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Par Elisabeth Gordon - Mis en ligne le 12.03.2010 à 15:39 |
Ne boudons pas notre fierté. La Suisse occidentale abrite une véritable mine d’or, trop souvent insoupçonnée. En guise de métal jaune, elle dispose de cerveaux, d’entreprises petites et grandes et d’investisseurs qui tous concourent à faire de la région une véritable Health Valley. Une vallée dédiée aux sciences de la vie, à la santé et qui s’articule autour de deux gisements. La biotechnologie qui développe et fabrique des substances thérapeutiques, notamment par génie génétique. Et les technologies médicales, un secteur qui produit des prothèses, des implants, des dispositifs médicaux, des équipements de laboratoire, etc. Biotech et medtech représentent de bons filons. Pour l’économie régionale et nationale, puisque ce domaine d’activité affiche une croissance de plus de 10% par an. Mais aussi pour les patients en puissance que nous sommes. C’est en effet dans les centres de recherche académiques ou privés que s’élabore la médecine de demain. Les chiffres donnent un bon aperçu des ressources de la région. Sur une surface limitée, la Suisse occidentale héberge, d’après l’association BioAlps, quelque 750 entreprises (450 de biotech et 300 de medtech) qui emploient 20 000 personnes. «Cela représente une population de 100 000 personnes qui vit sur les salaires générés par ce secteur», précise Philippe Meuwly, ex-directeur général adjoint d’OM Pharma et fondateur de Novipart. Elle compte par ailleurs dans ses universités, hautes écoles et hôpitaux, 500 laboratoires où travaillent 5000 chercheurs. Ce tableau est imposant sur le plan quantitatif. Mais la qualité est aussi au rendez-vous. Pour les centres de recherche, l’excellence se lit dans le nombre de publications scientifiques qui, rapporté à la population, place la région au 3e rang en Europe, derrière Cambridge et Oxford en Grande-Bretagne. Pour les entreprises, elle se traduit en termes de brevets et par le fait que 80% à 90% des produits et équipements fabriqués sont écoulés à l’étranger. Un exemple: les ventes de Medtronic au premier semestre 2009 ont représenté, à elles seules, près de 1% des exportations suisses, d’après l’Administration fédérale des douanes! Une longue histoire. Les raisons de ce succès plongent leurs racines dans l’histoire. «A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des industries chimiques, venues chercher sur place de l’électricité et de la main-d’œuvre bon marché, se sont installées en Suisse, en particulier en Valais», rappelle Bertrand Ducrey, CEO de Debio RP. De la chimie, on est tout naturellement passé à la pharma, puis à la biotech qui a «connu une véritable impulsion il y a une trentaine d’années». La pharma, conjuguée à la microtechnique qui a fait la réputation de Neuchâtel, a favorisé l’émergence des technologies médicales. Cela se traduit aujourd’hui par «un tissu économique romand diversifié, explique Bertrand Ducrey. Globalement, plus on se rapproche du lac Léman, plus on a une culture de recherche; plus on s’en éloigne, plus on trouve des activités de développement et des structures industrielles que la présence des HES vient renforcer.» La variété ne se manifeste pas seulement au niveau géographique. La région compte des sociétés de tailles différentes, dont les activités couvrent tout le spectre médical. On y trouve des entreprises qui se focalisent sur le traitement des maladies neurologiques (comme AC Immune ou Addex Pharmaceutical), des cancers (comme Celgene International ou Merck Serono), de l’infertilité (comme Ferring) et bien d’autres encore qui s’attaquent aux maladies cardiovasculaires, inflammatoires, infectieuses, etc. Il y a celles aussi qui développent des dispositifs médicaux, tels les pacemakers de Medtronic ou les valves cardiaques d’Edwards Lifesciences, les implants orthopédiques de Stryker ou de Synthes Raron. Sans oublier celles qui, à l’instar de Lonza, fournissent des produits, des technologies et des services aux autres compagnies du secteur (voir notre carte). Une place à part. Cette diversité confère à la Suisse occidentale une place à part dans le paysage helvétique. «La dynamique est différente de celle que l’on observe à Bâle qui abrite deux entreprises dominantes, Roche et Novartis, commente Elmar Schnee, président de Merck Serono. Ici, constate ce Suisse alémanique, il est plus facile de collaborer avec plusieurs entreprises.» Notamment avec des start-up qui jouent un rôle moteur dans l’innovation. «Les petites compagnies sont à l’origine des deux tiers des molécules qui arrivent sur le marché», selon Patrick Page, directeur général de Gen-KyoTex. D’où l’importance des parcs scientifiques et incubateurs qui soutiennent les startup en mettant à leur disposition des locaux, en leur prodiguant des conseils en tout genre et en les aidant à trouver des capitaux. En amont. Lever des fonds reste, en Suisse, plus difficile qu’aux Etats-Unis, mais les entreprises disposent toutefois de diverses sources de financement. En amont, les «fondations jouent un rôle très important», souligne Sacha Sidjanski, responsable des relations extérieures de la Faculté des sciences de la vie de l’EPFL. Elles permettent notamment à des scientifiques qui veulent se faire entrepreneurs de «creuser une idée et de la faire aboutir, ou au contraire de l’abandonner», avant que d’autres institutions comme la CTI (l’agence pour la promotion de l’innovation de la Confédération) ou des programmes européens prennent le relais. Elles peuvent aussi trouver des fonds auprès des investisseurs que Francesco De Rubertis, associé responsable des activités d’Index Ventures dans le domaine des sciences de la vie, classe en deux catégories. «Les investisseurs du marché public ont plutôt une vision à court terme. Ils parient sur une molécule bien identifiée. Les sociétés de capital-risque, qui participent à la création de nouvelles sociétés, pensent à long terme et parient sur la capacité du management scientifique à faire des découvertes.» Et Francesco De Rubertis de constater que, comparée à d’autres pays, «la Suisse est vraiment bien placée sur le marché des biotechnologies». Des propos que nuance Patrick Scherrer, CEO de Wildmann Associates. «On ne trouve pas énormément de capital-risque en Suisse, surtout aujourd’hui, dans le contexte économique difficile. Nous sommes donc amenés à attirer des investissements étrangers qui représentent souvent les deux tiers du capital des entreprises helvétiques. C’est une situation paradoxale.» Il est vrai que le secteur de la santé est particulièrement risqué, car le parcours entre la découverte d’un nouveau médicament et sa mise sur le marché est long et onéreux. «Le développement d’une molécule coûte entre 800 et 1200 millions de francs», précise Philippe Meuwly. En cas de réussite, «c’est le jackpot», commente Patrick Page tout en précisant que les chances de succès «sont de l’ordre de 1%». A en croire le directeur général de GenKyoTex, la principale difficulté n’est pas de trouver des fonds pour lancer une start-up, mais pour poursuivre ses projets. «Les investisseurs attendent que la molécule soit testée lors d’essais cliniques de phase II, c’est-à-dire qu’elle fasse la preuve de son activité sur l’être humain», ajoute Patrick Page en constatant que pour les petites sociétés, «la situation est difficile». Malgré tout, les entreprises de biotech suisses ont levé près de 200 millions de francs en 2007, ce qui place le pays en troisième position, après l’Allemagne et la Grande-Bretagne qui a fait à peine mieux, selon un rapport d’Ernst & Young. Liens de proximité. La Suisse occidentale a bien d’autres atouts pour attirer les entrepreneurs. A commencer par son système d’éducation et ses centres de recherche qu’Elmar Schnee n’hésite pas à qualifier de «formidables». La clé de la créativité et de l’innovation réside dans les liens de proximité qui peuvent s’établir entre la recherche académique et les entreprises. A ce titre, la région est particulièrement bien lotie avec ses universités, ses hôpitaux universitaires, ses HES et son école polytechnique. Chacun joue sa partition dans le long processus menant d’une découverte scientifique à la fabrication et à la commercialisation d’agents thérapeutiques ou de technologies médicales, en passant par les tests cliniques, la valorisation et le développement. Autant de compétences qui mettent la Suisse occidentale en bonne position pour affronter les marchés de la santé de demain. La médecine se trouve en effet à un tournant de son histoire. «Les médicaments deviennent plus que des médicaments, les dispositifs médicaux plus que des dispositifs médicaux», constate Benoît Dubuis, président de BioAlps (lire en page 58). En d’autres termes, les barrières qui auparavant séparaient la biologie et la médecine de l’informatique, de l’électronique, de la microtechnique ou des technologies de la communication s’écroulent peu à peu. Un virage que l’EPFL, spécialisée dans l’ingénierie, a su habilement négocier en créant, en 2002, une Faculté des sciences de la vie qui compte aujourd’hui plus de 800 collaborateurs. La haute école «figure dans le top 10 des universités européennes», précise Sacha Sidjanski. Ce n’est donc sans doute pas un hasard si IBM a choisi de soutenir un de ses professeurs, Henry Markram, et son projet Blue Brain visant à simuler par ordinateur le cerveau humain. En plagiant les propos de Benoît Dubuis, on pourrait aussi dire que les «aliments deviennent plus que des aliments», tant la convergence entre le secteur de la nutrition et celui de la santé ne cesse d’augmenter. Certes, la nourriture a toujours influencé notre état physiologique. Mais, la science aidant, une nouvelle étape a été franchie avec l’élaboration d’aliments fonctionnels «conçus pour certaines catégories d’individus», constate Laurent Fay. Le responsable du département nutrition et santé au Centre de recherche Nestlé (CRN) en cite pour exemples les laits pour bébés sensibles aux allergies, les aliments conçus pour aider les patients à mieux surmonter les effets d’une chimiothérapie ou les produits destinés aux personnes âgées qui ont perdu le sens du goût. Nutrition et santé: l’alliance est donc promise à un bel avenir et, avec la présence du CRN sur les hauts de Lausanne, la région est en bonne position pour la faire fructifier. Terreau unique. Un tissu industriel diversifié, une recherche de pointe, «une main-d’œuvre de qualité», ajoute Benoît Dubuis: ces ingrédients suffiraient à expliquer que «la qualité des projets en sciences de la vie est supérieure en Suisse qu’à l’étranger», comme le remarque Olivier Tavel, associé gérant de Vinci Capital. Mais la Suisse occidentale a bien d’autres forces sur lesquelles s’appuyer. Notamment sa position géographique, qui favorise les collaborations avec les biopôles de Bâle, Lyon et Milan, et même sa petite taille qui, pour Sacha Sidjanski, «facilite les interactions». Elle peut aussi se prévaloir, note Bernard Ducrey, de sa «culture de précision et d’hygiène». Ou encore de son ouverture internationale, renforcée par la présence de l’OMS à Genève, un facteur indispensable dans un secteur qui vend ses produits et ses technologies bien au-delà des frontières. «La Suisse est aussi très forte dans le domaine de la protection de la propriété intellectuelle, ce qui est très important pour l’innovation», précise Elmar Schnee qui vante aussi «la qualité de la vie» dans la région. Certes, nul ne songe à considérer que nous vivons dans le meilleur des mondes. Un certain nombre de freins bloquent encore le développement de la biotech et de la medtech et risquent d’entraver sa croissance, (lire en page 64). Il n’en reste pas moins que le «terreau est unique», comme le dit Patrick Scherrer et que la Health Valley génère une richesse dont la population de Suisse occidentale est la première à bénéficier. Les autres articles du dossier "Health Valley": Stratégie: l'exemple de Tilocor, par Philippe Le Bé
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