L'Hebdo;
2005-03-03 Les prix baissent... Et maintenant, au tour des salaires?
Menace La valse des étiquettes chez Migros, Coop et les autres devrait doper le pouvoir d'achat et la croissance. Mais la libéralisation du marché intérieur aura aussi des conséquences négatives pour les travailleurs. Entre la gauche et la droite, on se dispute sur la manière de faire passer la pilule.
Dossier réalisé par Michel Guillaume et Pierre Nebel.
Hourra, les prix descendent! Le consommateur helvétique n'avait plus connu cela depuis une éternité. La guerre sanglante que se livrent les géants du commerce de détail rend enfin les produits alimentaires plus abordables. Si le panier de la ménagère pour des produits bon marché reste encore en moyenne 74% plus cher en Suisse qu'en Allemagne (étude du Département de l'économie de Fribourg), l'arrivée prochaine des hard- discounters Aldi et Lidl met du mouvement sur un marché jusqu'à présent dominé par le duopole Migros et Coop. Baisse du prix de 300 articles à Coop, explosion de la gam- me M-Budget, rabais sup- plémentaires à Denner, la guerre médiatique des distributeurs helvétiques est devenue sans pitié (lire p. 64). Si la baisse des prix est réjouissante, s'agit-il d'une bonne nouvelle pour tous les Suisses? La plus grande concurrence signifie aussi une pression accrue sur le climat de travail des employés de la branche. Alors que des syndicats allemands dénonçaient en décembre les conditions dégradantes imposées aux collaborateurs de Lidl, les syndicats helvétiques s'inquiètent de ce qui pourrait attendre les employés suisses des harddiscounters.
Hans Baumann, économiste au syndicat Unia (lire l'interview p. 22), prédit déjà que dans le secteur de la construction ou du commerce de détail «la plus grande concurrence signifiera une baisse des salaires». De son côté le patronat revendique déjà de pouvoir geler la progression des salaires avec l'excellent argument que si les prix diminuent, le pouvoir d'achat des employés progressera malgré tout.
De quoi préoccuper les travailleurs du pays. D'autant plus que la concurrence accrue dans le commerce de détail n'est que le premier chapitre d'une révolution qui va bientôt s'étendre à des pans entiers de l'économie helvétique. Avec l'entrée en vigueur des accords bilatéraux et le renforcement des mécanismes anticartel, la Suisse va (lentement) ouvrir ses marchés protégés. Comme le notait dans la NZZ am Sonntag Walter Stoffel, président de la Commission de la concurrence, la simple reconnaissance des normes de qualité européennes pourrait faire drastiquement baisser les prix en supprimant les obstacles étatiques aux importations parallèles (principe du «Cassis de Dijon»). Le processus de libéralisation va toucher des secteurs allant de la construction, l'hôtellerie, l'électricité jusqu'à la santé. Dans certains cas, les salaires seront mis sous pression, dans d'autres, le temps de travail partira à la hausse. Parfois, on ne peut pas non plus exclure des licenciements massifs. Selon l'ancien président du Parti socialiste, Peter Bodenmann, l'indispensable réforme du marché intérieur pourrait coûter 300 000 places de travail.
De la gauche réformatrice à la droite, on est convaincu que la baisse des prix sera une bonne chose. Elle augmentera le pouvoir d'achat des Suisses dans leur ensemble et le gain de productivité bénéficiera à la croissance. Par contre, tout le monde reconnaît qu'il y aura des perdants. Selon Aymo Brunetti, économiste en chef au seco, «c'est particulièrement le cas pour les professions et les secteurs actuellement protégés par des conditionscadres anticoncurrentielles (marché intérieur, marché de l'électricité, dépenses cantonales exagérées, etc.).» Comme le résume Serge Gaillard, économiste à l'USS: «La pression sur les plus faibles sera toujours plus forte.»
L'Etat doit-il prendre des mesures pour adoucir ce douloureux processus d'adaptation? Pour Peter Bodenmann, il est indispensable que l'Etat intervienne pour fournir un emploi à ceux qui l'auront perdu. A droite, en revanche, on estime que si les prix sont plus bas, les gens consommeront plus. L'économie s'en trouvera dynamisée et créera de nouvelles places de travail. Selon Peter Hasler, directeur de l'Union patronale suisse, «l'innovation, la stimulation de la création d'entreprises et des cours de formation suffiront pour assurer la protection des travailleurs». Pour y voir plus clair, L'Hebdo a analysé la situation dans les principaux secteurs qui dopent le niveau des prix en Suisse. Conclusion: à la baisse des salaires s'ajoute une autre menace, celle des pertes d'emplois.
74%
Les gammes de produits bon marché restent 74% plus cher en Suisse
que celles d'Aldi en Allemagne, selon l'étude du professeur Eichenberger, de Fribourg.
Commerce de détail Alimentation
Dans le domaine de l'alimentation, une partie des baisses de prix pourra être réalisée grâce à une réduction des obstacles étatiques à l'importation. Ces limitations mènent aujourd'hui à des situations absurdes. Une sauce hollandaise ne peut par exemple pas être directement importée de l'UE car la Suisse exige qu'elle contienne du beurre, ce que ne demandent pas nos voisins européens. Pour le reste, la diminution des prix pourrait passer par une baisse des salaires comme le craint Hans Baumann. du syndicat Unia, ou - pire encore - par des pertes de places de travail. Reiner Eichenberger, professeur d'économie à l'Université de Fribourg, estime que dans un premier temps, l'emploi pourrait progresser (car il y aura plus d'acteurs). Par contre, à plus long terme, une fois qu'Aldi commencera à prendre des parts de marché à Migros et Coop, ces dernières devront se restructurer et supprimer des postes.
L'essentiel des craintes tourne cependant autour des conditions de travail des employés. Max Haas, président du syndicat Syna, a visité des magasins Aldi en Allemagne et a été estomaqué par le stress auquel sont soumis les collaborateurs du discounter. «On réalise alors que nous bénéficions de conditions de travail royales en comparaison», estime-t-il. Autre sujet d'inquiétude, les nouveaux venus semblent ne pas vouloir signer de conventions collectives de travail avec les syndicats.
Télécommunications
Le secteur de la télécommunication a déjà connu une première vague de libéralisation qui a entraîné une diminution sensible des prix de la téléphonie fixe (-60%). Aujourd'hui, l'effet est largement retombé et la Suisse continue à payer beaucoup plus pour ses conversations mobiles que ses voisins européens. Les différences restent particulièrement choquantes pour les accès l'internet. L'Helvète paie par exemple jusqu'à deux fois plus cher pour un accès ADSL treize fois moins rapide qu'en France.
Jusqu'à présent, les baisses de prix n'ont pas signifié de pertes de salaires pour les employés. Au contraire, la branche a augmenté la rémunération de ses collaborateurs bien au-delà de la moyenne suisse (2% en 2004). Seule exception, les travailleurs qui construisent des lignes, une activité soumise à une très forte concurrence et dont la rémunération s'est érodée. Si Swisscom n'a de façon générale pas baissé les salaires, elle a par contre supprimé près de 6500 places de travail depuis son entrée en Bourse en 1997 (de 22 170 emplois à 15 695 en septembre 2004). Les conditions de travail se sont également détériorées. «Les attentes sont plus fortes à l'égard des employés», constate Alain Carrupt, président du Syndicat de la communication. Autre souci, des entreprises comme Orange refusent de signer une convention collective. Une décision d'autant plus regrettable que la société a eu des pratiques très discutables avec les employés de son call-center lausannois.
Santé
S'il est un secteur dynamique, c'est bien celui-là. Dans la santé, le nombre d'emplois est passé de 250 000 à 316 000 de 1992 à 2004, soit une croissance de 2% par an. Mais personne ne peut vraiment s'en réjouir. Les conditions de travail ont t endance à se dégrader, à en croire Pierre-André Wagner, responsable du service juridique de l'Association suisse des infirmières (ASI). «Les politiciens démolissent le bon système de soins que connaît la Suisse», accuse-t-il. Pour juguler un tant soit peu la hausse des coûts, les cantons font partout pression sur les salaires: ils réduisent les enveloppes budgétaires, rognent sur les compensations pour le travail de nuit, réduisent les hausses de salaires qui récompensent l'expérience.
Chez les pharmaciens, la concurrence s'est accrue avec l'apparition, vers la fin des années 90, des grandes chaînes telles que Sunstore, GaleniCare ou Capitole. Celles-ci détiennent désormais 17% d'un marché qu'elles ont incontestablement dynamisé. Avec ce bémol: «La guerre des chaînes, qui cherchent avant tout à faire du volume, se fait au détriment de la qualité des prestations. Il y aura des perdants, de futurs chômeurs», avertit Dominique Jordan, président de la Société suisse des pharmaciens. Im- possible de prédire l'évolution de la situation. Actuellement, la profession emploie 16 000 personnes, dont 5000 à temps partiel.
Il ne faut cependant pas peindre le diable sur la muraille. Fixés selon des barèmes cantonaux, les salaires n'ont pas baissé depuis l'arrivée des grandes chaînes. Ils sont régulièrement adaptés au renchérissement.
Hôtellerie
Selon la statistique fédérale des entreprises, ce secteur a perdu 12% d'emplois ces douze dernières années, n'en comptant plus que 175 000 (équivalents plein temps) en 2004. Et cela pourrait se poursuivre selon Peter Hasler, directeur de l'Union patronale qui - en tant qu'observateur extérieur - estime «qu'un tiers des hôtels suisses sont non concurrentiels». Dans de telles conditions, le président de l'Association suisse des hôteliers, Christian Rey, attend avec impatience la baisse des prix que promet le ministre de l'Economie, Joseph Deiss. Les salaires y sont d'un tiers plus élevés que dans les pays voisins, d'autres coûts comme l'électri- cité jusqu'à 40% plus chers. «Une baisse des prix ne peut être que positive, car elle engendrera une compétitivité accrue qui créera des emplois», affirme Christian Rey. Celui-ci ne le cache pas, une baisse des prix s'accompagnera d'une pression sur les salaires, à commencer par un gel de la compensation du renchérisse- ment. «L'important, c'est que le pouvoir d'achat du salarié soit maintenu», renchérit-il.
Du côté syndical, cette nou- velle logique du pouvoir d'achat inquiète. «C'est très dangereux d'oublier les salaires nominaux», rétorque Eric Dubuis, secrétaire romand d'Hotel & Gastro Union, qui avec ses 18 000 membres est la plus forte des associations du personnel hôtelier en Suisse. «Malheureusement, nous n'avons pas le pouvoir d'influer sur la baisse des loyers ou sur celle des primes des caisses maladie. Nous ne pouvons nous battre que sur les salaires et les conditions de travail», se justifie-t-il.
Construction
La construction reste nettement plus chère en Suisse qu'en Europe. Une partie de la différence s'explique par le prix des terrains, très élevé en Suisse. Pour faire baisser les prix, l'économiste Serge Gaillard propose de construire plus densément et de rajouter un ou deux étages aux bâtiments. Un autre facteur de renchérissement: les milliers de règlements de construction communaux qui demandent de très coûteuses adaptations des plans des architectes.
Aujourd'hui, l'entrée en vigueur des accords de libre circulation met sous pression les employés du secteur du bâtiment. L'année passée, de nombreux cas de dumping salarial ont été identifiés à Bâle avec des travailleurs allemands payés en dessous du salaire minimal de la branche. Daniel Lehmann, directeur de la Société suisse des entrepreneurs pronostique qu'à l'avenir les salaires seront sans doute «gelés», à l'exception des plus bas, qui continueront à être indexés à l'inflation. «Je pense qu'il faut moins d'automatismes salariaux et davantage laisser agir les lois du marché.» Pour des syndicalistes comme Hans Baumann, d'Unia, «avec la concurrence effrénée qui règne dans la construction, beaucoup de petites entreprises ne font presque plus de profits et ne pourront plus payer de bons salaires à l'avenir».
Voitures
La loi sur les cartels, renforcée au 1er avril 2004 et sanctionnant désormais les «accords verticaux» dans la distribution automobile, a-t-elle réussi à ébranler le puissant cartel des importateurs? Difficile encore de répondre à cette question. Dans sa dernière édition, le magazine des consommateurs alémaniques K-tip incite fortement les acheteurs à s'enquérir des prix à l'étranger. Il a calculé qu'il est possible d'épargner 3800 francs sur une Golf V TDI 2.0 et même 13 000 francs sur une Mercedes C 320 Classic. «Les importateurs suisses imposent des équipements luxueux renchérissant les prix pour le consommateur qui n'a pas le choix d'y renoncer», accuse le magazine.
Cette critique laisse de marbre le président de l'Association des importateurs «auto-suisse», Tony Wohlgen- singer. «En 2004, le chiffre des importations directes (5500 voitures) a reculé de 24% par rapport à 2003. C'est bien la preuve qu'il n'y a pas de grandes différen-ces de prix entre la Suisse et l'étranger», affirme-t-il. Les Suisses ont tendance à comparer les prix nets d'une voiture, en oubliant tous les frais et autres taxes de douane qu'ils auront pour l'importer. Dans ces conditions, Tony Wohlgensinger ne craint pas de pertes d'emplois ni de baisses de salaires significatives dans ce secteur.
A la Commission de la con- currence, on ne croit pas à cette inter- prétation des faits. «Ces chiffres pourraient au contraire démontrer que des importations parallèles sont pratiquées par des revendeurs au bénéfice des consommateurs. A terme, la concurrence aura des effets positifs sur les prix et la qualité», affirme Olivier Riesen, spécialiste du dossier à la Comco. Avec, alors, des pertes d'emplois? |
« Diminution du nombre d'emplois à terme
« Légère pression à la baisse sur les salaires
« Augmentation des exigences de rendement
« Augmentation des salaires
« Baisse de l'emploi
« Hausse du nombre d'emplois
« Dégradation des conditions de travail
« Légère baisse des salaires
« Gel du renchérissement
« Espoir de création d'emplois
« Gel des salaires
« Flexibilisation des rémunérations
« Marché très fermé et non transparent
« Pas encore d'effets sur les salaires et l'emploi
2%
Cette hausse de l'emploi dans le domaine de la santé ne cache plus une terrible
dégradation des conditions de travail.
300 000
C'est le nombre d'emplois que le processus de réforme du marché intérieur, indispensable à la croissance, pourrait coûter, selon Peter Bodenmann, ex-président du PS.
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