L’alerte est maximale. Depuis le vendredi 23 juillet, les services de sécurité suisses sont sur les dents. Jamais ils n’auraient imaginé qu’un Norvégien de 32 ans, blond, les yeux bleus, fasse voler en éclats le centre d’Oslo avant de massacrer des jeunes désarmés pour défendre l’identité européenne face à l’islam.
«LES SERVICES OCCIDENTAUX ONT SOUS-ESTIMÉ L’EXTRÊME DROITE CES DERNIÈRES ANNÉES.» Jacques Baud, spécialiste du renseignement et du terrorisme
Voilà qui vous remet en question des années de discours sur la menace islamiste. Voilà qui vous ferait presque regretter ces milliards de dollars jetés par la fenêtre contre l’Axe du mal par les Bush et compagnie dans des «guerres saintes» en Irak et en Afghanistan. Rappelez-vous, ces batailles contre l’ennemi devaient offrir la sécurité absolue à un Occident retranché derrière ses murailles.
Pour de nombreux spécialistes helvétiques de la sécurité, la stupéfaction est à la hauteur du choc provoqué par la folie meurtrière d’Anders Behring Breivik. «Je suis très surpris, reconnaît Peter Regli, ancien directeur des Services de renseignements suisses. Surtout par le fait que l’acteur est un vrai Norvégien.»
Pour lui, rien ne permettait d’anticiper le coup venant de ce «loup solitaire», un de ces terroristes qui agissent sans leader, de manière complètement indépendante, comme les définit le chercheur Jean-Marc Flükiger.
Pour ce docteur en philosophie, il est en effet très difficile, voire impossible, de contrer un tel individu s’il ne commet pas d’erreur: «Comme celles de se vanter de ses exploits à venir sur le Net ou de se rapprocher de milieux extrémistes déjà surveillés.»
Bref: aucun service du monde n’aurait pu éviter les attentats norvégiens, Breivik ayant caché ses cartes jusqu’au bout. Sur les réseaux transnationaux de blogueurs anti-islamiques où il était actif, il n’a d’ailleurs jamais laissé entendre qu’il pourrait avoir recours à la violence.
«Il faut vivre avec ce risque, note Sandro Arcioni, expert en cybersécurité. L’affaire Breivik fait partie malheureusement des risques de la vie en société. Une société très ouverte et libre où on peut trouver sur internet comment fabriquer une bombe puissante.»
Mais existe-t-il une menace sur la Suisse? «Actuellement il n’y a pas de danger immédiat et spécifique», répond Felix Endrich, chef de presse du Service de renseignement de la Confédération (SRC). «Mais un attentat d’une personne isolée, pour quelque motif que ce soit, reste toutefois toujours possible. Ces personnes sont très difficiles à repérer et à identifier préventivement.»
Nous voilà rassurés… Sous couvert d’anonymat, certains hommes des services sont plus loquaces. Ils estiment que notre pays n’est pas mieux préparé que la Norvège. Que des loups solitaires peuvent sortir des bois helvétiques ces prochains mois pour copier le pseudo-croisé norvégien. Mais, surtout, que la Confédération et les cantons n’ont aucun moyen pour lutter contre une telle forme de terrorisme.
«On ne peut rien faire ou presque en Suisse contre des fous comme Breivik, se lamente un de nos 007. Pour une raison simple: on a tout juste le droit de surveiller les gens dangereux dans notre pays. On ne peut pas les mettre sur écoute préventive par exemple. La loi nous l’interdit.»
Un comble, tonne Peter Regli qui pointe du doigt des politiciens trop passifs au sujet des questions de sécurité. «Le SRC et la Police judiciaire fédérale ne possèdent pas les moyens légaux et personnels suffisants pour faire face aux défis actuels et futurs», dénonce-t-il.
Idéologues oubliés. Autre problème posé par Breivik, dont le profil – universitaire, bien intégré, plutôt bourgeois, propre sur lui – rappelle celui des terroristes du 11 septembre 2001, constate Jacques Baud, spécialiste du renseignement et du terrorisme: «D’une manière générale, les services occidentaux ont sous-estimé l’extrême droite ces dernières années. Quantitativement, mais aussi qualitativement. Pendant longtemps, ils se sont contentés de chasser des skinheads en oubliant les idéologues.»
Mais, ce qui hérisse le plus le poil de nos limiers fédéraux, c’est l’huile que jette notamment l’UDC sur les braises de l’islamophobie. «A force de stigmatiser les étrangers, à force de placarder des affiches appelant à la haine raciale, des gens sautent le pas de la violence, peste de son côté un homme de la sécurité.
Des Oskar Freysinger qui tapent sans cesse sur les étrangers ou qui partent en guerre contre les minarets peuvent légitimer de telles actions violentes.»
Portrait psychologique du tueur
Tel un enfant qui rêve de toute-puissance
Dans son délire, Anders Behring Breivik n’a pas oublié le marketing
La présence, dans son pamphlet de 1500 pages de ses portraits en tenue de combat, en grand uniforme ou en tablier maçonnique ne doit rien au hasard. «Dans l’esprit de Breivik, c’est du marketing», estime l’historien des religions Jean-François Mayer, animateur notamment du site terrorisme.net. «Une tactique qui a d’ailleurs marché, puisque tous les médias ont repris ces photographies gracieusement mises à leur disposition.»
Mais qui est ce nouvel ennemi public numéro un? Un manipulateur? Un chrétien fondamentaliste? Un rejeton des pires atrocités nazies? Un terroriste? Ou plus simplement un fou, comme le soutient son avocat pour lui éviter la prison à vie?
Sandro Arcioni, expert en sécurité, penche pour cette explication: «Il a tué pour passer à la télévision. Pour moi, ce n’est pas un terroriste au sens pur du terme, car il ne poursuit pas de but idéologique.» Breivik l’a d’ailleurs écrit lui-même: «Si je m’étais rencontré moi-même il y a douze ans, j’aurais probablement pensé que j’étais un cinglé extrémiste et paranoïaque, croyant à des théories de complot.»
Fou, vraiment? Le tueur s’est montré méthodique et minutieux, souligne Jean-Marc Flükiger, auteur d’un ouvrage paru récemment sur la question*. Breivik a su éviter tous les pièges de la surveillance des services secrets, passer entre les gouttes. Prendre son temps.
«Même s’il est visiblement dérangé, il y a en lui un mélange de militant déterminé et d’enfant qui cultive des rêves de toute-puissance, en se plaçant dans la position d’un “chevalier justicier” avec droit de vie et de mort», ajoute Jean-François Mayer qui ne le considère ni comme un fondamentaliste chrétien – «sa démarche n’est pas guidée par la Bible ou par une argumentation religieuse» – ni comme un néonazi – il prône une alliance avec Israël contre les musulmans.
«C’est avant tout un croisé anti-islamiste, anticulturaliste, qui s’en est pris à ceux qu’il croit coupables de l’affaiblissement de l’Europe.» Un nouveau type de terroriste, nourri par les blogs appelant à la haine de l’islam. Un «résistant de la race blanche» qui a passé à l’acte.
*«Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste», Editions Infolio.
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