L'Hebdo;
2004-02-12 Les malades psychiques plombent l'assurance invalidité AI Avec bientôt 5 milliards de déficits cumulés, l'institution est en crise. Les invalidités psychiques ont plus que doublé en dix ans.
AI Avec bientôt 5 milliards de déficits cumulés, l'institution est en crise. Les invalidités psychiques ont plus que doublé en dix ans. Mais leur cause est-elle médicale ou sociale, se demandeEric Felley.
En Suisse, le travail rend de plus en plus fou. Les chiffres de l'Office fédéral de la santé (OFAS) le disent. En dix ans, le nombre de rentiers de l'AI pour une invalidité psychique a progressé de manière spectaculaire. Plus du double. En 1992, on en comptait 34 000. En 2002, il y en avait 80 000, soit 34% des assurés qui touchent une rente pour maladie. L'évolution des rentes en ce domaine a largement contribué à creuser le trou de l'assurance invalidité (AI), estimé à bientôt 5 milliards de francs.
Selon l'OFAS, les causes de cette explosion sont multiples: le glissement de la pyramide démographique, «l'augmentation de la probabilité de devenir invalide à tout âge» ou encore l'augmentation de l'âge de la retraite des femmes. Que ce soit pour une raison ou pour une autre, l'augmentation des rentes psychiques reste le phénomène le plus marquant. Pour la seule année 2002, sur les quelque 28 000 nouvelles rentes accordées, 11 650 l'ont été pour cette raison.
Dans les turbulences des dernières élections, cette situation n'a pas manqué d'occuper le terrain politique. L'UDC, par la voix de Christoph Blocher, a fustigé les «resquilleurs» de l'AI, sous-entendu les profiteurs ou les simulateurs. Le patron des patrons Peter Hasler a demandé des réformes, notamment une prise en charge plus rapide des cas, après trente jours d'arrêt maladie, pour favoriser la réinsertion. Le débat est bel et bien lancé, notamment dans la perspective de la votation de mai prochain, où le peuple doit se prononcer sur une hausse de 0,8 point de la TVA pour renflouer les caisses de l'AI.
Les chefs cantonaux des offices ont également proposé, début février, un train de mesures pour enrayer la hausse des rentiers. Ils demandent de sortir du catalogue des prestations les incapacités de travail résultant d'une dépendance, de troubles du comportement, de dépression limitée dans le temps ou légèrement chronique ou encore, plus largement, d'un problème d'adaptation à une situation de vie difficile. En résumé, les situations où les supposés profiteurs pourraient tenter leur chance.
Ce durcissement est tout à fait révélateur de la difficulté à définir ce que l'on retient comme causes «psychiques» pour attribuer une rente. Depuis vingt ans, le psychiatre valaisan Gustavo Basterrechea se prononce en tant qu'expert sur les travailleurs qui demandent l'aide de l'AI pour des raisons psychiques. Le processus est relativement constant: «La personne ressent un problème de santé diffus qu'elle a de la peine à nommer, physique ou psychologique. Elle s'en ouvre à son médecin qui établit un diagnostic ou lance un processus thérapeutique. Généralement, la personne ressent une baisse de ses performances professionnelles, sa productivité faiblit et elle se retrouve en arrêt maladie.»
Parcours du rentier potentiel Dès lors, le parcours du futur rentier n'est pas une balade de santé. Il écrit d'abord à l'office AI cantonal. Celui-ci lui envoie un questionnaire l'interrogeant sur son problème médical, sur ses conditions de vie, sur ses revenus, ses charges et sur ses médecins traitants. Une fois en possession de ces informations, l'office lance un enquêteur qui procède à une visite à domicile et à des contacts avec l'employeur et transmet un rapport. Dans le même temps, le ou les médecins traitants reçoivent un questionnaire qui doit préciser in fine le taux d'incapacité de travail du demandeur.
Sur la base de ces deux rapports, la commission cantonale prend une décision d'octroi ou non. S'il y a contestation, la commission mandate un psychiatre comme expert. Ses conclusions peuvent être encore contestées. L'office ou l'assuré peuvent demander une contre-expertise. Enfin, si l'AI et le demandeur ne trouvent pas un terrain d'entente, le cas peut être porté devant la justice cantonale et fédérale. En tout, cela peut durer deux ou trois ans pour toucher une rente moyenne d'environ 1500 francs.
Gustavo Basterrechea note: «J'observe aujourd'hui une réelle crispation dans le traitement des dossiers. Si les conclusions de l'expert sont favorables à l'assuré, elles ont tendance à être de plus en plus contestées. On a l'impression que l'AI considère que les experts sont trop favorables aux personnes expertisées, que les psychiatres seraient complices des "paresseux". Or en vingt ans, je n'ai jamais eu l'impression d'avoir affaire à un paresseux.»
Pour lui, le système est confronté aujourd'hui à des cas qui relèvent d'une problématique «bio-psycho-sociale»: «dans le monde du travail, on constate un très fort durcissement des contacts, un relèvement des exigences avec une diminution de la reconnaissance. Les moins adaptés restent sur le carreau et perdent pied. Nous avons affaire à des personnes déboussolées qui entrent dans un processus d'inactivité. Le problème est que nous devons en tant que médecin donner un diagnostic médical alors que nous n'avons pas affaire à des malades mentaux, mais à des malades sociaux.»
Les cinq fonctions du travail Les diagnostics les plus courants sont les graves troubles dépressifs ou de la personnalité, des comportements psychotiques ou schizophréniques. Le diagnostic de «fibromyalgie» est très fréquent. Il regroupe un certain nombre de symptômes comme les douleurs musculaires, les troubles du sommeil, la fatigue, les maux de dos ou de tête. Cette maladie est reconnue par l'Organisation mondiale de la santé, mais sa perception est encore floue et permet toutes sortes d'interprétations.
Médicalisation du chômage C'est ici que le «simulateur» pourrait tenter sa chance pour obtenir une rente. Le psychiatre estime cependant que cette proportion est très faible, 2 à 3%. Pour lui, «sortir du travail est une forme de suicide social. Nous considérons que le travail fournit à l'individu cinq fonctions essentielles: le revenu, l'identité, la gratification narcissique, la socialisation et la décharge énergétique. Les personnes qui se tournent vers l'AI ne le font pas de gaieté de coeur, mais parce qu'elles ne voient pas d'autres solutions.»
Gustavo Basterrechea regrette que le monde du travail n'assume pas assez ses responsabilités, tout en relevant que «la situation économique est un élément important. Si elle est bonne, la tolérance est plus élevée envers les gens qui perdent pied. Si elle est mauvaise ou incertaine, comme c'est le cas depuis des années, les personnes les plus fragiles sont évidemment les premières à quitter le monde du travail. Le chômage prend alors une dimension de plus en plus médicalisée. Enfin, plus l'arrêt de travail dure, moins les chances de réinsertion sont bonnes.»
Il rejoint ainsi les milieux qui demandent une prise en charge plus précoce des cas supposés «psychiques». Et pense qu'il suffirait peut-être de les pousser vers une autre activité professionnelle plutôt que de les accompagner simplement vers la voie de garage du rentier. |
En 2002, 80 000 rentiers étaient des malades psychiques
Les jeunes adultes déphasés. Une sorte de morosité globale et une difficulté à s'intégrer dans le milieu professionnel touchent de plus en plus les jeunes adultes entre 20 et 30 ans. Une incapacité «psychique» les oriente vers l'AI. Cette problématique dépasse le cadre strict du travail, mais pose un problème général d'adaptation sociale.
Les travailleurs étrangers. Ils ont connu le travail très tôt, vers 12 ou 13 ans déjà. Ce sont des travailleurs étrangers, généralement dans la construction. Un accident, même mineur, va déclencher un processus de démotivation. Il s'ensuit des douleurs, fatigues, troubles du sommeil et une incapacité à reprendre le travail.
Les quinquagénaires largués. Ce sont en général de très bons travailleurs qui parviennent à l'âge de 50 ans après un long parcours professionnel. Ils voient arriver de nouvelles méthodes de travail, une nouvelle génération de jeunes «loups» qui leur contestent leurs compétences. Ils n'ont plus l'énergie pour se réadapter et perdent pied.
«Le problème est que nous devons donner un diagnostic médical alors que nous avons affaire à des malades sociaux.»
Gustavo Basterrechea, psychiatre, expert pour les demandes AI
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