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Les Romands règnent sur l'armée

Mis en ligne le 24.07.2003 à 00:00

Stratégie Christophe Keckeis et Luc Fellay sont les hommes forts de la nouvelle défense nationale. Ce n'est pas un hasard: la réforme de l'armée a été imaginée par des francophones, et les Alémaniques n'attachent plus autant d'importance qu'autrefois à l'institution, explique Antoine Menusier.

L'Hebdo; 2003-07-24

Les Romands règnent sur l'armée

Stratégie Christophe Keckeis et Luc Fellay sont les hommes forts de la nouvelle défense nationale.

Ce n'est pas un hasard: la réforme de l'armée a été imaginée par des francophones, et les Alémaniques n'attachent plus autant d'importance qu'autrefois à l'institution, expliqueAntoine Menusier.

Après avoir été, dans les années de guerre froide, un pouvoir alémanique, l'armée suisse est devenue, timidement d'abord, puis résolument, l'affaire des Romands. Qu'on en juge: parmi les trois commandants de corps, grade le plus élevé que compte la nouvelle défense helvétique, deux sont francophones, le Neuchâtelois Christophe Keckeis, chef suprême, et le Valaisan Luc Fellay, patron des Forces terrestres. Cette forte présence romande rend compte de la place prépondérante des officiers de langue française dans la conception et la réalisation d'Armée XXI. La réforme de la défense nationale procède en effet de travaux de réflexion dirigés par un francopho- ne, l'ancien secrétaire d'Etat Edouard Brunner, qui ont donné lieu à un rapport rédigé en français dans sa version originale. «Chose extrêmement rare, en Suisse, pour un document fondateur», remarque celui qui fut également ambassadeur à Washington et à Paris.

A quoi cela tient-il? Peut-être beaucoup moins à un hasard qu'à la relation différente qu'entretiennent Romands et Alémaniques avec trois entités ou valeurs: l'Etat, l'étranger, la discipline. Après la chute du mur de Berlin, les Alémaniques ont donné l'impression d'être incapables d'imaginer, pour l'armée suisse, d'autres missions que la défense du territoire. L'effondrement de l'Union soviétique allait, au fond, les emporter eux aussi, atteints qu'ils étaient par la disparition soudaine de repères et, plus grave, par le doute. Le champ, pour les Romands, fut libre. Ils n'eurent même pas à se battre. La chute de l'empire rouge, en effet, ne fut pas que la défaite de l'idée communiste, elle fut aussi celle de ceux qui, en Occident, avaient assis leur domination sur l'immobilisme. Or c'est dans la partie majoritaire du pays, en Suisse alémanique, que cet immobilisme était le plus criant, et c'est là, comme précédemment dans l'Allemagne des années de plomb, qu'il fut le plus combattu, par les écologistes et l'extrême gauche en général. L'armée, en mains alémaniques, succomba. L'initiative populaire demandant sa suppression, soumise au peuple en 1989, enclencha le processus de décomposition.

Décomposition morale L'historien militaire Jean-Jacques Langendorf n'hésite pas à parler de «décomposition morale» dans les rangs germanophones de l'armée suisse. «On l'ignore trop souvent chez les Romands, mais dans les années 70 et 80, l'armée suisse, dominée par les Alémaniques, a essuyé des attaques et remises en question qui l'ont profondément touchée. Des attaques d'Allemagne, sous la plume du chroniqueur militaire du Spiegel, notamment, qui critiqua à plusieurs reprises les choix de la défense helvétique et au sujet duquel on apprendra par la suite qu'il travaillait pour la Stasi. En Suisse, l'ouvrage de Max Frisch, Livret de service, indéniablement fort d'un point de vue littéraire, n'en était pas moins subversif.» Les élites militaires alémaniques, comme celles d'Allemagne et d'Autriche, se sont abandonnées au «vague à l'âme», «penchant germanique s'il en est», note encore Jean-Jacques Langendorf.

Alors qu'à l'est du pays on se posait des questions culpabilisantes, à l'ouest, parmi les cadres francophones de l'armée, on estimait n'avoir aucun compte moral à rendre. La réforme Armée 95 - premier coup de couteau dans le gras militaire - partit d'un groupe d'officiers du canton de Vaud, où l'on trouvait le commandant du corps de campagne 1, Jean Abt, surnommé le vice-roi, car en plus de sa fière allure, il avait tendance, disait-on, à se prendre pour un souverain. L'esprit réformiste ne devait plus quitter les terres romandes. C'est pour ainsi dire un fait constant dans l'histoire militaire suisse: en période troublée, des têtes francophones émergent. Ainsi les généraux Dufour et Guisan. Le Genevois Guillaume Henri Dufour fut l'esprit fort de l'armée de 1830 à 1860 et au-delà: au moment de la révolution de Juillet, alors colonel, il élabora une stratégie défensive «nettement fondée sur la notion d'un réduit central», relève Hans Rudolf Kurz dans son Histoire de l'armée suisse, de 1815 à nos jours (Editions 24 Heures, 1985). C'est lui qui mit fin au Sonderbund, par les armes mais avec «humanité». Lui qui encore, nommé commandant en chef, organisa les troupes pour faire face à la Prusse qui menaçait en 1856 de restaurer la monarchie en territoire neuchâtelois. On pourrait ajouter à ces grandes figures le Vaudois Henri Jomini, qui a mené une carrière militaire mouvementée et exemplaire: il réorganisa le Ministère de la guerre de la République helvétique et devint, quelque dix ans plus tard, général de l'armée impériale de Russie.

L'officier romand, à l'inverse de son homologue alémanique, ne semble souffrir d'aucun complexe lié à sa charge. Sans doute, dans la partie germanophone du pays, l'élite militaire a-t-elle longtemps traîné - en silence, comme il se doit - un boulet nommé Ulrich Wille, général en chef pendant la Première Guerre mondiale, accusé alors de sympathies pro-allemandes. Avec lui, l'armée suisse épousa, pour longtemps, les dogmes prussiens. Mais cela n'empêcha pas les Genevois, une fois le conflit terminé, de l'acclamer lors de divers défilés. Il serait faux, cependant, de penser que les haut gradés alémaniques manquent de grandeur et d'esprit d'initiative. Lors de la guerre franco-allemande de 1870-71, alors que Bourbaki et ses hommes s'apprêtaient à trouver refuge en Suisse, le général Hans Herzog s'opposa à un Conseil fédéral qui semblait sous-estimer les dangers. Le même Herzog rédigea par la suite deux rapports courageux à l'attention de l'Assemblée fédérale, dans lesquels ils critiquaient notamment l'insuffisance de l'entraînement des contingents cantonaux.

Une transformation sociologique de l'encadrement militaire alémanique est à l'origine du règne des Romands sur l'armée. Mais ce pouvoir, quelque part, leur a été octroyé par des Alémaniques, précisément. Enfin pas vraiment des Alémaniques, puisqu'il s'agit de Bernois. Quel est le conseiller fédéral qui a donné son envol à la réforme Armée XXI? Adolf Ogi. Qui a eu l'idée - géniale - de former une commission civile, chargée de penser la réforme? Arthur Liener, chef de l'état-major général à l'époque. Qui a nommé Keckeis et Fellay aux postes prestigieux qu'ils occupent actuellement? Le ministre de la Défense Samuel Schmid. Tous des Bernois. «En Suisse, le Bernois, plus que tout autre Alémanique, a à coeur de servir l'Etat, estime Jacques Pitteloud, coordinateur des services de renseignement. L'Etat de Berne a des similitudes avec l'Etat français. Comme les Romands, comme les Français, les Bernois sont habiles à manier les idées.»

C'est ainsi que les Alémaniques ont laissé l'armée devenir un pré carré romand. Arthur Liener,d'ailleurs, conteste cette vision des choses, qui «va trop loin». «Christoph Keckeis et Luc Fellay ont été nommés, à mon avis,en raion de leur excellence et non pas parce qu'ils incarneraient un état d'esprit romand en phase avec les exigences de changement, estime l'ancien chef de l'état-major général. Il n'en demeure pas moins que les Alémaniques dans les années 90 ont compris que l'armée ne serait plus à l'intérieur du pays cet instrument de pouvoir économique et social qu'elle avait été pendant des décennies. «Pour un Zurichois, souligne le Valaisan Jacques Pitteloud, le but, aujourd'hui, c'est d'être CEO dans une entreprise et non plus, comme auparavant, colonel de milice.» Autrement dit, ajoute le coordinateur des renseignements, «l'armée ne présente plus le même attrait qu'autrefois pour les Alémaniques, ce qui explique en partie la place qu'y ont prise les Romands.»

Ce désintérêt relatif de l'élite germanophone pour l'institution militaire renvoie au rapport conflictuel du monde alémanique avec l'Etat. «Celui-ci, dans la partie orientale du pays, y est perçu comme un mal nécessaire, juge le Valaisan, qui parle couramment le suisse allemand pour avoir suivi des études à Zurich. Cela s'est vérifié lors du vote sur l'assurance maternité. Le Romand, lui, mais le Bernois aussi, ont une vision plus jacobine de l'Etat. Leur rapport à l'armée peut, certes, être conflictuel, mais au moins l'élite qui la sert ne vit pas d'états d'âme.» A un niveau politique, avance Jean-Jacques Langendorf, «ce sont des Romands qui, les premiers, au nom de la défense des intérêts de la Suisse, ont critiqué l'action des organisations juives internationales dans l'affaire des fonds en déshérence. C'est Jean-Pascal Delamuraz qui a osé le mot de chantage quand, en Suisse alémanique, on restait muet.»

Question de subjectivité Les Romands, par certains aspects, sont plus militaristes que les Suisses alémaniques, comme les Français le sont davantage que les Allemands. Serviteur de l'Etat parce que serviteur de l'armée, voilà une perspective qui ne rebute pas les francophones. Les nominations de Keckeis et Fellay obéissent à une part d'objectivité: le premier est bilingue, le second a conduit avec succès l'engagement subsidiaire de l'armée pendant le G8. Mais elles répondent aussi à une part de subjectivité: Christophe Keckeis a du charisme, du panache, il incarne le sens du devoir et semble dépourvu de tout complexe. Avec lui, l'armée retrouve une mission. Laquelle? On ne sait pas très bien, mais la mission, en l'occurrence, c'est lui. Luc Fellay est de cette race valaisanne au service de l'Etat, discipliné mais fier, attitude que Jacques Pitteloud, parlant des Romands dans leur ensemble, résume d'une formule: le «facteur corse». Les postes prestigieux de l'économie et de la finance sont détenus par des Alémaniques? Qu'à cela ne tienne, nous, Romands, serons de bons fonctionnaires...

«Facteur corse»: la remarque vaut pour son auteur. Jacques Pitteloud, en France, aurait été énarque ou saint-cyrien. Un énarque remuant et incroyablement ambitieux. Donc sachant affirmer ses opinions et «la fermer» lorsqu'il le faut. Encore qu'il ait manqué de jugeote en médiatisant son mariage avec une Rwandaise - les fameuses «terres» apportées en dot. L'homme appartient aujourd'hui, en quelque sorte, à l'armée, puisqu'il relève administrativement du Département de la défense. Il est de ceux qui ont le plus contribué à la transformation de l'appareil militaire en participant au noyau dur, le fameux «Kernteam» d'Armée XXI, qui était la boîte à idées de la réforme. Sa nomination au poste envié de coordinateur des renseignements, il la doit à son habileté politique - il a su manoeuvrer auprès des partis - mais surtout à sa personnalité. Face à lui concouraient des Alémaniques qui avaient oublié d'ajouter la prestance à l'intelligence. L'ère des ronds de cuir est révolue.

Deux conceptions de la discipline Longtemps, la discipline et l'obéissance, à l'armée, sont allées de pair. L'une, pourtant, n'égale pas l'autre. Christophe Keckeis est discipliné, il n'obéit pas machinalement. Lorsque, en pleins préparatifs du G8, celui qui n'était encore que chef de l'état-major général a cru bon de proposer les services de l'armée pour maintenir la sécurité intérieure, celui-là n'a pas seulement commis un impair, il a aussi désobéi à l'autorité politique en sortant de la sphère militaire. Ce faisant, il a montré qu'il avait du tempérament et donné à penser que le champ militaire, désormais partiellement professionnalisé, allait gagner en autonomie. Officiers romands et alémaniques ne semblent pas avoir la même conception de la discipline et de l'obéissance. La discipline, pour les Romands - et ils sont proches des Français - c'est la condition de l'obéissance. Cela suppose un strict respect des codes, notamment vestimentaires. Chez les Alémaniques, la discipline est, dirait-on, passée de mode: dreadlocks et piercing au sourcil sont tolérés. Ce que Jean-Jacques Langendorf interprète comme un signe de décomposition morale de l'élite militaire alémanique.

Mais que feraient les Romands sans les officiers germanophones qui occupent environ quatre postes de commandement sur cinq dans la nouvelle Armée XXI? «Pas grand-chose, estime Jacques Pitteloud. Nous avons besoin des Alémaniques, ils savent mieux que personne cadrer les idées des Romands. Ensemble, nous formons une sacrée équipe.» Le propos se veut gratifiant, il n'échappe pourtant pas à une certaine condescendance.

Les Romands sont au sommet de l'armée. Cette domination francophone suscite peut-être d'ailleurs des jalousies. De toute façon, Keckeis et Fellay devront un jour quitter leurs postes. Des Alémaniques, alors, pourraient les remplacer. Et c'en serait fini du règne des Romands. Mais ils garderont le mérite d'avoir changé le cours de l'histoire militaire suisse. |

Luc Fellay

Valaisan, 55 ans, commandant des forces terrestres, nommé le 25 juin 2003

Christophe keckeis Neuchâtelois, 58 ans, chef de l'état-major général, nommé le 30 octobre 2002, deviendra chef de l'armée dès le 1er janvier 2004.

Jacques Pitteloud

Valaisan, 41 ans, coordinateur des renseignements, nommé le 20 mars 2000.

Un fait constant dans l'histoire suisse: en période troublée, des têtes

francophones émergent.

Chez les

Alémaniques, la discipline est, dirait-on,

passée de mode.





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