L’accalmie aura été de courte durée. Et le pic de 2008 à peine assimilé que le prix des matières premières agricoles atteint de nouveaux sommets.
«LA SPÉCULATION EXCESSIVE EST NOTRE CAUCHEMAR À TOUS.» Kees Vrins, patron d’Allseeds
Le blé a gonflé de moitié entre juin et décembre 2010, dépassant les 300 dollars la tonne. Celui du maïs a pris 60% sur la même période, pour franchir la barre des 260 dollars. En décembre dernier, l’indice de référence de la FAO (Food and Agriculture Organization) culminait à 215 points, une moyenne mensuelle record.
Céréales, matières grasses, sucre: les ingrédients de base de l’alimentation humaine sont les plus exposés. Une hausse particulièrement douloureuse dans les pays pauvres et très dépendants des importations pour leur alimentation. A l’instar de la Tunisie, de l’Egypte ou du Maroc, où la faim a déjà fait descendre le peuple dans la rue.
En cause, le rapport entre l’offre et la demande. D’un côté, les récoltes sont mauvaises, surtout pour des raisons météorologiques: sécheresse en Ukraine et en Russie l’été dernier, inondations en Asie au même moment. De l’autre, la demande qui poursuit son inexorable hausse, conduite par l’augmentation de la population et l’évolution des habitudes alimentaires.
Mais l’équation n’est pas si simple. Parmi les inconnues qui la compliquent, les acteurs financiers, qui misent de plus en plus sur le prix des denrées alimentaires pour faire fructifier leurs portefeuilles. Quitte à perturber le fonctionnement d’un marché dont les soubresauts heurtent directement des milliards de personnes.
1) Que se passe-t-il?
A travers la financiarisation du commerce des matières premières agricoles, les consommateurs se trouvent en concurrence avec les spéculateurs. Ces derniers achètent aussi du maïs ou du soja, mais pas pour se nourrir.
Leur objectif est de dégager des plus-values en revendant ces aliments, et ils ne sauraient que faire des tonnes de céréales qu’ils possèdent techniquement si elles leur étaient livrées. Leur présence sur le marché suffit toutefois à faire grimper les tarifs.
«Leur activité entraîne une déconnexion entre les prix et l’offre et la demande», résume Thierry Kesteloot, chercheur en souveraineté alimentaire au sein de l’organisation humanitaire Oxfam.
Le rapport entre mouvements financiers et transactions purement commerciales ne peut être établi de manière précise en raison du manque de transparence qui règne sur ce marché.
Selon la FAO, la spéculation atteint cependant des proportions spectaculaires sur certains segments. En 2008, les volumes de blé tendre rouge échangés virtuellement à la Bourse de Chicago à travers le produit CME Soft Red Wheat ont atteint 90 milliards de boisseaux.
Pourtant, seuls 400 millions de boisseaux réels étaient concernés par ce produit financier. Autrement dit, chaque boisseau a fait l’objet de plus de 2000 transactions.
2) Pourquoi la spéculation se développe-t-elle?
La spéculation est inhérente au commerce des matières premières agricoles. Les négociants qui achètent la production des paysans pour la revendre aux transformateurs sis à l’autre bout du monde encourent d’énormes risques financiers. Les prix peuvent en effet chuter entre l’acte d’achat et celui de la vente, séparés de plusieurs mois.
Vu les tonnages de céréales, sucres ou oléagineux objets de ces transactions, ils ont également besoin de liquidités très importantes. Les négociants sont donc obligés de se financer et de couvrir leurs positions par le biais d’instruments spéciaux (crédits et contrats à termes, ou futures) que seuls les spéculateurs sont à même de leur fournir.
Depuis une vingtaine d’années, des transactions purement financières sont toutefois venues se greffer sur ces mouvements fonctionnels. D’abord, parce que l’environnement leur est devenu plus favorable.
La libéralisation des marchés agricoles (suppression de barrières douanières et de subventions étatiques) a contribué à fluidifier ce marché, le rendant plus accessible aux investisseurs. De plus, la dérégulation des marchés financiers américains a permis aux banques de se livrer à ce genre d’opérations pour leur propre compte.
Ensuite, et plus récemment, parce que les matières premières agricoles se sont imposées comme des actifs sûrs et profitables. D’après la FAO, le rendement annuel des produits liés aux matières premières est de l’ordre de 5,2% à 5,6%. Un résultat similaire à ce que peuvent offrir les actions, la sécurité en plus.
Les fondamentaux qui soustendent le marché des matières premières agricoles laissent en effet présager une tendance haussière des prix à long terme (la demande ne cesse de croître et la production peine à suivre).
3) Qui spécule?
Tout le monde, ou presque. Les structures avides de profits, telles les hedge funds, ont beaucoup fait parler d’elles, accusées de tirer les prix vers le haut ou de les précipiter vers le bas pour réaliser de gros profits à la vente ou à l’achat.
Ceux-ci interviennent directement sur les Bourses spécialisées que sont notamment le Chicago Mercantile Exchange (CME) et l’Euronext Liffe. Mais ces index speculators ne sont pas seuls à tirer profit de l’évolution du prix des matières premières.
Les fonds de pension. Auteur d’une étude sur la flambée de 2008, Christopher Gilbert, professeur aux Universités de Trient et de Londres, pointe du doigt le rôle des investisseurs institutionnels, tels que les fonds de pension et les fonds souverains.
Alléchés par le bon rendement de ces actifs, ces fonds les ajoutent à leurs portefeuilles depuis une dizaine d’années. Si bien qu’ils possèdent aujourd’hui entre 25% et 35% des contrats à terme agricoles (à la base de la financiarisation de ce secteur).
Dans le cas du blé, leur part de marché atteint même 40%. «L’attention doit se porter en priorité sur ces investisseurs, et pas sur les spéculateurs traditionnels», préconise Christopher Gilbert. «En investissant dans toute la gamme des contrats à terme liés aux matières premières, ces investisseurs ont pu généraliser la hausse des prix.»
Les particuliers. Tout un chacun peut désormais également miser sur la hausse du tournesol ou du colza. «Les clients sont de plus en plus nombreux à vouloir diversifier leurs placements en misant sur les matières premières agricoles», expose Pedram Payami, spécialiste des matières premières au sein du fournisseur de produits financiers EFG.
«Le problème c’est que les contrats à terme sont chers, ils peuvent atteindre des centaines de milliers de dollars. Nous avons donc créé de nouveaux produits structurés permettant à nos clients de placer leur argent dans un panier de commodités, à partir d’un millier de francs.»
Le premier produit 100% agricole d’EFG pour la clientèle de détail vient d’être lancé, à grand renforts de publicité, dans la presse suisse notamment.
«L’idée est d’attirer les petits investisseurs, poursuit Pedram Payami. En Suisse, miser sur ces denrées n’est pas encore dans les habitudes. Nous devons familiariser la clientèle avec ce marché.»
L’investissement sur les aliments se démocratise donc à mesure que ceux-ci aiguisent les appétits. Et le riz, le cacao ou le blé deviennent des actifs comme les autres. Directeur des investissements de la banque Reyl, François Savary recommandait d’ailleurs récemment, dans nos colonnes, de miser sur les matières premières agricoles en 2011.
Les paysans. Au sens plus large, la spéculation est aussi l’affaire des producteurs. Ere de l’informatique oblige, «les paysans sont de mieux en mieux informés sur les cours des marchés agricoles», explique Alain Butler, conseiller en produits agricoles chez BNP Paribas, à Genève.
«Aujourd’hui, les producteurs se renseignent davantage sur les cours des contrats à terme avant de décider ce qu’ils vont planter.» Un comportement susceptible d’affecter rapidement l’offre, et donc la volatilité des prix.
4) Quelles sont les conséquences de la spéculation?
Difficile de quantifier les effets de la spéculation sur le prix des denrées alimentaires. «Le marché manque totalement de transparence. On ne sait pas qui achète quoi et pour quelles raisons. Même les Etats refusent de dévoiler leurs niveaux de stock», déplore Françoise Gérard, chercheuse au Cirad (Centre français de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). Faute d’éléments tangibles, la question déchire les experts.
Le consensus veut toutefois que la spéculation accentue les mouvements provoqués par l’évolution de l’offre et de la demande ou les mesures politiques prises par certains pays (l’embargo imposé par la Russie sur les exportations de blé suite à la mauvaise récolte de l’an passé a par exemple fait grimper les prix).
En juillet dernier, Anthony Ward surfait ainsi sur la courbe ascendante du prix du cacao. Le fondateur du hedge fund britannique Armajaro faisait main basse sur 241 000 tonnes de fèves, propulsant leur cours sur le marché européen au niveau record de 1977. D’après The Telegraph, «Chocolate Fingers» possédait alors près de 15% des réserves mondiales de cet or brun.
Au-delà des envolées, la volatilité des prix, particulièrement importante depuis 2007, malmène tout le monde, des producteurs aux consommateurs.
«Les paysans ne peuvent plus anticiper le revenu de leur travail. Du coup, ils n’osent plus investir et peinent à rester performants», déplore Françoise Gérard. A l’autre bout de la chaîne, la gestion des stocks devient elle aussi périlleuse: vaut-il mieux constituer des réserves à un instant donné, ou attendre en espérant que les prix redescendent?
Négociants mis à mal. Du côté des négociants, massivement présents à Genève, ces soubresauts sont également problématiques. «La spéculation excessive est notre cauchemar à tous», juge Kees Vrins, directeur d’Allseeds.
Pour le spécialiste des graines de tournesol en provenance d’Ukraine, «les hedge funds ont kidnappé la Bourse de Chicago», propulsant par exemple les prix vers des sommets au début de 2008, pour les faire piquer du nez quelques mois plus tard. «Lorsque la spéculation sert uniquement à faire de l’argent avec de l’argent, ça devient nocif pour les échanges commerciaux.»
Directeur pour l’Europe de Bunge, négociant qui emploie plus de 30 000 personnes dans le monde, Jean-Louis Gourbin en a fait les frais. «Quand ce qui coûte d’habitude 100 dollars en coûte tout d’un coup 150, cela pose des problèmes de liquidités.
D’un côté, nos crédits ne sont pas illimités mais de l’autre, nous ne pouvons pas nous permettre d’acheter moins de blé parce qu’il est devenu trop cher – nous avons des clients à livrer en bout de chaîne.
Au point que pendant le pic de 2008, nous passions deux heures par jour à discuter avant de décider à quels pays nous attribuerions des crédits pour acheter la marchandise dont nous avions besoin.» Dans certains cas, la demande ne peut simplement plus être satisfaite.
5) Que faire pour stabiliser les prix?
Depuis les graves émeutes de la faim de 2008, les Etats ont pris conscience des dangers de la volatilité sur le marché des denrées alimentaires. «Certains pays ont décidé de favoriser l’autosuffisance, en réduisant leur dépendance aux importations.
C’est la voie qu’ont choisie des pays d’Afrique de l’Ouest en développant davantage les cultures vivrières, le maïs ou le blé», illustre Alain Butler, de BNP Paribas. «Mais il ne faut pas se faire d’illusions: in fine, les principaux importateurs actuels de céréales auront toujours recours au marché international, puisque leurs besoins ne pourront pas être entièrement satisfaits par la production locale.»
A Séoul, en novembre dernier, les dirigeants du G20 se sont engagés à empoigner le problème de manière plus globale. Un cheval de bataille que le président français Nicolas Sarkozy a fait sien, en cette année qu’il passera à la tête du G20.
Les outils permettant de mieux encadrer les prix restent à définir, mais la présidence table sur la création de stocks d’urgence et davantage de transparence sur les marchés. La Commission Européenne emprunte le même chemin. Le mois dernier, elle préconisait à son tour une meilleure information sur la production et les stocks des Etats qu’elle représente.
Aux Etats-Unis, l’adoption en 2010, dans le sillage de la crise financière, du Dodd-Frank Act, entend entre autres limiter les possibilités de spéculation sur les matières premières agricoles. «C’est un pas dans la bonne direction», estime Thierry Kesteloot, d’Oxfam.
Encadrer les prix. Françoise Gérard défend pour sa part des mesures plus radicales. La chercheuse estime qu’il faut protéger consommateurs et producteurs en introduisant un prix plancher et un prix plafond pour chaque denrée, selon la zone géographique.
«L’idée est très soutenue parmi les producteurs, mais les gouvernements ne sont pas près de s’y plier.» A travers l’Organisation mondiale du commerce, ceux-ci sont en effet engagés dans le cycle de Doha, qui vise au contraire à davantage libéraliser les transactions agricoles.
Personne ne détient donc encore l’antidote à la spéculation sur les matières premières sorties de terre. Un fléau pourtant vieux comme le monde… Dans les années 1630, les marchands hollandais subissaient déjà l’explosion de la bulle de la tulipe, pour avoir spéculé de manière effrénée sur la valeur de bêtes bulbes.
Les cinq principaux facteurs influant sur le prix des matières premières agricoles

HAUSSES
Maïs, blé, sucre, huile de tournesol: le prix des matières premières à la base de l’alimentation humaine a repris l’ascenseur l’année dernière.




Genève au coeur des matières premières
A Genève, les courbes de prix des matières premières sont scrutées par des milliers d’yeux. La cité de Calvin est en effet le centre mondial du négoce en commodités, toutes matières premières confondues, et du transport maritime de ces produits.
Au total, la région héberge 400 entreprises actives dans le secteur, qui génèrent quelque 8000 emplois. Le bout du lac est ainsi le premier pôle mondial du commerce des céréales, des oléagineux et du sucre. La région dispute par ailleurs à Londres la place de leader sur le marché du coton. Un tiers des produits pétroliers est aussi négocié à Genève.
Effet corollaire de cette présence, les banques de la place ont développé des compétences très pointues dans le financement du commerce des matières premières agricoles. Le secteur de la certification (pour le suivi des cargaisons) est également très présent à Genève qui s’impose là aussi comme No 1 mondial.
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