«Franchement, nous n’avons jamais eu de difficulté pour trouver des investisseurs.» Arnaud Bertrand a le sourire. Housetrip, la start-up qu’il a fondée en juin 2009 à Lausanne, finalise actuellement sa quatrième levée de fonds en moins de deux ans (lire encadré).
«LES INVESTISSEURS CHERCHENT LA SÉCURITÉ.» Jordi Montserrat, directeur de l’agence pour la promotion de l’innovation Venture Lab
La somme, qui sera officialisée en avril, demeure confidentielle, mais elle dépasse «largement le million de francs», chiffre avancé jusqu’ici par la presse. «Ce montant n’a pas été particulièrement difficile à trouver, dit-il. J’ai simplement envoyé un e-mail à une dizaine de “venture-capitalists” rencontrés lors de concours d’entreprises. Et j’ai reçu six réponses positives.»
«DE L'ARGENT, OUI, IL Y EN A. MAIS LES "VENTURE-CAPITAUSTS" SONT FRILEUX.» Jean-Marc Wismer,fondateurde Sensimed
Une exception? Non. «Actuellement, j’aurais du mal à citer une entreprise de qualité qui ne trouve pas d’argent, dit Alain Nicod, directeur du fonds de capital-risque Venture Incubator. Les bons projets sont toujours financés.» En moins de cinq mois, la société valaisanne Geroco (lire encadré cicontre), qui commercialise une solution permettant d’économiser l’énergie, a obtenu 800 000 francs auprès d’un groupe d’investisseurs privés.
«Nous avons eu de la chance, estime Vincent Balegno, cofondateur. Après plusieurs articles de presse parus sur notre société, des investisseurs sont venus vers nous sans que nous les sollicitions.»
La crise, qui avait tari les financements, serait-elle finie? «L’entrepreneuriat a été très touché en 2009. Au-jourd’hui, il semble que les financements reviennent», répond Eric Le Royer, directeur exécutif de la start-up genevoise Endosense. Et les belles histoires se multiplient: les start-up zurichoise InSphero (1,8 million de francs), lucernoise Mondobiotech (9,2 millions) et genevoise SalsaDev (1 million) sont ainsi parvenues à trouver des financements en 2010.
Redémarrage. Une tendance positive tempérée par Gabriel Gomez, chargé d’affaires pour la société lausannoise de private equity Defi gestion: «Les investissements redémarrent timidement. Ce n’est clairement pas encore l’euphorie que le secteur connaissait avant 2008.»
«Il y a encore beaucoup d’hésitations, poursuit Jordi Montserrat, directeur de l’agence pour la promotion de l’innovation Venture Lab. Les investisseurs cherchent la sécurité. Ils misent sur des modèles économiques bien établis, en tentant de réduire leurs risques au minimum.»
Le cas Housetrip, site proposant près de 8000 appartements de vacances à louer, illustre cette prudence: «Avec notre entreprise, les investisseurs n’ont pas pris beaucoup de risques, estime Arnaud Bertrand. L’année dernière, nous avons prouvé l’efficacité de notre modèle économique avec une croissance de notre chiffre d’affaires de 20 à 30% par mois, et nos résultats à venir sont prévisibles. Nous pourrions être rentables dès demain, si nous ne cherchions pas à conquérir de nouveaux marchés.»
A l’image de Housetrip, les start-up spécialisées dans les services internet et les réseaux sociaux séduisent les investisseurs en raison de la relative faiblesse des fonds qu’elles nécessitent pour accéder au marché.
L’entreprise lausannoise Poken, qui commercialise une carte de visite numérique, a ainsi levé 2,5 millions de francs en novembre dernier auprès de la société de capitalrisque SVC-SA. Plus récemment, le nouveau venu lausannois, SmallRivers, a récolté 2,1 millions de dollars auprès d’investisseurs américains spécialisés dans les nouvelles technologies.
Il faut dire que l’entreprise agite la toile depuis plusieurs semaines avec son produit baptisé Paper. li. Ce site transforme Twitter en journal en agrégeant, classant et répertoriant les messages. Une idée séduisante qui attire, selon SmallRivers, près de 1000 nouveaux abonnés par jour et donc… des investisseurs.
Les biotech font peur. Après internet, «le secteur que tout le monde regarde aujourd’hui, c’est le téléphone mobile, souligne Jordi Montserrat. Je pense qu’il y aura de belles levées de fonds dans ce secteur en 2011.» Mais pour se développer davantage, les start-up suisses spécialisées dans les technologies de l’information et les télécoms auraient besoin d’un environnement propice.
«Les écoles polytechniques et universités assurent l’innovation et forment des ingénieurs à la pointe. Mais la Suisse manque encore de grands groupes dans le secteur pour créer un écosystème complet, estime Christian Waldvogel, associé gérant de Vinci Capital. L’implantation de Cisco et de Google est à ce niveau très positif, mais la région a besoin de plus.»
En Suisse, un tel écosystème existe dans le domaine des sciences de la vie (medtech et biotech). «Dans ce secteur, les meilleures conditions sont réunies avec la présence de grands groupes tel Medtronic, leader mondial dans les technologies médicales, ainsi qu’un réseau très riche de sous-traitants, poursuit Christian Waldvogel. Ce savoir-faire apporte une forte valeur ajoutée, qui permet à des start-up prometteuses d’émerger.»
A l’heure actuelle, le secteur medtech (instruments médicaux) a ainsi les faveurs des investisseurs. Rien qu’en 2010, CeQur, une société montreusienne qui développe un patch à insuline, a levé 30 millions de francs; Sensimed, une autre medtech de l’arc lémanique (voir encadré en page 28) 18,6 millions; la lausannoise Biocartis, qui élabore une plateforme permettant le diagnostic très précoce de certaines maladies, 45 millions; et Symetis, qui commercialise une valve cardiaque, 25 millions.
A l’image des actionnaires de Biocartis - les sociétés suisse Debiopharm et américaine Johnson & Johnson –, une large partie des fonds récoltés par les start-up proviennent de l’étranger. Pourtant, «lors des financements early stage, il est plus important d’être proche de l’entreprise en question que de son secteur d’activité», affirme Alain Nicod.
«La Suisse possède de nombreux business angels, mais trop peu de fonds de private equity, estime Christian Waldvogel. Il faut se rappeler qu’avant son entrée en Bourse, Actelion n’avait été financé qu’à 14% par des fonds suisses. Pour les entreprises, cela ne change pas grand-chose, mais je trouve dommage que les institutionnels suisses n’aient pas participé davantage à cette belle réussite.»
Les investisseurs sont des moutons. Face aux résultats des medtech, les biotech font grise mine. «Actuellement, le secteur des biotechnologies fait un peu peur à tout le monde», rapporte Jordi Montserrat. En cause: les montants faramineux nécessaires pour amener un médicament sur le marché. «Dans les medtech, les montants restent raisonnables, de l’ordre de 30 à 40 millions pour commercialiser un produit, contre 100 à 200 millions dans les biotech, chiffre Christian Waldvogel. En outre, le retour sur investissement espéré se fait plus rapidement dans les medtech (3 à 5 ans) que dans les biotech (5 à 10 ans).»
La même prudence est à l’œuvre dans le secteur des technologies vertes. «Aujourd’hui, beaucoup d’entreprises se revendiquent “cleantech” pour profiter du phénomène de mode, constate Christian Waldvogel. Mais il s’agit d’un domaine déjà bien mature, dans lequel les nouveaux venus auront de plus en plus de mal à se faire une place. Actuellement, il existe très peu d’opportunités de qualité dans ce secteur.»
Au plan local, on assiste néanmoins à quelques belles réussites. Ainsi, la lausannoise Quantis spécialisée dans les écobilans, BioApply (sacs biodégradables) et la biennoise Sputnik Engineering (onduleurs solaires), pourraient également lever des fonds dans les prochains mois.
Quel que soit le secteur, le plus dur pour un entrepreneur demeure de convaincre le premier investisseur. «De l’argent, oui, il y en a. Mais les “venturecapitalists” sont frileux. Ils se montrent très intéressés par les projets puis, lorsqu’il faut passer à l’action, aucun ne bouge. Ils sont dans l’attente, raconte Jean-Marc Wismer, fondateur de Sensimed (lire encadré). Mais une fois que l’un d’entre eux se décide, les autres se bousculent au portillon.»
Un avis partagé par un autre directeur de start-up qui n’hésite pas à affirmer: «Les investisseurs sont des moutons. Ils se suivent mais rares sont les fonds qui acceptent de donner la première impulsion.»

Geroco
«Nous voulions conserver la majorité du capital»
«Dans un ménage moyen suisse, entre 10 et 15% de l’électricité consommée provient des appareils qui sont en veille – même une machine à café arrêtée consomme entre 2 et 40 watts, ce qui représente 4 à 70 francs par année. C’est énorme.» Pour résoudre ce problème, Vincent Balegno a lancé, avec Michael Dupertuis et Eric Nussbaum, la start-up Geroco, qui commercialise une prise intelligente baptisée Ecowizz. Concrètement, il s’agit d’un boîtier, que l’on branche sur une prise, qui enregistre la consommation d’électricité et la transmet à un ordinateur. Ensuite, un site internet permet à l’utilisateur d’allumer ou d’éteindre les appareils à sa guise.
Selon ses créateurs, Ecowizz permet d’économiser «10 à 15% d’électricité sans aucun effort». Depuis la commercialisation du produit, un millier de prises ont été réservées et les premières commandes sont parties début décembre. L’Etat de Vaud et d’autres entreprises ont déjà manifesté leur intérêt pour cette solution.
Et les investisseurs ont suivi. Après avoir gagné les 130 000 francs du prix Venture Kick au printemps, l’entreprise valaisanne vient d’achever une première levée de fonds de 800 000 francs auprès de business angels et d’investisseurs privés. «Nous aurions pu récolter davantage de fonds, souligne Vincent Balegno. Mais nous tenions absolument à rester majoritaires au capital.»

Sensimed
«Nous aurions pu lever beaucoup plus d’argent»
L’histoire de Sensimed est caractéristique de la frilosité actuelle des investisseurs. Après avoir déjà levé 8 millions en janvier 2008, cette start-up lausannoise, qui commercialise des lentilles de contact souples permettant de contrôler la pression de l’œil en continu, cherchait de nouveaux financements début 2010. «Beaucoup de “venture-capitalists” se sont montrés très intéressés par notre projet, raconte Jean-Marc Wismer, le CEO de l’entreprise. Mais aucun ne bougeait, ce qui nous a poussé à changer de stratégie.»
Plutôt que de se tourner vers des fonds de private equity, Jean-Marc Wismer démarche des business angels (personnes qui investissent dans une start-up en participant activement à son développement). «C’est beaucoup plus de travail, parce que les business angels investissent moins. Il faut donc en solliciter beaucoup plus pour accumuler une grosse somme.» Finalement, l’entreprise parvient à réunir par ce biais 10 millions de francs en janvier 2010. «A partir de ce moment-là, les investisseurs ont commencé à se bousculer au portillon. Les “venture-capitalists” qui hésitaient à s’engager ne voulaient pas rater le train. Nous avons levé 8,6 millions supplémentaires en septembre, mais nous aurions pu avoir beaucoup plus.»
Selon Jean-Marc Wismer, Sensimed pourrait générer des ventes de 100 millions de francs d’ici à cinq ans, grâce à sa lentille très utile dans la détection et le suivi des glaucomes. L’entreprise vient de lancer des tests aux Etats-Unis afin d’obtenir une autorisation de mise sur le marché. Parallèlement, Sensimed commercialise son produit en Europe, en Asie et vient de signer un partenariat avec l’entreprise américaine Addition Technology pour une vente en Amérique du Sud.

Housetrip
«Nous privilégions une croissance rapide»
Créée en juin 2009, la start-up Housetrip vient de clore sa quatrième levée de fonds! Une réussite qui doit beaucoup au business plan simple et efficace de l’entreprise. Concrètement, cette plateforme internet lancée au Flon à Lausanne rend la réservation d’un appartement de vacances aussi facile que celle d’une chambre d’hôtel. Le site propose près de 10 000 appartements, situé dans plusieurs grandes villes comme Paris, Londres, New York ou Miami notamment.
Avec Housetrip, le locataire paie la réservation directement en ligne par carte de crédit, comme cela est courant dans l’hôtellerie. L’argent est versé au propriétaire deux jours après l’arrivée du locataire, pour permettre de vérifier que tout se passe bien. Proposer son appartement sur Housetrip est gratuit, en échange d’une commission de 10% à 20%. HouseTrip a été élue «Best Travel Startup» au World Travel Market à Londres. «Durant notre première année d’existence, nous avons prouvé que le business plan fonctionnait bien avec une croissance mensuelle de 20 à 30% de notre chiffre d’affaires, explique Arnaud Bertrand. Fort de ce résultat, nous avons démarché des investisseurs.» Les fonds récoltés, «beaucoup plus d’un million de francs», vont servir à refaire le site de manière plus professionnelle, augmenter le nombre d’offres de clients et le nombre de clients. «Nous pourrions être rentables dès aujourd’hui, mais nous privilégions la croissance afin de capter le marché.»
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