Le cliché colle à la ville comme le sparadrap du capitaine Haddock. «L’enfer du jeu»: une île entière ensuquée dans le stupre et la luxure, la reine des bordels et des jetons de casinos, des gangs et des tripots, le repaire des caïds ou d’un cruel Monsieur Ho tout droit sorti d’une série B.
En débarquant du ferry de Hong Kong, la chaleur moite colle aux doigts. Le film commence bien. Mais à travers la vitre du taxi, pas de mastroquets crasseux débordant de mafieux. Juste des tours dégoulinantes de flashs et de néons, des enseignes qui enfilent les marques de luxe comme des perles sur le fil du boulevard Stanley Ho. Et puis le défilé des casinos: The Wynn, Sands, Grand Lisboa, Galaxy, Venetian, City of Dreams. Notre destination.
Une ville dans la ville, trois hôtels, Hard Rock, Grand Hyatt et Crown, celui des VIP, comprenez celui de ceux qui lâchent gros sur les tapis. Gros comment? Cette année, le revenu brut des jeux à Macao devrait atteindre 25 milliards de dollars, peut-être trente. Quatre à cinq fois celui de Las Vegas, passé au second rang mondial en 2007, et très probablement en troisième derrière Singapour cette année.
Facturé 2,5 milliards de dollars à Lawrence Ho, le fils de Stanley, celui du boulevard juste traversé, le complexe empile casinos et restaurants, boutiques et joailliers. Et puis divertissements: nous y sommes.
Art et argent. C’est là que le metteur en scène Franco Dragone a planté son show permanent, The House of Dancing Water (lire encadré en p. 215) il y a tout juste un an. Un spectacle qui s’étale sur les portières des taxis ou flambe sur d’immenses affiches clamant qu’il a coûté 250 millions de dollars.
Ce teasing laisse Franco Dragone de marbre, plutôt mitigé à l’idée que le prix fasse le lit de l’excellence. Lui qui se plaît à rappeler «des origines marxistes», débarqué de Campanie dans une région minière de Belgique à 7 ans, préférerait qu’on parle passion, art, rêve, acrobates, danseurs, plongeurs, jets d’eau et lumières, étreinte de l’Orient et de l’Occident. Le fil rouge du spectacle.
Le flirt entre l’art et l’argent, l’artiste Franco Dragone assure l’avoir longtemps exécré. Il badine en revendiquant le souvenir joyeux d’un «droit à la paresse», mais à la question de savoir comment il est possible de monter un spectacle à 250 millions de dollars, la réponse du businessman tombe toute nette: «Avec 250 millions de dollars.»
A Macao pas plus qu’ailleurs, l’argent ne tombe du ciel. Mais en l’occurrence de la poche de Lawrence Ho. Si le riche homme d’affaires de 35 ans est venu chercher Dragone, ce n’est pas par hasard. Durant des années, c’est en grande partie lui qui a donné ses lettres de noblesse au Cirque du Soleil, ce «cirque citoyen» ayant remis au centre de la piste les acrobates et les acteurs, la poésie haute en couleur, et renvoyé les animaux dans leur savane.
Pour la compagnie québécoise, Franco Dragone a signé dix spectacles en douze ans, dont les titres résonnent davantage aux oreilles des 75 millions de spectateurs que le nom de leur créateur. Le cirque réinventé en 1987, Saltimbanco en 1992, Alegría en 1994 ou O en 1998. L’eau, devenue sa signature, sa patte. En 2005, il réalise Le rêve, show aquatique permanent pour le casino Wynn de Las Vegas. Un petit pas dans le monde des bandits manchots, mais un grand pas dans celui du divertissement, estimé à une cinquantaine de millions de dollars.
L’envers du jeu. Le nom de Dragone franchit alors les 12 000 kilomètres qui le séparent de Macao et tombe dans l’oreille de Ho. Tilt. Nul ne peut répondre mieux que lui à la demande du financier: marier délicatement le divertissement au jeu, jeter des paillettes devant les tables de casino, saupoudrer du rêve sur les tapis de baccara. «C’était aussi une volonté des autorités de Macao, changer leur image, ne plus blanchir de l’argent mais blanchir Macao», dit Dragone.
Dans ce domaine, Lawrence Ho a de qui tenir. Au début des années 60, son père Stanley, toujours celui du boulevard, avait obtenu des autorités portugaises – qui administraient alors la colonie – le monopole d’exploitation des casinos. Pendant quarante ans, le bonhomme, toujours actif à 89 ans, a régné seul sur les jeux d’argent, interdits aujourd’hui encore dans toute la Chine.
Inutile de préciser qu’à la restitution de Macao du Portugal à la Chine en 1999, les 30 kilomètres carrés de l’île tombent à pic pour amener à la surface de l’économie les milliards de dollars générés par des industries lucratives dans la République populaire. Le hic, c’est que «Macao, capitale mondiale des casinos», fait grincer les dents du Gouvernement chinois. Pour adoucir la chanson, il faut trouver une autre devise: «Macao, capitale mondialedu divertissement.»
Désormais l’argent et les clowns pourraient circuler librement. La culture pour le commerce, le commerce par la culture. Les investisseurs qui l’ont compris ont décroché les permis de construire des casinos à côté des gigantesques théâtres pour de fabuleux shows populaires... Banco.
Tout cela, le saltimbanque Dragone le sait bien. Mais il sait aussi qu’il y a une opportunité à saisir, sans forcément vendre son âme au croupier. «Si le casino me donne l’argent pour faire un spectacle, à moi d’utiliser le spectacle pour fabriquer ce que les investisseurs appellent un produit culturel, mais en lui donnant du sens, en véhiculant un propos et, pourquoi pas, un propos populaire.»
Si dans l’histoire de Franco Dragone le show est venu avant le business, aujourd’hui les deux mots n’existent plus l’un sans l’autre. «Lorsque j’ai quitté mon village italien pour aller dans un autre village belge, le village est devenu plus grand. Et puis peu à peu, il est devenu global.»
Le discours est rodé et ne s’arrête pas à ce jeu de jambes théâtral: il s’emporte presque en rappelant que l’économie ne s’est jamais gênée de revendiquer cette globalité en exploitant sans vergogne les salariés les moins chers de la planète ou en plongeant dans les failles du système. Aujourd’hui il n’hésite donc plus à plaider la création d’un «village global artistique, voire social». «Avec The House of Dancing Water, nous avons créé 300 emplois ici à Macao, des employés de 17 nationalités, j’en suis très fier.»
Patelin global. Le grand saut dans ce patelin global s’est fait un peu par hasard. Au début des années 2000, Dragone a tourné le dos au Cirque du Soleil – qui était encore 100% québécois avant de se faire harponner par une société dubaïote. Un divorce à l’amiable comme on dit, mais qui laisse des traces semblables à celles d’une histoire d’amour mal digérée. Il a alors créé sa propre société, Franco Dragone Entertainment.
Une machine de guerre indispensable pour faire face à la concurrence et aux demandes toujours plus colossales et nombreuses. Car City of Dreams n’est évidemment pas le seul complexe à avoir saisi le message de Macao. De l’autre côté de la rue, le casino Venetian, du milliardaire de Las Vegas Sheldon Adelson, a lui aussi compris le sous-entendu. En 2008, il a créé un show gigantesque à 200 millions de dollars, Zaïa, une production du… Cirque du Soleil.
Etrangement sur la même longueur d’onde que The House of Dancing Water d’ailleurs, à une exception près: Dragone a misé une nouvelle fois sur sa maîtrise de l’eau. Ses anciens compères sont donc arrivés les premiers dans la ville, mais l’argent n’a pas suffi: le spectacle n’a pas décollé, il fallait plus de deux dragons, même volant au-dessus des têtes, pour que le public à 90% chinois ne s’emballe.
La méthode. S’il a la délicatesse de ne pas afficher de mauvaise joie («C’est une grande famille, nous sommes amis»), le metteur en scène rappelle que ce genre d’entreprise ne laisse pas de place à l’improvisation. Le copier-coller ne fonctionne pas quand on change de continent.
«Lorsqu’on est venus en Asie pour la première fois, nous avons fait une étude très approfondie sur les coutumes chinoises, et nous avons aussi listé toute une série de pièges qui pouvaient être fatals, tant les symboles de croyances et les valeurs sont nombreux», détaille son chef du marketing, Robert Juarez.
Mais audelà de la méthode, la recette de Dragone tient sans doute aussi à un parcours particulier: ce voyage qu’il a fait enfant, du soleil d’Italie à la misère des mines de Belgique, la fin d’une industrie, la descente aux enfers d’une région. Un récit dans lequel on se plaît à aller chercher des racines puissantes, un cœur grand comme une déchirure, une sensibilité particulière, une conscience et un respect, ou tout ce qu’on veut y projeter.
Ou encore simplement du génie, comme le suggère le directeur artistique du show, Michael Smith: «Il est au divertissement vivant ce que Spielberg est au cinéma», assure-t-il avec un enthousiasme quasi messianique.
Il y a pourtant à cette formidable médaille un revers. Depuis l’ouverture du show il y a un an, des investisseurs du monde entier font le voyage vers City of Dreams. «C’est un peu un piège, dit Dragone. On nous demande des spectacles encore plus grands et plus fous, plus chers aussi, sans qu’il soit d’abord question d’art.»
Venus de Taiwan, de Corée du Sud, de France, d’Angleterre, de Las Vegas encore, de Russie ou du Brésil, ils devront attendre que la compagnie Dragone ait terminé son prochain défi, une adaptation vivante du film Kung Fu Panda pour Dreamworks dont le boss, Jeffrey Katzenberg, a été l’un des premiers à faire le voyage à Macao. «Peutêtre ma plus grande folie», dit Franco Dragone. Un spectacle qui devrait voir le jour en Chine l’année prochaine, loin du tumulte des jetons de casino.
Sur la route pour rejoindre le ferry, à l’approche du boulevard Stanley Ho, on se prend à penser que cet homme, peut-être, restera comme celui qui a édifié un nouveau standard du divertissement. Et arraché le sparadrap qui collait à Macao.
Un spectacle, deux histoires
A spectacle hors norme, il fallait un bâtiment à la hauteur. Une histoire en soi. Imaginé par le fils de Pei, l’architecte qui a conçu la pyramide du Louvre, le théâtre abrite un bassin de 50 mètres de diamètre pour huit de profondeur, des décors immergés, bateau ou maison, des ascenseurs transformant la piscine en piste pour des acrobaties à moto, des voltigeurs pendus au plafond 45 mètres au-dessus des têtes, une équipe de 130 techniciens, 80 artistes, des prouesses techniques et artistiques emballées dans un show de musique et de couleurs hors du commun.
Quant à l’histoire elle-même, c’est celle d’une reine marâtre d’Orient, qui emprisonne sa belle-fille pour placer son propre fils à la tête du royaume. Un beau jeune homme venu d’Occident, que la mer a jeté sur le rivage un jour de tempête, tombera amoureux de la princesse, se battra tel un fauve et apportera une chute moelleuse à l’histoire.
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