LIVRE
Les soleils noirs de la mélancolie

Par Julien Burri - Mis en ligne le 26.09.2012 à 14:24

A 92 ans, Jean Starobinski met un point final à une monumentale histoire de la mélancolie à paraître le 18 octobre, synthèse de plus de cinquante ans de recherches. Rencontre, dans son bureau genevois, avec l’un des plus grands penseurs de notre temps.

Jean Starobinski a corrigé des épreuves quasiment toute la nuit. A 92 ans, l’historien et critique de littérature genevois s’apprête à publier non pas un mais trois livres. Sur ses différents bureaux, trois textes sont encore en chantier: deux essais, Diderot, un diable de ramage et Rousseau, accuser et séduire, à paraître chez Gallimard le 23 novembre. Et, surtout, les quelque 650 pages d’une foisonnante et passionnante étude sur la mélancolie, son thème de prédilection depuis cinquante-quatre ans. L’homme est né en 1920, à une époque où l’on pouvait encore être tout à la fois médecin et professeur de littérature. Avoir une approche globale du savoir. Après une licence en lettres en 1942, Jean Starobinski publie son premier livre, une anthologie commentée de textes de Stendhal. Assistant en lettres à l’Université de Genève, il mène en parallèle des études de médecine (qu’il achèvera en 1949), considérant que ces matières sont le prolongement l’une de l’autre. Il renoncera ensuite à pratiquer la médecine et la psychiatrie pour se consacrer à l’histoire des idées, discipline à cheval entre psychanalyse, littérature, histoire, sociologie, philosophie... dont il est le héraut en France et en Suisse. Une «pensée en mouvement» qui ne cesse d’aborder ses objets d’étude en variant de point de vue, tissant un système d’échos. Reconnu comme un spécialiste de Montaigne et de Rousseau, il n’avait pas publié depuis sept ans. Son dernier ouvrage, en 2005, Les enchanteresses, était consacré à l’opéra et aux figures des grandes dominatrices du répertoire classique. Cette fois, il livre enfin l’ouvrage que d’aucuns attendaient depuis des années.

Dans son appartement genevois, Jean Starobinski évoque la mélancolie avec joie, en croquant dans des cœurs de France et en buvant du café, aimablement servis par son épouse Jacqueline (une ophtalmologue qui a, dit-on, soigné les yeux de peintres illustres). Il y a étonnamment peu de livres, dans ce grand salon. Une partie de la précieuse bibliothèque du maître des lieux, 40 000 volumes, a déjà rejoint les Archives littéraires suisses, à Berne. Au fond, un Steinway mécanique de 1919. Au mur, un Adam et Eve d’avant la chute, signé Louis Soutter. Reflet d’une époque mythique où le paradis n’était pas encore perdu. Où le soleil noir ne s’était pas encore levé sur l’horizon des hommes.

Quel est l’ordinaire de vos journées?

J’ai travaillé très tard hier soir, pour corriger les épreuves de mon livre, car le temps presse! Mais c’est exceptionnel. Généralement, le matin j’accueille le courrier et je me mets au diapason du monde. J’écoute les nouvelles. Mon proche horizon, ce sont mes bureaux et mes amis. Je n’oublie pas d’exercer mes jambes au parc Bertrand et de sortir avec mon épouse pour voir la couleur du ciel. J’habite aujourd’hui le quartier qui m’a vu naître, dans la proximité de l’Arve. C’est un sentiment singulier, de revenir habiter à la fin de sa vie dans le quartier de sa naissance! L’an prochain, cela fera 100 ans que mon père est arrivé à Genève, de Varsovie. C’était un réfugié. Il a commencé à travailler ici, dans le quartier des hôpitaux, après ses études de médecine.

Votre livre parachève une étude qui vous a occupé cinquante-quatre ans durant. C’est le cœur de votre œuvre, le thème de votre vie.

Mon premier projet de thèse était une étude des ennemis du masque. Les moralistes qui, dans la littérature, font tomber les masques: Cervantès, Rousseau, Stendhal, La Rochefoucauld… Et Montaigne, bien sûr, qui conseille d’aller au-delà des apparences pour toucher l’homme, accéder à la vérité de l’âme et aux passions, mêmes inavouables. Lorsque j’ai proposé ce thème, dans l’après-guerre, cela revêtait une dimension particulière: nous étions en pleine dénonciation des masques, en pleine démystification. Puis, progressivement, les chapitres de mon projet initial ont tellement proliféré que je leur ai consacré des études à part entière. Les chapitres de ma thèse sont devenus des livres! Il se trouve que le mélancolique est un démasqueur. Il n’est pas dupe, il voit la vérité sous les apparences, comme le Misanthrope de Molière. Ou comme Hamlet, le plus bel exemple de mélancolique qui nous est offert par Shakespeare. Il éprouve une joie féroce à dénoncer les masques, et une conscience douloureuse de la mort. Jusqu’à la folie.

Quand est-ce que vous vous êtes intéressé pour la première fois à l’histoire des idées?

Je m’y suis toujours intéressé dans mon enseignement. L’école de Warburg, en Allemagne, a commencé à réfléchir à la mélancolie et à la thématique du génie fou dès les années 20. A la Renaissance, toute une série d’auteurs avaient livré des textes magistraux sur le sujet. Je ne fais que m’inscrire dans une tradition. Grâce à Georges Poulet, l’historien du Temps humain, devenu un ami, j’ai pu faire un séjour à l’Université Johns Hopkins de Baltimore, entre 1953 et 1956. Là-bas, j’ai rencontré des philosophes et des historiens qui étudiaient le concept de regret de l’âge d’or perdu.

Déjà la mélancolie!

Fréquemment, c’est vrai, le mélancolique déplore ce qu’il imagine comme une unité perdue. On a, par exemple, construit des images du mélancolique en deuil de son enfance. Depuis les années 60, j’ai suivi ce thème dans la littérature, sans soucis de système ni d’exhaustivité. J’aime enquêter sur plusieurs plans et me plonger dans les grandes œuvres. J’ai avancé par à-coups. Je n’ai pas suivi un plan précis tout au long de ma vie. Je n’ai pas résisté à d’autres appels, écrire sur la poésie, sur l’art… La publication de cet ouvrage n’aurait pas été possible sans l’aide de Fernando Vidal, de l’Institut Max Planck à Berlin, et de Maurice Olender, directeur de collection au Seuil.

Vous considérez que cette maladie est un fait de culture. Le concept a varié selon les époques: la mélancolie de l’Antiquité n’est pas celle de la Renaissance, ni celle du XIXe. Aujourd’hui, parle-t-on encore de mélancolie?

On parlerait plutôt de dépression. Chez les Anciens, c’est la bile noire qui était responsable de la mélancolie. Un charbon qui rongeait les entrailles. Aujourd’hui, le siège de la dépression est localisé dans le cerveau. Mais notre langage courant garde la trace de la conception des Anciens, par ses métaphores. Ne dit-on pas «broyer du noir»? Le mot «mélancolie» a vieilli. On le projette dans un passé romantique. On imagine des soupirants en habits noirs, la larme à l’oeil! Il s’agit de tout autre chose. Le vrai mélancolique est un personnage pathétique. C’est le cyclothymique. Son humeur inégale passe de l’exaltation à la dépression. Ce n’est pas un sentiment passager mais une douleur profonde qui provoque une incapacité à agir. Elle réduit celui qui en souffre au silence.

Pourtant, vous rappelez que Saturne influence la création. Tout génie est mélancolique, disait Aristote. Avez-vous pu le constater, vous qui étiez l’ami de Balthus et de Giacometti?

J’ai connu Giacometti chez l’éditeur Albert Skira, à Genève, avec le peintre Roger Montandon. Nous sommes devenus amis et nous allions au café ensemble, le soir. Je rentrais plus tôt qu’eux, je devais me lever le lendemain pour aller enseigner! Giacometti nous racontait pourquoi ses sculptures et ses dessins devenaient de plus en plus petits. Il avait la capacité de poser des questions qui faisaient table rase, l’agilité de remettre tout en question brusquement. Il était préoccupé, parfois violent. Au XVIIe siècle, on l’aurait sans doute qualifié de mélancolique. Tout comme Balthus, qui, lors de nos sorties, était aussi des nôtres. J’ai connu son frère, un écrivain singulier, Pierre Klossowski. Et leur mère, très âgée, l’artiste peintre Baladine Klossowska. Une femme impressionnante et tout à fait silencieuse. C’était dans un appartement parisien, près de Saint-Sulpice.

Et les poètes. Vous avez rencontré Eluard, entretenu une amitié avec Pierre-Jean Jouve et Yves Bonnefoy...

Cela me fait penser à une autre de ces prises de vue émouvantes. Nous étions dans un café avec Giacometti, dans le quartier Saint-Germain à Paris. Arrive un personnage dans le désarroi, figure de mendigot dépenaillé, atrocement désolé, qui nous demande l’adresse de la doctoresse Blanche Jouve, la femme de Pierre-Jean Jouve. C’était Antonin Artaud, qui avait besoin de morphine. C’est ma seule vue d’Artaud, quelques temps avant sa mort. Mélancolique, jusqu’à la folie. Quelques seco ndes de ma vie dont je me souviendrai toujours.

En tant que psychiatre, vous savez que l’on gratte là où cela démange… Etes-vous, au fond, un mélancolique?

Personnellement, je ne m’appliquerais pas ce qualificatif. Je suis l’exemple de quelqu’un qui, dans un siècle qui a connu tellement d’arrachements, n’a pas été arraché. Je n’ai pas connu la nostalgie d’un pays perdu. Mon paysage natal, c’était Plainpalais et le bord de l’Arve. J’aimerais insister sur le fait que découvrir et faire découvrir est toujours joyeux. La connaissance de la mélancolie peut être l’objet de ce que Nietzsche appelait «le gai savoir». C’est le seul antidote!

 

PROFIL - JEAN STAROBINSKI

Professeur honoraire à l’Université de Genève, membre de l’Institut de France, il a publié L’œil vivant (1960), Portrait de l’artiste en saltimbanque (1970), Montaigne en mouvement (1982) ou La mélancolie au miroir (1989). Il s’est vu notamment décerner le Grand prix de la francophonie de l’Académie française en 1998.

 


L'invention de la mélancolie

La mélancolie n’a pas eu la même signification à travers les siècles. Bile noire pour les Anciens, elle devait avoir son siège dans le ventre. Certains savants préconisaient de la soigner par la musique (Celse), le théâtre (Soranus D’Ephèse) ou encore le coït (Galien)! Plus tard, au XVIIIe, un certain Kratzenstein prescrit des tours répétés de carrousel. Car cette maladie, positive lorsqu’elle favorise les hauts faits de l’esprit (tous les grands artistes en souffraient, disait Aristote), est cause de profondes souffrances et peut conduire à la folie ou au suicide. C’est l’histoire que retrace ce livre, paradoxalement jubilatoire et passionnant. Il s’ouvre par une «Histoire du traitement de la mélancolie», rédigée entre 1958 et 1959, alors que Jean Starobinski travaillait à l’hôpital de Cery, à Prilly, près de Lausanne, et qui n’avait pas été republiée depuis. C’est le vestibule d’un labyrinthe où l’on ne se perd jamais, qui passe avec esprit de Démocrite à Van Gogh, d’Ovide à Baudelaire, et fait la part belle au livre fondateur Anatomy of Melancholy, de Robert Burton, publié en 1621.

Jean Starobinski suit les incidences de ce motif, investi autant par les arts que par la médecine, au cours des siècles. Comment le concept est inventé, comment il mue, se ramifie (la nostalgie, le spleen, la fausse jubilation, l’ironie...). La mélancolie, un miroir tendu à l’humanité.

«L’encre de la mélancolie», Le Seuil, 678 p. Parution le 18 octobre.
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