«Une petite quantité de jeunes hommes se comportent de façon complètement impossible. Ils ont créé un climat néfaste.»
S’exprimant dans la presse dominicale, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga n’y est pas allée par quatre chemins pour décrire les tensions suscitées dans les centres pour requérants d’asile par l’arrivée de plusieurs centaines de Tunisiens suite à la chute du régime de Ben Ali.
«NOUS N’AVONS PAS CONSTATÉ DE HAUSSE SI GNIFICATIVE DE LA CRIMINALITÉ DE CES POPULATIONS.» Eric Grandjean, porte-parole de la police genevoise
Depuis le début de l’année, 1042 ressortissants de ce pays nord-africain ont demandé l’asile en Suisse, selon les derniers chiffres de l’Office fédéral des migrations (ODM).
Ils ont commencé à venir en mars, à raison d’environ 160 par mois. Le mois de mai a connu un pic, avec 342 nouvelles arrivées, alors que juin a déjà été légèrement plus calme (284).
Mais les chiffres pourraient à nouveau prendre l’ascenseur à l’automne «lorsque les nombreux réfugiés employés au noir pendant l’été dans le tourisme ou d’autres secteurs informels en Italie chercheront à gagner la Suisse», indique Michael Glauser, le porteparole de l’ODM.
Lui aussi confirme l’existence de «vrais problèmes» dans les centres. «On nous parle de provocations dans la rue, de bagarres, détaille-t-il. Il y a un manque de places, les gens sont sous tension et la plupart des requérants d’Afrique du Nord sont de jeunes hommes célibataires et désœuvrés.»
Tout aussi virulent, un communiqué publié par la Conférence des directeurs des départements cantonaux de justice et police (CCDJP) dénonce les «comportements inadaptés, voire criminels» d’un «nombre croissant de demandeurs d’asile», alors que le maire de Chiasso Moreno Colombo s’est fendu d’une lettre à Simonetta Sommaruga pour lui demander de déplacer le centre d’enregistrement hors de sa commune.
Il invoque des problèmes avec des requérants ivres, ainsi que l’agression d’un employé communal dans un parc. Les médias alémaniques se font pour leur part l’écho des commerçants de Chiasso qui affirment devoir «appeler la police jusqu’à trois fois par jour» et le PLR a organisé, mardi, une conférence de presse appelant à «stopper la pagaille dans la gestion de l’asile».
Qu’en est-il réellement? L’Hebdo a cherché à se procurer des chiffres attestant de ces troubles. Un vrai parcours du combattant. Concrètement, l’ODM n’a connaissance «que de trois cas»: deux retraités ont été détroussés au Tessin et des requérants ont volé et tué un mouton dans le canton de Zurich pour le manger.
Les polices cantonales? Elles ont des chiffres mais il faut souvent insister lourdement ou passer par l’Office fédéral de la statistique pour les obtenir. Pas étonnant que les autorités peinent à avoir une vision d’ensemble de la situation.
Situation stable. Les polices cantonales affirment ainsi à l’unisson que rien n’a changé sur le terrain. «Nous n’avons pas constaté de hausse significative de la criminalité de ces populations depuis le début de l’année», indique Eric Grandjean, porte-parole de la police genevoise, à l’instar de son homologue vaudois Jean-Christophe Sauterel et zurichois Stefan Oberlin.
Un coup d’oeil à la statistique policière dessine pourtant un tableau plus contrasté. Au 30 juin, les requérants d’asile tunisiens avaient commis 82 infractions au code pénal et 104 infractions à la loi sur les stupéfiants dans le canton de Genève. Sur toute l’année 2010, il y en a eu, respectivement, 192 et 228, soit environ la même proportion mensuelle.
Les infractions au patrimoine sont les plus nombreuses (57 cas), suivies des violations de domicile (19 cas). Il y a également une infraction à l’intégrité sexuelle et trois sur la vie et l’intégrité corporelle.
Dans le canton de Vaud en revanche, qui abrite le centre d’enregistrement de Vallorbe, on a enregistré 76 infractions au code pénal depuis le début de l’année et 20 infractions à la loi sur les stupéfiants, contre 62 et 28 sur les 12 mois de l’année précédente, soit le double environ.
La situation est semblable à Zurich, où le nombre d’infractions au code pénal a plus que doublé entre 2010 et 2011 (il y a eu 106 cas depuis le début de l’année contre 76 pour toute l’année dernière), tout comme celles à la loi sur les stupéfiants (64 en 2011 contre 67 en 2010).
Précisant que les officiers ne «constatent pas d’aggravation sur le terrain», Stefan Oberlin émet l’hypothèse qu’une bonne partie de ces délits sont bénins.
Au Tessin, le canton a priori le plus touché car il abrite le centre de Chiasso, les premiers mois de l’année ont donné lieu à 17 infractions au code pénal, 4 infractions à la loi sur les stupéfiants par des requérants d’asile tunisiens. Des chiffres minimes, mais qui marquent néanmoins une nette augmentation par rapport à ceux enregistrés en 2010 (9 et 2 cas).
Thurgovie, où se trouve le centre d’enregistrement de Kreuzlingen, a connu une forte hausse des cas, puisqu’ils sont passés de 8 en 2010 à 55 sur les six premiers mois de 2011. «Les deux tiers concernent des vols à l’étalage», indique toutefois Daniel Meili, porte-parole de la police.
N’a-t-on pas affaire ici à des actes qui contribuent davantage à créer un sentiment d’insécurité qu’une insécurité réelle? «Oui, concède Roberta Pantani, élue de la Lega en charge de la Sécurité à Chiasso. Mais nous sommes une petite ville – 10 000 habitants – alors les demandeurs d’asile deviennent rapidement très visibles lorsqu’ils passent toute la journée dans un parc à boire.»
Dans sa commune, outre les trois agressions susmentionnées, on reproche surtout aux requérants de voler des bières et des cigarettes au Denner du coin ou de quémander de l’argent aux passants.
Dispositif renforcé. Le discours est sensiblement le même dans le canton de Vaud. «Nous n’avons pas perçu de recrudescence significative de la délinquance, indique Philippe Leuba, membre du comité de la CCDJP et conseiller d’Etat vaudois.
Mais nous avons dû prendre des mesures de sécurité exceptionnelles avec une présence policière renforcée devant les centres, une augmentation du personnel en charge des requérants et un rappel ferme des règles et des normes pénales à respecter.»
Il pense que des problèmes pourraient apparaître en cas de «trous» dans ce dispositif, «ce qui sera le cas si nous ouvrons les 400 places supplémentaires que la Confédération nous demande».
Un bilan nuancé qui donne à penser que la charge initiée contre la socialiste Simonetta Sommaruga par la CCDJP, présidée par la libérale-radicale Karin Keller-Sutter, et le PLR ne serait pas exempte de motifs électoraux, à moins de quatre mois du scrutin fédéral.
Quant à la cheffe du Département fédéral de justice et police, elle craint sans doute de tendre une perche à l’UDC et préfère se montrer trop plutôt que pas assez ferme.
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