La vidéo attribuée à un copte vivant aux Etats-Unis, L’innocence des musulmans, a acquis une renommée mondiale le jour où une chaîne islamiste arabe en a diffusé des extraits. Effets désastreux: 50 morts. Des dessins parus dans l’hebdomadaire Charlie Hebdo ont déclenché l’alarme en France. Récit d’une panique.
MAHOMET ALIAS "MAITRES GEORGES"
Sam Bacile: avec pareil pseudonyme, l’effet infectieux était garanti. Nakoula Basseley Nakoula, un copte égyptien de 55 ans installé dans la banlieue de Los Angeles, est Sam Bacile, présenté comme l’auteur de L’innocence des musulmans, le nanar islamophobe à l’origine d’une poussée de violence dans le monde musulman. Aux dernières nouvelles, Sam Bacile n’est donc pas un «juif israélien», comme la rumeur l’a d’abord propagé. A l’origine de l’origine, il y a le tournage en anglais, à l’été 2011, en Californie, d’un film dont l’action se déroule dans le désert, qui prendra le format de 74 minutes dans sa version intégrale, de 13 minutes et 51 secondes dans sa version succincte, celle du scandale. L’équipe du film, acteurs compris, comptait semble-t-il quelque 80 personnes. A l’arrivée, un biopic trash et kitsch sur Mahomet, interprété par une belle gueule qui aurait pu faire un beau Jésus chez Zeffirelli, mais qui, là, se révèle stupide, violeur et assassin.
Au départ, se défendent aujourd’hui les acteurs, ce n’était pas ça du tout, mais «un film d’aventure sur l’Egypte ancienne». Le scénario s’intitulait, certes, Desert Warriors, mais il n’était paraît-il aucunement question du prophète Mahomet. Les dialogues auraient été bidouillés en postproduction. Mahomet, au moment du tournage, s’appelait «Maître Georges» et campait un «tyran», a raconté l’actrice Cindy Lee Garcia, qui tient le rôle de la mère de la future épouse du prophète.
INTERNET L'ALLUMAGE
Un an plus tard, début juillet 2012, Sam Bacile, dont la véritable identité est alors inconnue du public, poste le trailer (version courte) de L’innocence des musulmans sur YouTube, le diffuseur de vidéos en ligne. En Floride, le pasteur Terry Jones, un évangélique extrémiste qui déteste l’islam et l’a prouvé en brûlant des exemplaires du Coran en mars 2011 et en avril dernier, son premier autodafé ayant provoqué des heurts meurtriers en Afghanistan, fait la promotion du film. Mais la mayonnaise haineuse ne prend pas. Innocence of Muslims, son titre en anglais, serait sans doute resté dans les profondeurs de YouTube si un certain Morris Sadek, un copte égyptien réfugié aux Etats-Unis, ne s’était avisé de le traduire en arabe pour le télécharger ensuite, début septembre, sur un blog en langue arabe. L’heure approchait où ça ferait «tilt», puis «boum».
TALK-SHOW LA DEFLAGRATION
Le 8 septembre en Egypte, cheikh Khaled Abdallah, animateur vedette d’un talk-show populaire de la chaîne satellitaire islamiste Al-Nas, fait diffuser des extraits de L’innocence des musulmans, dont un passage où l’acteur interprétant Mahomet dit à la vue d’un âne qu’il est «le premier animal musulman». Sur le plateau du cheikh Abdallah, un intervenant met en cause les coptes, la principale minorité religieuse en Egypte avec 7 millions de membres, parfois persécutés, dont une partie de la diaspora vit aux Etats-Unis. «On s’en prend toujours aux islamistes, mais ce sont les coptes, avec leur argent, qui financent ce genre de films», argumente-t-il en substance.
Ces images qui tournent le prophète en ridicule, reprises en boucle dans les pays musulmans, déclenchent de violentes réactions dans les milieux djihadistes et les couches traditionalistes en Egypte, au Yémen, en Libye, en Tunisie, en Indonésie, en Afghanistan, au Pakistan… Les Etats-Unis, le «Grand Satan», sont tenus pour responsables du film. Le 11 septembre à Benghazi, jour anniversaire des attentats du World Trade Center de 2001, un commando, décrit comme appartenant à al-Qaida, tue l’ambassadeur des Etats-Unis en Libye et trois autres Américains. Le 24, au terme de quinze jours d’émeutes réprimées par la force publique, un bilan provisoire fait état d’une cinquantaine de morts.
CARICATURES LA CERISE SUR LE BUCHER
«Urgent: demain dans les kiosques, Charlie Hebdo vous réserve une surprise…» «Demain», c’est le mercredi 19 septembre. L’hebdomadaire satirique français (où une couille est une couille et ainsi de suite) publie une vingtaine de dessins inspirés du film décrié, dont une petite moitié représente Mahomet, parfois dans le plus simple appareil. Charlie ne pouvait pas ne pas traiter, à sa façon, l’actualité du moment, justifie la rédaction, installée dans le nord de Paris. Renoncer, c’eût été donner quitus aux extrémistes, arguet- elle. La protection policière dont l’hebdomadaire bénéficie depuis l’incendie criminel de ses anciens locaux, en novembre 2011, déjà à l’occasion d’un numéro intitulé Charia Hebdo, est renforcée.
Les représentants du culte musulman condamnent durement et unanimement les caricatures, mais se gardent bien de toute surenchère. Le samedi 15 en effet, une «descente» de quelque 200 jeunes extrémistes musulmans aux abords de l’ambassade des Etats-Unis à Paris rappelle l’existence en France d’un profil type – le jeune paumé radicalisé appelé Mohamed Merah, l’auteur des tueries de Toulouse et de Montauban. Les appels à manifester lancés sur les réseaux sociaux resteront donc de simples appels. Des interpellations ont lieu, dont celle, samedi 22 à La Rochelle, d’un homme qui s’était équipé de couteaux pour, disait-il, faire la peau au personnel de Charlie Hebdo. C’est sa sœur, inquiète, qui a prévenu la police.
Des plaintes pour «appel à la haine» ont été déposées contre l’hebdomadaire par des associations musulmanes peu connues. Et une autre, «pour mise en danger de la vie d’autrui», signée Christine Boutin. La présidente du Parti chrétien-démocrate reproche au journal, par ses dessins, en cette période agitée, d’avoir fait courir de gros risques aux Français résidant dans les pays musulmans.
ETATS-UNIS CE N'EST PAS LE MOMENT DE MOLLIR
A moins de deux mois de l’élection présidentielle américaine, la vidéo L’innocence des musulmans et ses répercussions embarrassent le président sortant, le démocrate Barack Obama, en lice pour un second mandat. Les républicains, tout à la doctrine «Bush» de la lutte contre le terrorisme, lui reprochent sa politique de la main tendue aux peuples arabes, symbolisée par son discours du Caire, en juin 2009. L’attentat de Benghazi, qui a coûté la vie à l’ambassadeur américain, rappelle à certains la prise d’assaut de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran en 1979, sous Jimmy Carter, un exprésident démocrate, critiqué à l’époque pour sa «mollesse». Mais Obama peut toujours se prévaloir de la liquidation d’Oussama Ben Laden, en mai 2011, par un commando des Forces spéciales.
Israël, qui n’était pas apparu en première ligne dans l’affaire de la vidéo, opère un grand retour dans le «choc des civilisations» par le truchement d’une campagne «publicitaire» dans le métro de New York, à l’initiative d’une ultra-sioniste, Pamela Geller, proche des extrémistes évangéliques. «Dans toute guerre entre l’homme civilisé et le sauvage, soutenez l’homme civilisé. Soutenez Israël, combattez le djihad», clament les affiches. L’activiste n’en est pas à son premier coup d’essai, mais cette fois-ci la justice ne s’est pas opposée à sa croisade.
PAYS ARABES LA DEMOCRATIE D'ABORD
Les musulmans, jusqu’ici, ont dans l’ensemble fait preuve d’une relative indifférence teintée de mépris face au film copte et aux caricatures de Charlie Hebdo. Conscients, sans doute, dans les pays où les «printemps arabes» sont passés, de leurs responsabilités dans l’Histoire, ils ont comme admis que les principaux ennemis de leurs démocraties en construction n’étaient pas un copte et un pasteur américain, fussent-ils extrémistes, mais les groupes djihadistes de l’intérieur. S’il ne s’agit pas d’un coup purement téléguidé par les Etats-Unis et le gouvernement libyen, la manifestation anti-djihadiste en réaction à la mort de l’ambassadeur américain, qui a réuni des dizaines de milliers de personnes le vendredi 21 à Benghazi, marque un tournant et une victoire, ponctuelle, du politique séculier sur le politique religieux.
Tags: L'innocence des musulmans, émeutes musulmans, Mahomet,
|