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Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 29.08.2012 à 16:14 |
L'étoile montanteDouna Loup, scribeElle a 30 ans cette année et son premier roman, le poétique et mystérieux L’embrasure, paru au Mercure de France en 2010, avait récolté moult lauriers: prix Dentan, René Fallet, Schiller découverte, Senghor du premier roman francophone, Thyde Monnier de la Société des gens de lettres. Forcément, Les lignes de ta paume, deuxième roman de la jolie et douce brune, fille de marionnettistes grandie dans la Drôme, ethnobotaniste et mère de deux filles, est attendu avec curiosité. Bonne nouvelle: il est réussi. Très différent de L’embrasure, mieux structuré, plus assuré mais toujours aussi gourmand en matière de mots, bruissant et mouvant, Les lignes de ta paume raconte, à deux voix, l’histoire d’une très vieille dame, Linda, telle que celle-ci la transmet à une toute jeune fille. Linda, née Nelly, a traversé tout le XXe siècle, survécu aux pires chaos familiaux et pris, à l’âge de 60 ans, les pinceaux pour peindre, sculpter et repousser les avances de la mort. Une héroïne à la hauteur de ce beau roman qui dit la transmission, la mémoire et la nourriture artistique.
L'école des femmes de ZoéLe trio Safonoff, Gaulis et RivazRentrée féminine chez Caroline Couteau avec des nouveautés signées Catherine Safonoff, Marie Gaulis et Dominique de Rivaz. Ma première est une fidèle de la maison Zoé qui poursuit une œuvre intimiste et rare depuis plus de trente ans. Ma deuxième est une trentenaire naviguant entre La Chaux-de-Fonds et Sydney, dont le précédent Lauriers amers avait bellement marqué son entrée dans la maison. Ma troisième est une cinéaste suisse qui a publié chez Buchet-Chastel ou L’Aire mais qui choisit Zoé pour son troisième roman. Mon tout constitue la fine équipe d’écrivaines qui donnent le ton de la rentrée littéraire de Caroline Couteau, successeure de Marlyse Pietri à la tête des Editions de Carouge. Elles s’appellent, dans l’ordre, Catherine Safonoff, Marie Gaulis et Dominique de Rivaz, et elles livrent chacune un petit bijou original, flamboyant et joliment dérangeant. Le mineur et le canari raconte avec finesse et humour comment l’amour idéal est peut-être celui que l’on porte à son psy, amour impossible et donc infini. Le rêve des naturels médite (et marche) autour du paradis perdu des aborigènes d’Australie, ces naturels dont le mode de vie a basculé à l’arrivée des Européens. Rose Envy, enfin, raconte l’histoire de Smoothie, amoureuse bientôt veuve, bouleversée par la légende d’Artémisia, reine grecque qui boit les cendres de son mari défunt pour qu’il vive éternellement en elle. Beau programme.
La confirmationAnne-Sylvie Sprenger, autoportraitC’est son quatrième roman en six ans, depuis Vorace en 2007, alors on peut le dire: Anne-Sylvie Sprenger, 35 ans, n’est plus une débutante et Autoportrait givré et dégradant (fidèlement chez Fayard) porte la marque d’une assurance nouvelle, d’une élégance dans la monstruosité qui est la preuve qu’elle sait désormais – un peu plus – qui elle est et ce qu’elle veut des mots et des phrases qu’elle malaxe depuis tout ce temps. Ici, Judith veut mourir en se jetant sous un train, mais Paul, aux commandes de la locomotive, freine à temps. Ils se mettent ensemble, s’aiment, ou tentent de s’aimer. Mais Judith s’ennuie dans la ville de B., en Suisse, sa belle-famille la rejette, et Paul boit, et même le bébé Héloïse ne les sauve pas de l’inéluctable. Fable sur le mal-amour et les névroses familiales, cet Autoportrait jubile de vérité. Judith, comme Anne-Sylvie, écrit «le soir, la nuit», et aime «les histoires outrancières» et «la folie dans l’ombre claire». Mais Anne-Sylvie sait ses distances prendre, et la folie avec le sourire regarder.
Le satiristeJean-Michel OlivierPrix Interallié 2010 pour son roman L’amour nègre (Fallois et L’Age d’Homme), fable jouissive sur la tyrannie de la société de consommation et de spectacle qui suivait Adam, adopté par un couple de stars d’Hollywood version Brangelina, le Valdo-Genevois Jean-Michel Olivier publie son prolongement: Après l’orgie voit se confesser longuement Ming, 25 ans, autre fille adoptive de Matt et Dolorès Hanes, qui passe sa vie à fuir la tyrannie de l’image, tout en en profitant outrancièrement. Vie facile à Hollywood, puis internat en Suisse, défilés en Italie pour les grands couturiers: Ming finit par devenir l’égérie d’un chef de gouvernement, Papi, inspiré de Berlusconi, qui ne jure que par la politique-spectacle. Cette sortie, qui suit le très beau succès de L’amour nègre (60 000 exemplaires), sorti au Livre de Poche en juin, et qui précède la réédition d’une version revue du Dernier mot – une longue nouvelle sur la compagne de Rousseau, Thérèse Levasseur, héritière de l’œuvre du philosophe alors qu’elle sait à peine lire –, ainsi que d’un recueil de textes et d’articles sur L’amour nègre en décembre, est l’occasion pour le grand activiste littéraire qu’est Jean-Michel Olivier, 60 ans cette année, de faire étalage de son vigoureux talent de satiriste acide et d’observateur fin des grandeurs et mesquineries de notre société.
Le maestroMetin Arditi mène le balMetin Arditi livre avec «Prince d’orchestre» son roman le plus intime et libéré. Il écrit bien, publie beaucoup, vend avec succès: Metin Arditi, qui sort avec Prince d’orchestre son huitième roman et son douzième livre depuis Mon cher Jean, son essai sur La Fontaine en 1997, est désormais l’homme qui compte dans le paysage littéraire de la Suisse francophone, d’où il écrit, et bien au-delà. Son dernier roman, Le Turquetto, a glané une impressionnante moisson de prix (Giono, Casanova, Page des Libraires, Benveniste, etc.) et en a définitivement fait un des chouchous des rentrées littéraires de la maison Actes Sud de Françoise Nyssen. Longtemps acteur de la place immobilière genevoise, mécène, président de l’Orchestre de la Suisse romande depuis douze ans, il n’a pas l’aura sulfureuse d’un Chessex – qui restera sans remplaçant ni successeur –, et son destin littéraire est tardif. Mais le terrain qu’il occupe peu à peu en Suisse autant qu’en France est important, influent, consistant, à la hauteur de son engagement aujourd’hui total envers l’écriture. Prince d’orchestre, qui raconte la chute sociale et psychologique d’Alexis Kandilis, chef d’orchestre au sommet de sa gloire pris au piège de blessures anciennes jamais guéries, est sans doute le plus intime d’un Metin Arditi à l’écriture libérée et fluide. Mais en toute discrétion, sans que cela relève du fil narratif, qui n’est pas plus autobiographique que ses précédents – c’est bien plutôt une histoire de correspondances souterraines, des dévoilements involontaires de l’âme et des secrets d’enfance. Kandilis, qui a visé les plaisirs et la gloire bourgeoise, laissant les conventions prendre le dessus et mimant les émotions musicales qu’il ne ressent plus, est peut-être celui que l’écrivain a eu peur de devenir. Metin Arditi est cette semaine à Istanbul pour accompagner la sortie en turc du Turquetto, salué dans la presse comme la réussite d’un enfant du pays. Tout un symbole: ce premier roman à être traduit dans la langue de son pays de naissance, quitté à l’âge de 7 ans pour venir vivre en internat sur les bords du Léman vaudois, raconte l’histoire d’un gamin devenu un grand artiste loin de son pays, et qui y revient pour y devenir très sage, et y mourir. Heureux.
Le philosopheJan MarejkoIl a écrit sur tous les sujets, de l’histoire des sciences à l’économie. Le penseur se lance dans le roman avec Des inconnus dans le couloir (Slatkine), qui suit les tribulations de Bogdan entre la clinique de Belle-Idée où est internée sa puritaine de femme, sa maîtresse et son meilleur ami lui-même amoureux de la femme de Bogdan. Bienvenue dans le monde merveilleux de la fiction.
Le dessinateurFrédéric PajakL’écrivain-dessinateur en parle depuis vingt ans, il y pense depuis ses 17 ans: le 1er tome de son Manifeste incertain, qui en comptera neuf, paraît le 4 octobre. Sous-titré «Avec Walter Benjamin, rêveur abîmé dans le paysage», ce roman dessiné suit l’écrivain allemand dans les tourments de l’Europe des années 30. Les dessins seront exposés à la galerie genevoise Papiers Gras dès le 1er novembre.
Le bibliothécaireBenoît DamonAlias Serge Laplace, le Genevois, frère d’Yves, publie un érudit Trois visites à Charenton (Champ Vallon), récit qui suit le peintre Théodore Géricault dans ses visites à l’hospice de Charenton où il exécute dix portraits d’aliénés, dont celui dudit «Monomane de la guillotine». Qui lui raconte la Révolution, le marquis de Sade, Marie-Antoinette ou Louis XVI.
Le questionneurDaniel FazanIl fera jaser, à coup sûr, ce Millésime que nous livre Daniel Fazan, homme de radio, curieux et gourmand, patenté le 4 octobre chez son éditeur Olivier Morattel: sur fond de vignes de Lavaux, deux hommes mariés s’aiment et tentent de recoller les morceaux de leur identité. Un quatrième roman audacieux et fin.
La jeune écurie des Editions de l'AireCédric PignatIl écrit des nouvelles comme on respire. Cédric Pignat, né à Moudon en 1980, juriste puis prof de français, admirateur de Fante et de Chessex, livre avec Les murènes un premier recueil d’une trentaine de nouvelles. Courtes, denses, oniriques ou hyperréalistes, elles ne laissent pas indifférent, rédigées avec soin et juste ce qu’il faut de préciosité pour imposer d’emblée un univers bien à elles. Léonard CrotNé, lui, à Orbe en 1980, guitariste et chanteur rock, Léonard Crot recrée un univers nocturne, fébrile et troublant dans son premier roman publié, Les pommiers de la Baltique. Trois voix s’y croisent, un homme obsédé par la blondeur d’un amour adolescent, une femme au mariage brisé et une jeune fille fascinée par l’attirance de sa mère pour la mort. Malgré l’étrangeté, malgré le rythme heurté, la magie de la langue opère. C’est parfois l’essentiel. Bastien FournierDramaturge et enseignant valaisan né en 1981, auteur d’une étonnante «trilogie de Simon» (La Terre crie vers ceux qui l’habitent, Salope de pluie et Le cri de Riehmers Hofgarten, le tout aux Editions de l’Hèbe), Bastien Fournier débarque chez Michel Moret avec Pholoé, l’histoire d’une adolescente lancée dans une quête sexuelle et mélancolique qui la perd autant qu’elle la sauve. A Berlin, elle se laisse prendre, parfois aimer, pensant que de la peau naît la vie. Laconique, sobre et dur.
Les beaux gosses qui confirmentAlbanese, Mouron et Dicker de retourLeur deuxième roman est encore meilleur que le premier. Ils ont une belle petite gueule, ce qui peut servir. Ils ont chacun publié un premier roman qui a connu son joli succès: le prix des Auditeurs de la Radio romande en 2010 pour La chute de l’homme (L’Age d’Homme) d’Antonio Albanese, 42 ans, le prix des Ecrivains genevois pour Les derniers jours de nos pères (Fallois/L’Age d’Homme) de Joël Dicker, 27 ans, buzz efficace pour Au point d’effusion des égouts (Morattel) de Quentin Mouron, 23 ans. Leur deuxième roman sort ces jours et, dans les trois cas, alléluia, il est meilleur que le premier. Le Lausannois Antonio Albanese, qui partage son temps entre écriture, enseignement et musique, livre avec Le roman de Don Juan (L’Age d’Homme) une habile et jouissive parodie de romans à l’eau de rose, baladant le lecteur entre de multiples niveaux de «réalités» pour une réflexion sur la séduction et l’usure des sentiments aussi pertinente que divertissante. Quentin Mouron plonge dans un patelin du Québec où il a habité enfant, Notre-Dame-de-la-Merci (Morattel), pour se faire le témoin d’une tragédie minuscule et désespérée se jouant entre deux hommes et une femme perdus entre frustrations, solitude, élans du cœur et cocaïne. Quentin Mouron se la joue toujours, mais avec une telle délicatesse dans la phrase, parfois, qu’il nous tire les larmes. Du grand art, déjà. On se réjouit de savoir qu’il travaille à une comédie sur Facebook et autres Twitter. Joël Dicker, enfin, livre les 670 pages d’un thriller américain dense, touffu, philosophiquement et stylistiquement fort bien tenu. La vérité sur l’affaire Harry Quebert (Fallois/L’Age d’Homme) raconte comment un jeune écrivain à succès bloqué sur sa page blanche part dans le New Hampshire prouver que son ami Harry Quebert n’a pas assassiné, trente ans auparavant, sa jeune fiancée.
Les pseudo-débutantesCorinne Page, Sabine Dormond et Amélie ArdiotDeux observatrices fines de la vie qui va, chacune bien engagée dans la vie sociale et communautaire, livrent leur premier recueil de nouvelles. Dynamique présidente de l’Association vaudoise des écrivains depuis l’an dernier, Sabine Dormond publie Full sentimental aux Editions Mon Village, des textes souvent piquants, enlevés et cocasses. Enseignante et psychothérapeute, Corinne Page (photo) livre une pincée de Mignardises (Favre), rencontres, souvenirs et notations franches, pensives et honnêtes, encouragement à ouvrir les yeux sur le monde alentour. A l’Aire, Amélie Ardiot (photo) livre, cinq ans après un confidentiel et japonisant Kitsune (Encre Fraîche), un très honorable roman tournant autour d’une intrigante boîte à musique qui traverse le temps et les vies de ses propriétaires. Son titre? Malinconia. Du côté d’Orbe, Bernard Campiche attend que la cavalerie soit passée pour livrer ses nouveautés fin octobre. Soit Le cadeau de Noël, roman noir signé Daniel Abimi enquêtant sur le meurtre d’une employée d’une station-service, Les hommes s’appellent Mohamed, de Sylvaine Marguier, suite de son précédent Miracle des jours situé dans l’Algérie du XIXe siècle, et un recueil de nouvelles de Marina Salzmann, coresponsable de la revue en ligne Coaltar. Bonne nouvelle: un nouveau roman d’Anne Cuneo nous attend en janvier. |









