à une hausse, vieux réflexe monétariste. Par chance, insiste le socialiste, Philipp Hildebrand appartient à cette pensée anglo-saxonne pragmatique.»
Un constat que le conseiller d’Etat socialiste Jean Studer, vice-président du conseil de banque, soutient: «L’économie et la finance tiennent plus de la technique que de l’idéologie. Philipp Hildebrand et Thomas Jordan représentent cette approche. Alors qu’on pouvait craindre des dogmatiques, la gestion de cette crise a montré qu’ils étaient pragmatiques, ouverts et compétents.»
Ouverts? Pourtant, à l’image du sauvetage de l’UBS, une partie de l’opération s’est faite, derrière les lourdes portes de la BNS. Avec une poignée de grands commis, dont Peter Siegenthaler, le puissant directeur des finances fédérales. Quant aux Chambres, elles n’ont été averties que quelques heures avant la publication du plan. L’ancien parlementaire Studer saisit «l’émoi des députés», mais le conseiller d’Etat comprend cette façon de procéder «par souci d’efficacité».
En fait, le seul qui s’interroge sur ces jours-là, c’est désormais le futur maître du franc, Philipp Hildebrand: «Si nous devions procéder une nouvelle fois à une telle opération, il serait plus difficile d’agir secrètement comme nous l’avons fait. Sur le plan légal, tout a été fait dans les règles, et je suis convaincu que l’approche utilisée à l’époque a maximisé les chances de succès. Sur le plan démocratique cependant, il n’est pas idéal de conduire une opération d’une telle ampleur en dehors du processus parlementaire.» Les élus à Berne apprécieront.
 
L’ESSENTIEL EN 3 POINTS
Parcours. Jamais le directoire de la Banque nationale n’avait été aussi internationalisé qu’aujourd’hui. Des contacts discrets qui remontent jusqu’au Trésor américain et à la Réserve fédérale.
Réseaux. Le recrutement du directoire de la Banque nationale, en charge de la stabilité du franc et du système financier, s’opère de manière informelle. Depuis la création de l’institution.
Franc. La hausse de la monnaie helvétique et le risque d’inflation seront à l’agenda du directoire de la Banque nationale.





Tags: actuels, BNS, franc suisse, enquête, banque nationale,

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