L'Hebdo;
2005-01-20 Les Romands veulent une école unifiée
Sondage Un système plus simple et plus pratique. En cinq questions-clés, «L'Hebdo» fait le tour des aspirations profondes des Romands en matière scolaire. Chantal Tauxe a recueilli les réactions des politiques en charge du dossier.
73% des Romands veulent la même école
Aujourd'hui, chaque canton a son propre système scolaire et les cantons romands oeuvrent depuis quelque temps à l'harmonisation des programmes d'étude. A votre avis, cela suffira-t-il ou faut-il aller plus loin et envisager une école romande unifiée avec les mêmes programmes ou le même matériel?
Les cantons romands harmonisent laborieusement leurs programmes scolaires, mais la population réclame déjà, d'une manière assez stupéfiante, une école romande unifiée. Les politiques soucieux de leurs prérogatives scolaires, héros d'un certain protectionnisme cantonal, sont clairement en retard sur les voeux de la population, qui à plus de 90% veut que le système bouge. L'idée d'une école romande obtient un soutien encore plus marqué dans les villes (73%) qu'à la campagne (67%).
61% en faveur d'une école enfantine obligatoire
Actuellement, l'école enfantine est facultative. Les cantons romands envisagent de rendre l'école enfantine obligatoire afin que tous les enfants apprennent à lire et à écrire avant l'école primaire. Etes-vous favorable à ce projet ou préférez-vous que l'école enfantine reste facultative?
Les cantons romands peuvent foncer, l'école enfantine obligatoire recueille 61,7% d'avis favorables, les partisans d'une structure facultative ne sont que 34,1%. L'école enfantine obligatoire dès 4 ans reçoit les suffrages d'une majorité. Anticiper la scolarisation d'une année supplémentaire, comme Avenir Suisse en a lancé l'idée, ne séduit que 14,3% des Romands, plutôt des pères de famille aisée que les mères.
54% des Romands attendent l'horaire-bloc
Les horaires scolaires ne sont plus en phase avec la vie professionnelle des parents. Certains proposent un horaire bloc, soit la prise en charge des enfants par l'école depuis le matin jusque vers 15 heures, y compris le repas de midi, et la possibilité de devoirs surveillés (facultatifs). Etes-vous favorable à l'introduction d'un tel système ou préférez-vous les horaires actuels?
Les femmes radicales qui en ont fait un de leurs chevaux de bataille seront contentes: l'horaire bloc est attendu par une majorité de Romands. La jungle des horaires scolaires décousus agace, surtout dans les villes, les familles aspirent à plus de praticité. Mais le système actuel conserve un socle de partisans non négligeable, surtout à la campagne (49%) Bizarrement, l'horaire bloc prôné par les radicaux est moins populaire à droite (44%) qu'à gauche (59%).
Une seule école de genève à Delémont Sur le principe, les conseillers d'Etat en charge de l'école approuvent, tout en redoutant les réactions de leur classe politique cantonale respective. Mais sur quel modèle serait-elle construite?, objectent-ils ensuite.
Qui n'en a pas fait l'expérience? On se rencontre à l'occasion d'une réunion de familles et l'on s'inquiète mutuellement des progrès scolaires des enfants. Les Vaudois s'enorgueillissent que leur aînée passe en VSB après avoir failli aller en VSG, alors que les Jurassiens parlent encore de collège et que le Neuchâtelois doit trouver son chemin entre les sections préprofessionnelle, moderne ou maturité... Quand une famille se pique de déménager, l'expérience tourne souvent au cauchemar. D'un canton à l'autre, on ne retrouve ni les mêmes modes d'évaluation, ni les mêmes échéances d'orientation. Ni le même jargon.
Cette diversité est une des «beautés» du fédéralisme suisse, une sorte de marque de fabrique du pouvoir de proximité sanctifié jusqu'à l'absurde. Mais les Romands ne se satisfont plus de cette splendeur, coûteuse au demeurant. Ils sont las de cette grande complication. Les résultats du sondage M.I.S. Trend que nous publions le montrent avec force: les Romands demandent que l'école soit partout la même et qu'elle devienne plus pratique.
Ils sont 73% à revendiquer une école romande unifiée et à estimer que le processus d'harmonisation en cours n'est pas suffisant. A 61%, ils souhaitent que l'école enfantine devienne obligatoire dès l'âge de 4 ans. A 54%, ils exigent que l'école pratique l'horaire-bloc, plus en phase avec la vie actuelle. Le degré de satisfaction par rapport aux systèmes actuels est globalement positif, pourtant seuls 6% des Romands pensent que les enfants sont très bien préparés à leur vie future. Mais lorsque l'on esquisse la question des moyens, le statu quo est plébiscité. La filière unique, l'absence de sélection, telle que pratiquée par le pays - la Finlande - qui obtient les meilleurs résultats scolaires selon l'étude internationale PISA, n'interpelle qu'un Romand sur quatre. La sélection, l'orientation, qui parque les élèves en trois voies selon leurs aptitudes, est plébiscitée à 69%. Un résultat étonnant, si l'on songe aux milliers d'enfants largués sans vrai bagage à la fin de la scolarité par ce système. Il faut voir dans ce résultat la crainte du «nivellement par le bas», explique Marie-Hélène Miauton, directrice de M.I.S. Trend.
La volonté plombée par l'intendance Par-dessus tout, la revendication d'une seule école, partout la même, est profonde. Elle n'est pas particulièrement romande. Une consultation en ligne publiée par Perspective Suisse le 17 janvier indique que 90% des sondés volontaires souhaitent une unification de l'école obligatoire. Les politiques en charge du dossier sont-ils prêts à entendre ce message et à passer la vitesse supérieure? Interrogés par L'Hebdo, les six chefs romands de l'instruction publique se montrent ouverts. Mais, en la matière, leur bonne volonté ne suffit pas. Leurs différents commentaires signalent une multitude d'obstacles. Revue de détail.
Si la création d'une école romande unifiée ne tenait qu'aux chefs de département de l'Instruction publique, ce serait déjà fait, sous-entend le Neuchâtelois Thierry Béguin, qui préside également la Conférence intercantonale latine. «Mais une telle structure ne peut pas se décréter d'en haut, il faut y travailler, convaincre.» Et le radical d'évoquer les «problèmes d'intendance, de véritables casse-tête», si d'aventure les cantons décidaient ensemble de faire partout pareil. Il faudrait par exemple unifier le statut des enseignants, c'est-à-dire mettre à niveau les salaires, les vacances, la prévoyance sociale... La récente expérience du gymnase de la Broye, conduite par Vaud et Fribourg, montre que l'opération consiste à léser les uns et à réévaluer les autres, au risque de créer de nouvelles disparités infracantonales.
Une seule école, oui, mais laquelle? La même école partout. Idéalement, Anne-Catherine Lyon, cheffe du Département vaudois de la formation et de la jeunesse est pour. Mais laquelle exactement? La vaudoise, la fribourgeoise, la genevoise, la valaisanne, la neuchâteloise ou la jurassienne? Ou encore un nouveau système qui reste à définir? Si un projet concret voyait le jour, sûr qu'il susciterait quelques déconvenues. La socialiste s'en voudrait toutefois de doucher tout espoir d'avancer. L'harmonisation en cours via PECARO (le plan d'études cadre romand), va répondre aux aspirations de la population, en unifiant 80% des programmes de la scolarité obligatoire, et en laissant «une marge de manoeuvre de 20% pour le génie cantonal». Sa collègue fribougeoise Isabelle Chassot préfère parler de «traditions» identitaires à maintenir, telle l'instruction religieuse.
Une manière d'avancer dans la complexité qui plaît à Elizabeth Baume-Schneider, ministre jurassienne de l'Education. Petit et sans grands moyens financiers, le Jura est rompu aux coopérations à géométrie variable, mais il tient à certaines spécificités, explique-t-elle, comme les cours d'éducation générale et sociale.
«Les écoles romandes sont enracinées dans leur terreau, renchérit son homologue genevois Charles Beer. Elles ont une assise qui permet un pilotage axé sur les réalités du terrain. Il faut garder des structures de gestion proches des gens, et faire en sorte que les incompatibilités insupportables soient levées.»
Maître d'oeuvre de PECARO, Olivier Maradan, secrétaire général de la CDIP (Conférence suisse des chefs de département de l'Instruction publique), défend l'harmonisation en cours des programmes et des moyens d'enseignement. Elle est certes lente, mais en matière d'éducation, avertit cet expert, les directives imposées d'en haut sans consultation ne passent guère. La concertation est laborieuse, mais se révèle à terme plus efficace. Elle doit aussi, autant que possible, s'inscrire dans le cadre national (ce qui devrait se faire via le projet HARMOS). Pour l'heure, toutefois, PECARO donne aux Romands une longueur d'avance sur les Alémaniques. Aller plus loin, concevoir des structures scolaires identiques dans tous les cantons romands serait, selon lui, une idée très vite bloquée par les débats parlementaires cantonaux.
Jacques-André Haury, député libéral qui a combattu avec succès la disparition des notes dans l'école vaudoise, illustre ce frein: «Une école romande unifiée, mise en place par un concordat, échapperait au contrôle populaire.» L'effet de possibles erreurs pédagogiques serait «décuplé» et ne pourrait être stoppé. D'accord pour harmoniser les objectifs, profiter de ce grand laboratoire qu'est la Suisse fédéraliste pour copier les bonnes réalisations, mais pas question de céder sur la souveraineté cantonale. Présidente du Syndicat des enseignants romands (SER), Marie-Claire Tabin dénonce «ce fédéralisme qui nous encrasse» et sert «d'éteignoir». Elle redoute que les avancées de PECARO soient réinterprétées par chaque canton, que «chacun refasse sa petite cuisine». Le SER a, pour sa part, toujours appelé de ses voeux une harmonisation plus poussée.
Alors que les cantons romands connaissent de graves difficultés budgétaires, les économies d'échelle que permettrait une seule école romande n'ont été évoquées spontanément par aucun de nos interlocuteurs. Et le débat sur l'efficience du système scolaire apparaît totalement tabou.
Scolariser plus tôt La Jurassienne Elizabeth Baume-Schneider résume ainsi la quadrature du cercle scolaire romand: «Etre copartenaire, coconstructeur avec un abandon de souveraineté cantonale librement consenti.» La validité de formule aura l'occasion d'être testée grandeur nature avec le débat qui s'amorce sur l'école enfantine. Se basant sur PECARO, la plupart des chefs de l'Instruction publique romands souhaitent unifier l'âge d'entrée ( à 4 ans), et la durée (deux ans). Les résultats de notre sondage montre que cette proposition jouit d'un solide support. Mais concrètement, elle pose encore problème. «Dans le Haut-Valais, il y aura un décalage, prévient Claude Roch, l'école enfantine commence à 5 ans». A Fribourg, Isabelle Chassot devra déjà convaincre qu'une année d'école enfantine supplémentaire serait un atout: pour l'heure les petits Fribourgeois n'en font qu'une.
Vaud et Genève souhaitent rendre sa fréquentation obligatoire afin de pouvoir renforcer les objectifs d'apprentissage (en évitant toutefois l'instauration d'évaluations synonymes de couperet et de redoublement). Thierry Béguin y est aussi en principe favorable mais demande encore quelques cautions scientifiques (L'Hebdo propose celle du psychologue zurichois Wilkening en page 19). Pour Monique Capt, présidente de l'Association vaudoise des enseignant(e)s du cycle initial, il s'agit de «favoriser l'éveil et pas le formatage». Autrefois, l'école enfantine était focalisée sur la lecture, qui a pâti de l'introduction d'autres domaines d'apprentissage. Désormais, il s'agit de «rééquilibrer en clarifiant les objectifs». Mais, on se fait «une fausse idée du passé en prétendant qu'il y a vingt ans tous ceux qui entraient à l'école primaire savaient lire couramment», note cette maîtresse exerçant de longue date.
Des horaires plus pratiques La discussion sur l'horaire-bloc, elle, a été mise à l'agenda politique par les femmes radicales. Le résultat de notre sondage réjouit Barbara Perriard, leur porte-parole. Il vient à point nommé alors que la proposition a essuyé un échec au Conseil des Etats, au nom du «respect de l'autonomie cantonale», et doit encore passer devant le Conseil national où, selon elle, «elle a plus de chances de rallier une majorité». Les femmes radicales ont toutefois décidé de faire pression dans les cantons, explique-t-elle. Mais là encore, la volonté populaire risque de se déliter au contact du terrain.
L'horaire-bloc (ou horaire continu) recoupe en effet deux notions: les heures d'entrée et de sortie de l'école unifiées et la prise en charge des repas, voire des devoirs surveillés. Anglaise par sa mère, Anne-Catherine Lyon, par exemple, y est favorable depuis toujours. Mais en la matière, elle ne pourra pas faire grand-chose sans les communes, qui, dans le canton de Vaud, sont compétentes en matière d'accueil parascolaire. A Neuchâtel aussi, Thierry Béguin aimerait «faciliter la vie des parents». Le Grand Conseil doit bientôt examiner un projet permettant au canton d'édicter des directives aux communes. Le Valaisan Claude Roch note que «le val d'Anniviers pratique l'horaire-bloc», mais souhaite laisser aux communes le soin de s'organiser selon la demande. Charles Beer note qu'une étude menée récemment à Genève n'a pas permis d'identifier un horaire idéal.
Le débat sur la filière unique aura bien lieu Quant au débat sur la filière unique, il ne paraît pas mûr. A moins qu'il ne faille interpréter le soutien à près de 70% apporté au système actuel comme une sorte de soumission aux impératifs de la sélection ou à la nécessité d'orientations précoces. Thierry Béguin l'a souvent observé: «Les gens ont peur que si la compétition est absente de l'école, alors qu'elle est tellement présente dans la société, leurs enfants deviennent des inadaptés sociaux.» Anne-Catherine Lyon appelle tout de même de ses voeux «une réflexion large et ouverte» sur la manière «d'assurer l'égalité des chances et d'améliorer les résultats globaux». Marie-Claire Tabin annonce pour sa part que les assises romandes 2006 du SER porteront sur ce thème.
Reste que l'harmonisation scolaire est un des premiers domaines où nos ancêtres ont éprouvé le besoin de se coordonner. La Conférence des chefs de département de l'Instruction publique de la Suisse romande et du Tessin a été fondée en 1874. Depuis, on joue à hâte-toi lentement. A la lumière des commentaires provoqués par notre sondage, il serait faux de prétendre que rien n'a été réalisé. Mais, comme le note Isabelle Chassot, «chacun a en tête son école». A ce jour, les efforts et les acquis de l'harmonisation restent invisibles des profanes.
C'est incontestablement un très mauvais point: le respect du fédéralisme est devenu une fin en soi, au mépris des besoins vitaux du pays: améliorer le niveau de formation pour préserver à terme la qualité de vie. | CT
Sondage réalisé du 14 au 18 décembre 2004 par l'institut M.I.S. Trend à Lausanne, auprès de 500 Romands âgés de 18 à 74 ans, représentatifs de la population. Marge d'erreur sur le total de l'échantillon +/- 4,5%.
Le respect du fédéralisme est devenu une fin en soi, au mépris des besoins vitaux du pays.
«La Suisse romande n'est pas un pays. Quel serait le pilotage politique d'une école unifiée?»
Charles Beer (socialiste/GE)
«Il faut définir des standards d'harmonisation, mais en tirant à la hausse, cela prend du temps.»
Claude Roch (radical/VS)
«La société évolue, nos structures qui datent du XIXe siècle ne sont pas adaptées.»
Thierry Béguin (radical/NE)
«Chacun veut bien unifier, mais selon son propre système. Nombre de réformes butent sur cet obstacle.»
Anne-Catherine Lyon (socialiste/VD)
Un satisfecit sans enthousiasme
Comment le système d'éducation prépare-t-il les enfants à leur vie future?
Globalement positif, mais pas très enthousiaste, tel est le jugement des Romands sur le système d'éducation. Un satisfecit obtenu au lendemain de la publication des résultats de l'enquête internationale PISA, légèrement plus favorables pour la Suisse en 2004 qu'en 2000. L'enthousiasme vient surtout des 18-34 ans qui viennent de passer au travers du système de formation. Le faible taux de grande satisfaction (6,4%) est un signe de défiance, le reflet des incessants débats pédagogiques surtout dans les cantons de Vaud et Genève.
Le débat sur la filière unique n'est pas mûr
Certains pays comme la Finlande ne font pas de sélection et laissent tous les enfants dans une même classe jusqu'à 15 ans. Etes-vous favorable à un tel système ou préférez-vous le système actuel?
Méconnue, la filière unique, qui nourrit l'excellence des Finlandais, n'a que peu de supporters. Le système actuel de sélection, qui diffère selon les cantons, est plébiscité, surtout à la campagne (81,5%). Ceux qui soutiennent la filière unique sont plutôt de gauche, ils pensent surtout à assurer l'égalité des chances (47,1%), donner de meilleurs résultats d'enseignement (24,8%) et retarder le moment de la sélection (21,5%).
l'école enfantine à 4 ans L'idée de renforcer les apprentissages précoces a fait son chemin dans l'opinion publique. Sa concrétisation sera un pr emier test de la capacité à dépasser les clivages cantonaux.
«L'école enfantine est un lieu privilégié pour détecter les difficultés et bien débuter.»
Elizabeth Baume-Schneider (socialiste/JU)
«D'accord pour l'uniformisation, mais il faut préserver certaines traditions cantonales».
Isabelle Chassot (démocrate-chrétienne/FR)
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