FORMATION
Les mirages des universités privées

Par BENJAMIN KELLER - Mis en ligne le 24.10.2012 à 12:07

DIPLÔME. Le cadre international de Genève attire une multitude d’universités privées, qui tirent parti d’une législation floue. La qualité des études n’est pas assurée.

«Si c’était à refaire, j’irais ailleurs», regrette Laura. Cette jeune étudiante colombienne garde un souvenir mitigé de son échange d’une année au sein d’une université privée genevoise: «L’école était chère et j’ai trouvé que le niveau n’était pas bon.» Elle a choisi Genève pour y décrocher un stage dans une organisation internationale. Elle y parvient trop tard, sa valise de retour déjà bouclée. «Je pensais que ce serait plus facile, étant donné la réputation de la ville», s’étonne-t-elle. Comme Laura, de nombreux étudiants étrangers se laissent chaque année attirer par les universités privées genevoises, qui font du caractère international de la ville leur atout numéro un et n’hésitent pas à l’afficher en grosses lettres sur leur site internet. Le canton compte 21 établissements de ce type sur un total de plus de 230 écoles privées, le record absolu en Suisse. Certaines filières jouissent d’une notoriété mondiale, d’autres sont plus obscures. Or le contrôle exercé sur ces hautes écoles laisse à désirer.

Qualité pas garantie. La compétence en la matière revient aux cantons. Dans la plupart, les universités privées sont considérées comme de simples entreprises et ne sont soumises à aucune autorisation spéciale. A Genève, elles doivent obtenir l’aval du Département de l’instruction publique (DIP) pour s’implanter. Mais les critères à respecter sont très larges. La loi sur l’instruction publique (LIP) stipule uniquement que ces établissements ne doivent pas enfreindre «l’ordre public, les bonnes mœurs et l’hygiène». La liste des professeurs, le programme des cours ou encore le descriptif des locaux doivent en outre être transmis au DIP. Le contenu et la qualité de la formation ne sont, eux, pas assurés, hormis pour la scolarité obligatoire, où un «enseignement de base suffisant doit être garanti par les écoles», précise le DIP. Ordre public, bonnes mœurs et hygiène? «Les principes sont assez vagues, reconnaît Martine Boissard, cheffe du service de l’enseignement privé du DIP genevois. Mais ils ont le mérite d’exister.»

Une fois une autorisation accordée, «ce qui est généralement le cas», selon Martine Boissard, elle est provisoire et reste valable pendant trois ans. Au cours de cette période, des bilans annuels sont effectués, pour vérifier si les critères de base sont toujours respectés. Ensuite, les contrôles se réduisent et portent sur le recensement des écoles et des enseignants, la surveillance de la publicité et le traitement des plaintes. «C’est plus light», lâche la responsable.

Conséquence de ce système, les étudiants – en majeure partie étrangers – sont livrés à eux-mêmes lorsqu’il s’agit de choisir une école. Ils n’ont aucune assurance quant à la qualité de la formation. D’autant que l’offre évolue vite. «Des universités privées s’ouvrent et se ferment régulièrement», constate Isabella Brunelli, cheffe suppléante du domaine Universités au Secrétariat d’Etat à l’éducation et à la recherche (SER). Elle met même en garde contre l’existence de sociétés «boîtes aux lettres» qui tentent de profiter de l’image de la Suisse pour piéger des étudiants trop naïfs.

Méfiance. Dès lors, comment faire pour éviter les mauvaises surprises? «Le plus important est de vérifier si l’université est accréditée par des organismes externes reconnus», conseille Eric Willumsen, directeur de I’International University in Geneva (IUG), un établissement privé présent à Genève depuis 1997. Pour les filières se réclamant du système anglosaxon, l’organisme de référence est le Council for Higher Education Accreditation (CHEA), qui compte 3000 membres et qui reconnaît luimême 60 autres organismes du même type, tels l’ACBSP ou le NEASC, qui forment une vaste forêt de sigles.

 

«CES TARIFS REFLÈTENT LA RÉALITÉ DU PRIX DES ÉTUDES.»
Eric Willumsen, directeur de I’IUG

 

«Ces labels garantissent des aspects liés à la qualité de l’enseignement, mais ne disent rien sur la compatibilité des diplômes entre les différentes écoles», précise Norbert Foerster, président de l’Association genevoise des écoles privées (AGEP). La valeur des titres obtenus dans le privé dépend ainsi en grande partie de la renommée de l’université qui les délivre. Pour le reste, rien ne vaut le contact avec la réalité. «L’idéal serait de pouvoir rencontrer le directeur et de visiter les lieux, préconise Pierre-Antoine Hildbrand, secrétaire général de l’Association vaudoise des écoles privées. Il est aussi recommandé d’être bien au clair sur les tarifs, notamment en ce qui concerne les frais annexes.»

A Genève, les taxes d’inscription dans une université privée dépassent facilement les 30 000 francs par année, à quoi s’ajoutent l’acquisition de livres, le transport, le logement. Pour son échange, Laura a déboursé 15 000 francs. Elle a aussi dû sortir de sa poche 1200 francs supplémentaires pour ses bouquins. «Les prix pratiqués à Genève étaient les plus élevés des écoles partenaires de mon université en Colombie», note-t-elle. «Ces tarifs reflètent la réalité du prix des études», commente Eric Willumsen. Dans son établissement, une année d’étude coûte 34 500 francs.

Autre point sensible: l’ambiguïté générée par le terme «université», source de confusion chez les étudiants peu familiers avec le système suisse. A l’heure actuelle, n’importe quelle haute école privée peut s’arroger ce titre. A Genève, elles ne s’en privent pas. Près d’une dizaine d’entre elles l’ont intégré à leur patronyme, de l’Université Wesford à la World Europe University. Ce sera bientôt du passé.

Nouvelle loi. Acceptée en automne 2011 par les Chambres fédérales, la loi sur l’encouragement et la coordination des hautes écoles prévoit de réserver les appellations «université», «haute école spécialisée» ou «haute école pédagogique» aux hautes écoles accréditées au niveau suisse, condition que presque aucun institut privé ne respecte (lire encadré). Actuellement en consultation pour la réalisation d’un concordat intercantonal, cette loi devrait entrer en vigueur d’ici à 2014-2015.

But avoué: établir une distinction plus nette entre universités publiques et privées. «L’objectif est de protéger les universités publiques et les étudiants en leur donnant plus de crédibilité», déclare Isabella Brunelli, du Secrétariat d’Etat à l’éducation. Les établissements privés qui portent la qualification d’université devront changer de nom ou entamer une procédure d’accréditation en Suisse. Le directeur de l’International University n’est pas inquiet: «Nous disposerons de plusieurs années pour nous mettre aux normes.» Selon lui, la nouvelle loi ouvre la voie à une meilleure reconnaissance des universités privées.

Le président de l’Association genevoise des écoles privées, Norbert Foerster, est plus méfiant: «Des problèmes se poseront quant aux conditions d’accréditation d’une école très connue comme la Webster University.» Et de conclure, amer: «Les universités publiques ont bien travaillé pour se protéger.» Preuve, s’il fallait encore en douter, que l’université est devenue un marché.


DIPLOMES NON RECONNUS EN SUISSE

- Les titres décernés par les universités privées ne sont pour la plupart pas reconnus en Suisse. «Les bachelors et les masters délivrés par ces établissements ne donnent aucun droit si ces derniers ne sont pas accrédités par l’OAQ, l’organe de la Confédération chargé de cette tâche», détaille Mathias Stauffacher, secrétaire général de la Conférence des recteurs des universités suisses.

- «Il n’est pas interdit aux hautes écoles privées d’être accréditées, mais il faut être solide», ajoute Ivana Vrbica, responsable de l’unité de l’enseignement supérieur au Département de l’instruction publique à Genève. Les critères pour y parvenir sont légion et très peu de filières privées les respectent. Il faut par exemple que les professeurs consacrent au moins 30% de leur temps à de la recherche.

- Cela ne signifie pas pour autant que les diplômes des universités privées empêchent forcément d’accéder à l’enseignement public par la suite. A l’Université de Genève, les dossiers issus du privé sont examinés au cas par cas, explique Amel Naoui, directrice de la Division de la formation et des étudiants. «De toute manière, il est rare que des étudiants issus d’un institut privé, où les cours sont généralement donnés en anglais, s’orientent ensuite vers le public», relève Eric Thomas Willumsen, directeur de I’International University in Geneva.

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