L'Hebdo;
2003-12-04 Les matériaux, coeur des défis modernes Recherche Pendant que Bertarelli vogue et que Piccard plane, le professeur Jan-Anders Manson orchestre les challenges technologiques au sein de l'EPFL.
Recherche Pendant que Bertarelli vogue et que Piccard plane, le professeur Jan-Anders Manson orchestre les challenges technologiques au sein de l'EPFL. Pierre-Yves Muller tire son portrait.
L'image fait sourire: elle est celle d'un chercheur qui ne retrouve pas ses affaires. Pourtant, si ce jour-là Jan-Anders Manson ne remet pas la main sur ses documents, c'est qu'il n'est tout simplement pas dans son bureau habituel. Car en matière d'organisation, le directeur du laboratoire des matériaux composites et polymères de l'EPFL n'est pas du genre brouillon. A 51 ans, ce Suédois s'active au coeur des plus grands projets de collaboration de l'Ecole polytechnique fédérale de lausanne.
Tombé tout petit dans l'étude de la matière, il commence sa carrière en travaillant cinq ans dans l'entreprise familiale au nom prémonitoire: Konstruktions Bakelit. Il était alors question de pièces pour les automobiles ou les tronçonneuses. Difficile d'imaginer que se profilait déjà l'élaboration de matériaux d'une extraordinaire complexité, qui allaient équiper le bateau vainqueur de la Coupe de l'America et peut-être propulser le premier vol solaire autour de la Terre.
Car aujourd'hui, la coordination scientifique avec Alinghi, c'est lui. Le dernier défi de Bertrand Piccard, «le tour du monde en avion solaire», également. S'il fallait ne retenir qu'un seul cliché colporté par le personnage, ce n'est pas d'étourderie qu'il s'agirait, mais de cette manie qu'ont les grands savants de vouloir sans cesse souligner les mérites de leur entourage. En l'occurrence ceux de Stefan Catsicas, vice-président de l'EPFL, qui «place l'interdisciplinarité au centre de la recherche», condition sine qua non pour mener à bien des programmes d'une telle ampleur.
Unir poésie et pragmatisme En plus de gommer les frontières traditionnelles entre les divers champs de connaissance, Jan-Anders Manson façonne un rêve qu'il théorise depuis des années: réadapter les progrès de la technologie aux besoins de l'homme. «En tennis par exemple, les raquettes deviennent de plus en plus légères et rigides, jusqu'à en devenir "inutilement" performantes.» Pour résoudre le problème, il ne s'agit pas de revenir aux raquettes en bois, mais d'avancer encore d'un pas en créant l'harmonie entre l'homme et la machine. Dans ce cas, l'équipe du professeur travaille sur des matériaux capables d'enregistrer une déformation et de corriger la réaction de la raquette. Une recette qui pourrait bien s'appliquer à la coque du futur bateau d'Ernesto Bertarelli, et que l'on retrouvera peut-être sous de multiples formes dans l'avion solaire de Bertrand Piccard. Un projet qu'il affectionne tout particulièrement puisqu'il met en scène la science et l'homme sur fond de développement durable (pas d'émissions polluantes) et de haute technologie.
Professeur à l'EPFL depuis treize ans, Manson aborde chaque problème avec la même philosophie: identifier les aptitudes nécessaires à l'élaboration d'un projet et créer des plates-formes de compétence en combinant les connaissances des différents chercheurs de l'école. C'est sans doute grâce à cette vision aussi poétique que pragmatique qu'il se retrouve aujourd'hui au centre de tels défis. Et parce qu'il puise sa motivation dans des projets complexes. «Si quelque chose ne nous empêche pas de dormir, il n'en ressortira rien de bon», affirme-t-il avant d'ajouter: «Au sein de ces programmes transdisciplinaires, on travaille parmi des visionnaires, des gens aux connaissances presque illimitées!»
Pour Alinghi comme pour l'avion Solar Impulse, l'équipe mise en place doit s'en tenir à un programme strict: pas question de repousser une compétition ou les premiers essais du vol solaire. Mais si le calendrier imprime le rythme, les chercheurs y trouvent aussi leur compte: le fossé entre la théorie et la pratique s'amincit, ce qui permet de tester et d'améliorer les matériaux dans des temps records.
Une ultime motivation pour Jan-Anders Manson, qui a travaillé de concert avec la firme Boeing durant des années, lorsqu'il enseignait à l'Université de Washington. On n'atterrit pas au centre des grands défis modernes par hasard. |
«Il faut réadapter les progrès de la technologie aux besoins de l'homme.»
Jan-Anders Manson, professeur à l'EPFL
Prototype Trois facultés et huit laboratoires de l'EPFL participent au développement du futur avion solaire de Bertrand Piccard. Premier vol prévu, 2007.
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