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Musique
Les mélodies du cigare

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 04.05.2011 à 14:05

Volutes. Formation belge spécialisée dans la musique ancienne, le Huelgas Ensemble rend aux «tubos» un bel hommage.

La caricature de décor sonore pour amateur de cigares amène immanquablement vers les merveilles des rythmes cubains. Et c’est sans doute le plus étonnant pari de l’excellent The Art of Cigar, série de 16 mélodies anciennes réunies par le Huelgas Ensemble: faire découvrir un son inédit de musique ancienne, vocale et instrumentale, accompagnant les volutes de fumée depuis des siècles.

Paul Van Nevel, 65 ans cette année, directeur belge de cette formation, est lui-même grand amateur de tabac roulé. Il a fondé le Huelgas Ensemble en 1971, alors qu’il travaillait à Bâle au sein de la prestigieuse Schola Cantorum Basiliensis, sorte d’institut de recherche sur la musique ancienne fondé par le fameux industriel et mécène Paul Sacher.

Le Huelgas Ensemble est devenu depuis une institution en Belgique, où il est notamment subventionné par la ville de Louvain et les pouvoirs publics flamands.

Dans l’épais et instructif livret du CD, joliment décoré façon boîte de havanes, Van Nevel se lance aussi dans un essai à la fois pédagogique et passionné sur L’intemporelle mélancolie du cigare. On y rappelle que l’Occident ne découvre la chose qu’en 1492, lorsque la nef de Christophe Colomb jette l’ancre dans une baie cubaine.

Les envoyés à terre du navigateur constatent les Indiens à moitié planant, en train d’inhaler la fumée de ce qu’ils croient d’abord être des morceaux de bois enflammés: il s’agit en fait d’une plante que les habitants de l’île nomment cohiba.

Euphorie immédiate. Malgré les importations qui s’ensuivirent rapidement, le tabac ne fit un carton en Europe, si l’on peut dire, qu’à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle. C’est alors que ses supposées vertus médicinales relaxantes font place au plaisir seul: l’euphorie est immédiate et le succès du cigare enfume rapidement aussi bien l’Espagne que les Pays-Bas, la France ou l’Angleterre: en 1840, cette dernière importait annuellement 13 millions de pièces en provenance d’Espagne.

La suite s’inhale entre agacement (la reine Victoria, le pape Urbain VIII furent cigarophobes) et développement d’une production directement à Cuba, terre bénie des meilleurs plants. Les grandes marques locales sont lancées au fur et à mesure du XIXe siècle, époque que choisissent artistes et intellectuels pour en faire le symbole du raffinement, de l’exotisme.

«J’écris comme on fume un cigare», dira Stendhal. Baudelaire, qui s’y connaissait en stupéfiants, parlera de «joie mystique». Liszt conclura avec vista: «Un bon cigare cubain ferme la porte à la vulgarité du monde.»

Symbole obscène. Le XXe siècle a transformé parfois l’image des puros en obscènes symboles de l’argent roi, en signe extérieur de richesse pour bedonnants nantis, ou alors en paradoxe révolutionnaire pour barbus communistes. Ensuite, restait à la cigarette de faire œuvre basse, et Paul Van Nevel a pour ces «ridicules baguettes» une formule vraie: «La cigarette est au Havane ce que le hamburger est au Châteaubriand.»

La force du Huelgas Ensemble est ainsi de rendre au cigare sa légèreté odorante et une élégance parfumée par l’ironie. Seize mélodies faites pour fumer, du XIVe au XXe siècle, venues aussi bien d’airs de salons que de cantiques méthodistes, couplées à des textes et poèmes délicieux qui tous évoquent le monde des grands cigares.

On passe de pochades estudiantines à la misogynie de Kipling, qui préfère au final un bon robusto à une femme. Les textes sont chantés en leur version originale en anglais, espagnol, allemand ou français, mais sont aussi tous traduits dans le livret. Le tout est un régal.

A partir d’une certaine heure cependant, et pour ceux qui aimerait ajouter une rasade de rhum aux volutes, perdure aussi la façon montuno. L’immense chanteuse cubaine Omara Portuondo et Chucho Valdés, seigneur du piano insulaire, signent ces jours-ci un formidable disque en duo. Entre deux danses heureuses et tristes, Chucho s’amuse à donner du latino à la Sonate au claire de Lune de Beethoven ou à Rachmaninov.

Quant à Omara, elle est au sommet de son art consistant à chanter mieux les choses en ne les susurrant qu’à demi. C’est miraculeux d’un bout à l’autre, souple et entêtant: on ne dirait pas autre chose du meilleur des cigares. Fumez, maintenant.

«The Art of the Cigar», Huelgas Ensemble, 1 CD Sony Music.




Tags: cigare, Huelgas Ensemble,

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