C’est la photo que prennent les touristes en visite en Israël. Les panneaux routiers annonçant les localités en trois langues, hébreu, arabe, anglais. Esthétique, indéniablement. Ce que les touristes ignorent, c’est que derrière la complexe graphie hébraïque et arabe se cachent des noms ancestraux: en-dessus de «Jerusalem», la langue de Moïse annonce «Yeroushalayim» et celle de Mohammed «Al Quds».
Peut-être plus pour longtemps. En juillet, le ministre des Transports Yisrael Katz, du Likoud, a annoncé son intention d’uniformiser la signalétique. Concrètement, les villes seraient indiquées par une translitération de l’hébreu dans toutes les langues. Exit Nazareth, mondialement connue, qui laisserait place à Natzrat. Le Ministère des transports justifie la démarche par le fait que «l’absence d’une orthographe uniforme sur les panneaux est un problème pour ceux qui parlent des langues étrangères, les citoyens aussi bien que les touristes.»
La clarté routière n’est qu’un alibi. La communauté arabe ne s’y est pas trompée et le député Ahmed Tibi a déclaré que «le ministre Katz se trompe s’il pense que changer quelques mots pourra effacer l’existence du peuple arabe ou son rapport à Israël». D’une manière générale, la toponymie d’un territoire par sa signalétique est une démarche politique, comme le note la spécialiste d’histoire culturelle Anne-Marie Thiesse. La chercheuse française se souvient que cette problématique s’était posée lors du démantèlement de l’Empire austro-hongrois, où les lieux portaient un nom en allemand, en hongrois et même en tchèque. «En choisir un a toujours constitué un enjeu nationaliste.»
Pour l’instant, les panneaux israéliens n’ont pas bougé. A en croire le centre d’information alternative à Jérusalem (AIC), le Ministère des finances ne débloquerait pas le budget pour leur remplacement. Par contre, le même principe devrait être appliqué au nouveau tramway de la Ville sainte, qui la traversera dès 2012. Le linguiste Avshalom Kor a suggéré de nommer les stations d’après des références juives plutôt que d’utiliser les noms établis des quartiers arabes qu’il traverse.
Le bilinguisme réconciliateur. Israël n’invente rien. L’utilisation de la toponymie en politique est chose courante, à laquelle s’adonne aussi l’Ukraine. A Odessa, les autorités remplacent les panneaux en langue de Pouchkine par la version ukrainienne. Certes, les deux alphabets sont proches, seules quelques lettres diffèrent. Mais dans ce pays linguistiquement divisé, l’ukrainisation du sud fait grincer des dents. «Ils nous oppressent, s’échauffe Elena, trentenaire d’Odessa partie vivre en Alaska. C’est ridicule d’imposer l’ukrainien quand tout le monde utilise le russe.» Le sociolinguiste Henri Boyer voit dans ce cas une revanche des nationalistes suite aux décennies soviétiques, lors desquelles le russe fut imposé. Le chercheur estime que la minorité russe pourrait au mieux obtenir le bilinguisme, étant donné que seul l’ukrainien jouit du statut de langue nationale. A moins que Viktor Ianoukovitch officialise le russe: le nouveau président est lui-même très maladroit dans la langue de son pays.
Le bilinguisme reste la solution de l’apaisement. En Europe, on trouve des affichages plurilingues partout, de l’Espagne à l’ex-Yougoslavie en passant par Bienne et Fribourg. En France, plusieurs municipalités réintroduisent les noms bretons ou occitans. «Cela flatte le sentiment d’appartenance des locaux et, en plus, cela plaît aux touristes», sourit Anne-Marie Thiesse. A l’inverse, l’effacement de la présence linguistique comme l’entreprennent Israël et l’Ukraine soulève la colère. «C’est le symptôme d’un conflit d’identité à l’interne», souffle Henri Boyer.
Tags: Panneaux routies, minorités, Israël, Ukraine,
|