Nicolas Muller s’était bien décidé à ne plus travailler au sein de Caran d’Ache après sa retraite le 31 mai 2005. Non qu’il n’y prenait plus grand plaisir? jusqu’au dernier jour la passion l’animait – mais il fallait bien tourner la page. Après 34 ans de bons et loyaux services. Il avait commencé sa carrière dans la célèbre manufacture d’instruments d’écriture et de couleurs, à Thônex (GE), comme dessinateur technique pour la terminer dans le private label, en passant notamment par la recherche & le développement (R&D), les achats, la gestion de la production. Bref, le grand tour de la maison.
Mais, un beau jour de l’été 2008, alors qu’il était attablé dans un restaurant, Philippe de Korodi, directeur général de la société, est venu à sa rencontre: «Seriez-vous prêt à nous donner un coup de main?» Cette proposition, qui visiblement avait le soutien enthousiaste de Jacques Hübscher, président et propriétaire de Caran d’Ache, était trop belle pour être balayée d’un revers de main. «Je ne voulais cependant pas d’un engagement fixe», se souvient Nicolas Muller qui a aujourd’hui 69 ans. C’est donc avec des mandats limités dans le temps que l’ancien s’est rendu à Kuala Lumpur, Singapour et Hong Kong en 2008, à Tokyo et Shanghai en 2009, à l’occasion de l’inauguration de nouvelles boutiques de luxe. Rencontres avec des journalistes de la presse spécialisée, des collectionneurs, des amoureux de l’écriture. «Je portais une blouse blanche. Les Asiatiques aiment beaucoup cela.» En 2010, Nicolas Muller sera encore présent lors de l’ouverture d’un magasin à l’aéroport de Genève ainsi qu’au Salon Baselworld. Pourquoi lui? Personne ne peut donc faire ce travail dans l’entreprise? Comme lui, pas vraiment. «Il incarne le savoir-faire de Caran d’Ache aux yeux de l’extérieur. Notre équipe de R&D, plus jeune, est très compétente mais elle a le nez dans le guidon. Nous avions besoin de quelqu’un qui prenne de la hauteur», justifie Philippe de Korodi.
Engagements stratégiques. Ne nous berçons pas d’illusions. Ce n’est pas demain la veille que les entreprises suisses vont se mettre à recruter des retraités par dizaines. «Il s’agit toujours d’engagements très ponctuels et stratégiques», note Charles Bélaz, directeur général de Manpower Suisse. Il n’empêche que «plus que jamais, constate Christiane Morel, directrice du cabinet Ethys à Plan-les-Ouates (GE), les entreprises se montrent exigeantes quant à la qualité des collaborateurs qu’elles engagent. Devenues plus frileuses, elles ne peuvent pas se permettre un faux pas qui les fragiliserait. Dès lors, elles ouvrent davantage leurs portes à des personnes expérimentées, âgées de 55 à 58 ans.» Il y a quelques années encore, la barrière des 47 ans semblait difficilement franchissable.
Une autre pratique consiste à retenir les collaborateurs particulièrement compétents. Chez le fabricant genevois de parfums et d’arômes Firmenich, plusieurs employés restent en activité après leur retraite pour transmettre aux nouvelles générations leur savoir et apporter leur contribution à la marche des affaires. «Il s’agit essentiellement de personnel technique ou actif dans la création», constate Karen Saddler, qui dirige le département de la communication dans la société. Certains cadres supérieurs ont développé un tel réseau de relations que les entreprises ont de la peine à se passer de leurs services. Silvio Laurenti, le prédécesseur de Philippe de Korodi à la direction générale de Caran d’Ache, mène à 69 ans une retraite active. De son domicile à Lugano, il continue à travailler sur des zones d’exportation en plein développement. Sa connaissance des filières de la distribution des instruments d’écriture a été jugée assez précieuse pour être mise au profit de l’entreprise.
Conseiller technique. La plupart du temps, les cadres courtisés qui ont dépassé la soixantaine bénéficient en plus de leur compétence de deux avantages: d’une part, ils sont disponibles et efficaces immédiatement, sans avoir besoin d’être formés, d’autre part, ils peuvent s’accommoder d’un emploi à temps partiel ou d’un mandat à durée déterminée, généralement de quelques mois.
C’est ce qu’a vécu René Maillefer, contacté par Jean-Claude Biver à la fin de 2006, alors qu’il a plus de 64 ans. Le patron de Hublot le connaît depuis de nombreuses années, l’ayant pour la première fois rencontré dans la vallée de Joux alors qu’il dirigeait la marque Blancpain. Engagé en 1965 comme mécanicien dans l’ex-entreprise horlogère Valjoux contrôlée par Ebauches SA, René Maillefer en est devenu le responsable avant de rejoindre Nouvelle Lemania comme directeur de production. Après avoir formé son successeur, il comptait bien prendre une retraite amplement méritée. Mais c’était sans compter avec la ténacité de Jean-Claude Biver qui veut faire de Hublot une nouvelle marque phare dans l’horlogerie suisse.
Création d’une manufacture. Après trois vaines tentatives de rendez-vous, Jean-Claude Biver finit par convaincre René Maillefer de venir lui rendre visite à Nyon. Il lui annonce son souhait de décupler le chiffre d’affaires de la société renaissante et lui fait également part de sa difficulté à trouver des mouvements. «Connaissez-vous des fournisseurs? - Bien évidemment!» Tope-là, c’est parti. Au début, il n’est question que de développer de nouveaux moteurs. Mais très vite, l’idée d’une vraie manufacture, capable de fabriquer ses propres mouvements, se met à germer. René Maillefer sait parfaitement comment s’y prendre. «Sans lui, nous n’y serions jamais arrivés», reconnaît Jean-Claude Biver.
René Maillefer n’est pas venu seul. Il s’est entouré de quelques fidèles ex-collaborateurs qu’il a lui-même recrutés. Aujourd’hui, sur 142 employés, Hublot a engagé 8 retraités, tous spécialistes dans leur domaine. «Nous avons importé de la compétence», constate fièrement le CEO de l’entreprise horlogère. Quant à René Maillefer, il avoue ne pas avoir parlé d’argent durant les six premiers mois de son engagement. Aujourd’hui, il souhaite mettre la pédale douce. Il se contente de donner quelques conseils à titre bénévole, mais rien de plus. «J’ai 67 ans. Les vieux doivent passer le témoin aux jeunes.»
Vive la crise! Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les temps de crise économique sont plutôt favorables au recrutement des papys en herbe. C’est le constat brossé par Jack Salom, associé gérant de Denzler & Partners à Nyon. Alors qu’il dirigeait DBM Suisse, il se souvient d’une étude annuelle réalisée auprès de centaines de cadres. Celle-ci révélait que durant les années de ralentissement conjoncturel, notamment après 2001, plus les personnes étaient âgées, plus vite elles avaient la chance de décrocher un nouvel emploi. «Les managers entre 50 et 70 ans se montrent plus rassurants et plus convaincants.» Mais sitôt la crise passée, l’attrait pour les anciens s’estompe. Dès 2011, prédit Jack Salom, si la reprise se confirme, «plus on sera jeune et inexpérimenté, mieux on se portera.»
«LES MANAGERS ENTRE 50 ET 70 ANS SE MONTRENT PLUS RASSURANTS ET PLUS CONVAINCANTS.» Jack Salom, associé gérant de Denzler & Partners à Nyon
«NOUS AVONS IMPORTÉ DE LA COMPÉTENCE.» Jean-Claude Biver, CEO de Hublot
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