L'Hebdo;
2003-01-23 Les radicaux se soignent à l'eau de jouvence
Elections Trente ans à peine, voire beaucoup moins, ils font de plus en plus parler d'eux. La nouvelle génération est là, active et débordante d'ambition.
Pierre-André Stauffer
Ils sont jeunes, actifs, parfois même activistes, dans leur commune, dans leur canton, souvent bien au-delà. La Suisse entière apprend à prononcer leur nom, quand ce n'est pas déjà fait. Guido Schommer, Olivier Feller, Pierre Maudet, Damien Cottier, ou même Marie-Laure Béguin et Stéphanie Vogel...Tous les partis ont leurs jeunes, mais ceux-là ne se contentent pas de cette réalité biologique. Venus tôt à la politique, ils en ont gravi les échelons quatre à quatre, sans reprendre leur souffle, sans perdre un seul instant.
Peut-être manquent-ils encore de bouquet et de corps, peut-être conviendrait-il de les laisser reposer et vieillir quelques années, mais non, ils sont pressés, débordant d'une énergie qui prend une forme de puissance conquérante. Ils exercent déjà des responsabilités, mais ils rêvent d'en exercer d'autres, plus importantes encore. Ils sont tous radicaux, et ce n'est pas là le moindre des paradoxes. Un vieux parti qui ne sait plus très bien qui il est, ni ce qu'il fut et ce qu'il deviendra. Un parti en crise, un peu dépressif, pas assez faible pour s'aliter, pas assez fort pour se relever complètement, aucun organe essentiel atteint, mais la machine détraquée, robuste d'apparence, grasse, bien nourrie, pourvue de muscles, mais privée du fluide essentiel qui était encore le sien lors de la présidence de Franz Steinegger. Un parti proche de l'économie et qui, lorsque l'économie a plus ou moins sombré, a plus ou moins sombré avec elle. Un parti trop proche des grands patrons pour n'avoir pas été éclaboussé par les scandales des parachutes dorés qui se sont succédé depuis deux ans. Et puis, cette manière de flirter avec l'UDC, de brouter son terroir, de se mettre à lui ressembler pour n'être pas écrasé par elle.
Le parti avait besoin de se refaire une santé, et accessoirement une identité. D'où l'influence grandissante du secrétaire général Guido Schommer, 31 ans, sur les destinées radicales. D'où l'élection d'une Vaudoise, d'une centriste, presque une centriste de gauche, Christiane Langenberger, à la présidence. D'où une bande de jeunes gens en Suisse romande qui redoublent d'espoir et débordent d'enthousiasme. «Nous militons pour un radicalisme social,» dit la Neuchâteloise Stéphanie Vogel, en parlant d'elle-même et de Marie-Laure Béguin. «Nous avons conscience que le parti est particulièrement lié à la vie économique, mais historiquement, c'est un parti de liberté et de débats.»
Hormis un stage de deux mois à l'UBS, Guido Schommer, qui sort de l'Université de Saint-Gall, n'a jamais fait que de la politique, et encore de la politique. En professionnel, presque en apparatchik. Chef de presse du parti radical suisse en 1997: «de pareilles occasions ne se présentent pas deux fois, j'ai sauté dessus.» Secrétaire général dès 2001. C'est-à-dire penseur, stratège, organisateur, administrateur. 2001, c'est l'année noire, celle où Christoph Blocher, après la déroute de Swissair, commence ses attaques systématiques contre les radicaux, instillant dans l'esprit des électeurs que le parti se réduirait à une bande de larrons irresponsables, avides de se remplir les poches en puisant dans celles du contribuables. Bien sûr, les socialistes disaient déjà plus ou moins la même chose, et depuis plus longtemps, mais cette fois, c'était le bretteur le plus dangereux du pays qui s'y mettait, et en plus, reconnaît Guido Schommer, «ce qu'il disait n'était pas tout à fait faux.» Bref, c'était mal parti, d'autant que les radicaux ont tardé à réagir, gênés aux entournures, et que lorsque enfin ils se sont décidés, le coeur n'y était plus, ou pas vraiment. «Nous n'avons pas suffisamment contre-attaqué», déclare aujourd'hui Guido Schommer. «J'étais l'un des seuls à faire quelque chose, mais quoi de plus démuni qu'un petit secrétaire général qui venait d'être élu...» Les affaires, les scandales se sont accumulés, alimentant la verve blochérienne, mais toujours rien, ou si peu, du côté radical. A qui la faute? Peut-être bien à Gerold Bührer, le président d'alors, pour qui, malgré tout, «les UDC étaient des amis», dit Guido Schommer.
Gerold Bührer a fini par abdiquer, le parti lui a cherché désespérément un successeur. La crise s'est aggravée, installée, mais en elle résidait la seule chance de salut pour autant que les radicaux soient capables de la surmonter. Aujourd'hui, le parti va mieux, il s'est un peu libéré de ses encombrants amis de l'UDC. «Nous avons très bien ressenti que les autres ne sont pas là pour vous aimer, dit Guido Schommer, alors il ne faut pas les aimer non plus». Pour le secrétaire général, l'élection de Christiane Langenberger à la présidence est perçue comme «le retour à un parti populaire, à un mouvement rassembleur où l'on se préoccupe un peu moins de la répartition des postes et un peu plus de débats et de concurrence interne».
Un qui adore les empoignades intellectuelles, la parole libérée, l'indépendance d'esprit, et ne s'en prive jamais, c'est le Vaudois Olivier Feller, 28 ans, député au Grand Conseil et candidat de la région de La Côte aux prochaines élections fédérales. Pas encore de responsabilités à l'échelle suisse, mais une ascension sans accident, sans faute, partie de tout en bas, le Conseil communal de Genolier à 20 ans, le parlement cantonal à 23. Juriste au Centre patronal, en attendant, peut-être, de terminer sa thèse de droit, radical du genre rincé et élégant, plutôt à droite, mais pas tant que ça, «proche de l'économie», comme il le dit lui-même, «mais avec la claire volonté de ne pas tout lui donner», convaincu qu'il est «de la nécessité de la présence de l'Etat», il a compris que la recette suprême consiste à être naturel, à jouer la tolérance et l'ouverture tout en restant ferme sur les principes, à se tenir proche des électeurs avec les deux pieds dans le monde réel. S'il s'agit d'imprégner l'air du temps, de le humer, de l'exprimer et de le ressentir, pourquoi ne se mettrait-il pas sur les rangs pour le Conseil national? D'autant qu'il est bilingue, qu'il connaît bien par ses origines bernoises «les habitudes et la culture alémanique», qu'il est «attiré par le pays dans son ensemble».
Militant du «renouveau»
Guido Schommer est entré au Parti radical des Rhodes-Extérieures d'Appenzell en 1993, après s'être épuisé, en vain, à défendre l'adhésion de la Suisse à l'Espace économique européen. Olivier Feller est entré au Parti radical vaudois en 1996, deux semaines après l'échec de Jean-Christian Lambelet, terrassé par le popiste Josef Zisyadis à l'élection au Conseil d'Etat. Sonné par la défaite de l'Espace économique, Guido Schommer s'est demandé un moment si tout compte fait la politique valait encore la peine qu'on se sacrifiât pour elle. Secoué par la perte de l'un des deux sièges radicaux au gouvernement cantonal, Olivier Feller s'est senti missionné pour apporter du «renouveau» à un parti atteint de moisissure avancée. Très vite, Guido Schommer a vaincu ses doutes, et pour être sûr de les oublier complètement, de les effacer à jamais, il s'est lancé tête la première dans le militantisme actif, organisant et menant campagne pour la radicale Alice Scherrer au Conseil d'Etat des Rhodes-Extérieures, puis pour l'élection de Dorle Vallender, son ancienne professeur de lycée, au Conseil national. Grâce au zèle et à l'efficacité de ce fin marketeur, les Rhodes-Extérieures peuvent se targuer d'être le premier canton suisse, avant Genève, à avoir élu deux femmes au gouvernement. Chez les radicaux vaudois, le «renouveau» souhaité par Olivier Feller a eu lieu, mais pas suffisamment à son goût: «Nous devrions être plus politiques, faire plus de propositions, être un peu moins gouvernementaux, un peu moins conformistes». Il appelle à un changement de style: «Le fait d'être gouvernemental n'est pas un programme politique suffisant pour des parlementaires».
Olivier Feller, malgré son aisance et ses emportements verbaux, sait garder une certaine retenue, un minimum de froideur, même si on le sent possédé par une sorte de foi mystérieuse. Tout le contraire du Genevois Pierre Maudet, 25 ans, qui pratique, dit-il, «la politique par effraction». La première fois que Guido Schommer a rencontré Pierre Maudet, le premier avait 22 ans, le second seize. Ils cherchaient chacun à constituer un parlement des jeunes. Mais la carrière politique de Pierre Maudet avait déjà commencé à onze ans, le jour où il s'est décidé à écrire une lettre aux autorités genevoises concernant la pratique en ville du skateboard. «On m'a répondu avec l'en-tête suivant: Messieurs!!!» Désinvolture coupable, maladresse impardonnable. Choqué, ce fils de Vendéen catholique converti au protestantisme s'est juré qu'il ferait lui-même de la politique. On allait voir ce qu'on allait voir. Et effectivement, on a vu. Et entendu.
Encore adolescent, il propose et obtient l'installation de distributeurs de préservatifs dans les écoles; à 18 ans, il est l'un des promoteurs de la Fédération suisse des parlements de jeunes; à 24 ans, il accède au législatif de la ville de Genève. Aujourd'hui, il ne cache pas que «les élections fédérales l'intéressent». D'aucuns le disent trop jeune. Qu'importe: «Je ne demande pas, je fonce, j'entre, je me présente.» Il déteste quand on lui dit: «Touchez pas à ça.» Pierre Maudet touche à tout ce qu'il veut. «Je suis un vulcanologue.» Vulcanologue, mais pas fou. Il ne se présentera aux élections fédérales que s'il a une chance véritable d'être élu et s'il peut faire à Berne «quelque chose d'efficient». Il est habité par une fureur de vivre, une jubilation à parler et à agir, le souci du panache, «quitte, de temps en temps, à se faire estourbir». A l'école, c'était déjà, selon ses propres termes, «un affreux jojo», allant jusqu'à interrompre son directeur Raymond Jordan lors de la cérémonie des promotions de maturité. Une intervention à la Cyrano. «Ah non! C'est un peu court, Raymond! On pourrait dire, ô Dieu, bien des choses au fond. / En variant le ton, par exemple tenez: / Moi, Monsieur, si j'étais directeur, / je donnerais à ma faconde une autre teneur!»
Terreur de l'Exécutif
Un spontané, un forcené, faisant mille choses à la fois, qui ne conçoit l'existence qu'effrénée, toujours ardent, toujours allant, à pied, à vélo ou sur sa planche à roulettes, toujours en mouvement, donnant l'impression que l'objet d'une discussion, pour lui, ne peut être que la pulvérisation du contradicteur. La terreur de l'Exécutif de la ville de Genève et de sa majorité de gauche. Dix ans de politique active, où il a, dit-il, «brassé quantité de choses», des réussites, mais aussi des «plantées», selon son expression, comme la fusion Vaud-Genève ou l'adhésion de la Suisse, non plus à l'Espace économique, mais à l'Union européenne. Il peut se passer n'importe quoi, Pierre Maudet arrive toujours à faire parler de lui. Ce capitaine à l'armée, ce grand brûlé, victime d'un accident à l'armée dont il a réussi à se sortir grâce à ses connaissances et ses réflexes de pompier volontaire, ce jeune homme attentif aux problèmes de la petite enfance, de la drogue ou de la sécurité militaire, cet Européen convaincu, ce surdoué de la politique se défend d'être populiste, même s'il en a parfois les accents. Ainsi, son intervention toute récente devant le Conseil municipal de Genève, où il s'en prend au sommet du G8 à Evian. «En cas de succès, dit-il, tout bénéfice se reportera sur la France organisatrice, en cas de problème, tous les risques se reporteront sur la Suisse qui doit pratiquement gérer seule les anti-G8 sur son territoire, et en particulier sur Genève, qui joue gros en la matière avec sa tradition de ville de paix.» Au final, se justifie-t-il, sa préoccupation est de «vérifier» si l'Exécutif communal a su prendre les devants, en organisant par exemple «un espace à la contestation», une sorte de plate-forme offerte aux sensibilités les plus larges, de façon à «tuer dans l'oeuf» les velléités des casseurs.
«Des coups de pied au cul»
Chef du groupe radical au Grand Conseil neuchâtelois, Damien Cottier, 28 ans, historien et assistant parlementaire de la conseillère aux Etats Michèle Berger-Wildhaber, est déjà, comme Guido Schommer ou même Pierre Maudet, un vieux de la vieille du combat européen. Un enfant du 6 décembre 1992. Et comme les autres, il a compris que l'Europe n'était pas tout, qu'il fallait reprendre les choses par le bas, repartir de zéro, donner au Parti radical neuchâtelois, dont il fut secrétaire cantonal à 20 ans, une ligne résolument centriste, sa ligne historique, de laquelle il avait dévié pour ressembler de plus en plus aux libéraux. C'était l'époque où l'on nous disait, rappelle-t-il: «Vous êtes comme les libéraux, mais en moins bien.» Aujourd'hui, Damien Cottier se retrouve à ce qu'il appelle «le centre-droit», dénonçant comme péril majeur pour la Suisse une «mentalité conservatrice», et chez trop de jeunes gens la seule ambition d'être des «assistés», abonnés aux services sociaux, vivant sur le dos du contribuable et s'en trouvant très bien, «alors qu'ils auraient surtout besoin de coups de pied au cul». Tout se passe comme si la Suisse était atteinte d'une maladie de langueur, incapable de se réformer, prisonnière des conservatismes de gauche comme de droite. Le pire serait que l'addition de ces deux conservatismes décroche la majorité aux élections fédérales 2003. Question de Guido Schommer: «Qui, en dehors des radicaux, a encore le courage de faire ce qu'il faut?»
Collaboration: Christophe Flubacher
«Qui, en dehors
des radicaux, a encore
le courage de faire
ce qu'il faut?»
Guido Schommer
Guido Schommer, le marketeur de génie
1972 Naissance à Saint-Gall dans une famille originaire des Rhodes-Extérieures d'Appenzell.
1992 S'épuise à défendre l'EEE.
1993 Entre au Parti radical.
1996 Fin de ses études d'économie à l'Université de Saint-Gall, tentative avortée d'élection au Conseil communal de Teufen, imputable à son combat pour le droit de vote et d'éligibilité aux étrangers.
1997 Chef de presse du Parti radical suisse.
2001 Secrétaire général du Parti radical suisse.
2003 Aura déjà connu trois présidents, Franz Steinegger, Gerold Bührer et Christiane Langenberger.
Marie-Laure Béguin, la fille de bonne famille
1975 Naissance. Fille de Thierry Béguin, ancien conseiller aux Etats radical, aujourd'hui conseiller d'Etat neuchâtelois.
1993 Rejoint les Jeunes Radicaux neuchâtelois.
1995 Elue au Conseil général de Saint-Blaise en même temps que sa mère et l'une de ses trois soeurs.
2001 Elue au Grand Conseil neuchâtelois.
2003 Avocate de formation, travaille dans un cabinet à Cernier.
Stéphanie Vogel, l'humaine condition
1974 Naissance. Fille de Daniel Vogel, ancien conseiller national radical de 1995 à 1999.
1991 Etudie la psychologie à Genève.
1997 Rejoint les Jeunes Radicaux neuchâtelois.
2001 Elue au Grand Conseil neuchâtelois.
2003 Travaille à la Croix-Rouge au département Migration et prévention de la violence ainsi qu'à la Fondation Borel auprès d'enfants souffrant de troubles du comportement.
Pierre Maudet, le flamboyant politique
1978 Naissance d'un père vendéen et d'une mère grisonne.
1989 A 11 ans, écrit aux autorités genevoises afin qu'elles facilitent la pratique du skateboard.
1993 Préside le premier Parlement des jeunes.
1998 Chargé d'organiser à Genève les festivités du passage à l'an 2000.
2000 Se lance dans la campagne pour l'Union Vaud-Genève.
2003 Capitaine à l'armée, étudie le droit, siège au Conseil municipal de Genève, s'implique dans le sauvetage, ambitionne le Conseil national.
Olivier Feller, la liberté de l'esprit
1974 Naissance de parents bernois établis à Genolier (VD).
1996 Entre au Parti radical après la déconfiture électorale de Jean-Christian Lambelet. Président du Conseil communal de Genolier.
1999 Est élu au Grand Conseil, où il ne craint pas d'affronter le chef radical des finances Charles Favre, chaque fois que les communes sont priées de passer à la caisse.
2002 Juriste au Centre patronal vaudois.
2003 Candidat déclaré au Conseil national.
Damien Cottier, le retour aux sources
1975 Naissance au Landeron (NE).
1992 Militant pour l'adhésion à l'EEE, se retrouve dans les grandes manifs organisées à Berne et Neuchâtel après le 6 décembre.
1995 Secrétaire cantonal du Parti radical neuchâtelois.
1997 Election au Grand Conseil, où on l'investit immédiatement de hautes responsabilités.
2003 Admirateur d'un radicalisme historique qui a créé l'AVS et voté la première loi sur le travail, serait volontiers candidat au Conseil national. Une thèse HEI en préparation.
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