Le Parlement se rebelle. Le gouvernement pense que quatre milliards pour l’armée, avec 80 000 hommes, c’est assez. Et que le renouvellement des avions de combat n’urge pas. Or le Conseil des Etats et le Conseil national font du zèle. Il nous faut 100 000 soldats! Cinq milliards! Et des machines volantes le plus vite possible!
Sur le fond, la revendication est incompréhensible. L’armée elle-même n’en demandait pas tant. Car les connaisseurs savent que l’efficacité passe par une troupe bien formée et motivée plus que par une abondance de troufions. Quant à la surveillance aérienne du ciel suisse, elle n’exige pas des engins aussi sophistiqués dans un tel nombre.
Le lobby militaire tourne sur luimême et défend d’abord ses propres intérêts.
De surcroît, même dans l’hypothèse invraisemblable d’une guerre classique, on sait que l’aviation serait inefficace sans intégration dans un système collectif de défense, avec des renseignements par satellites et autres moyens électroniques. Précisément ce que le conseiller fédéral Maurer ne veut à aucun prix. La forme qu’a prise cette décision est tout aussi choquante. Les parlementaires se sont arrangés pour que ces dépenses ne puissent pas être soumises au référendum. Sommet de l’hypocrisie politicienne.
Les candidats qui étalent leurs sourires sur les murs vantent tous la démocratie directe avec des trémolos dans la voix. Parmi eux, dans les rangs bourgeois, bon nombre de députés qui ont marché dans ce mauvais coup. Ce sont des tricheurs. Ils se fichent de leurs engagements démocratiques. Et magouillent pour arriver à leurs fins sans encombre.
Tricheurs parce qu’ils cachent leurs cartes. Ils savent bien que la sécurité, aujourd’hui, ne passe pas par les moyens d’autrefois. Mais ils s’en moquent. Dans les petits cantons, ils tiennent à ce que les casernes soient pleines, que les travaux d’infrastructures militaires se multiplient: c’est économiquement rentable. Et les contre-affaires liées à l’achat des avions peuvent donner du travail.
Tricheurs dans le discours parce que l’esprit le plus lourd comprend bien qu’acheter du matériel et augmenter les effectifs n’a aucun sens si une stratégie claire, adaptée à l’époque, n’est pas posée. Or elle fait défaut. Mais de cela, le lobby militaire ne parle pas: il tourne sur lui-même et défend d’abord ses propres intérêts.
Tricheurs parce que ces partisans d’une coûteuse armada ne disent pas où ils trouveront le milliard supplémentaire. L’administration fédérale sait où l’on finira par couper: dans la formation, dans les transports, dans les infrastructures. Il est évident que de tels choix ne passeraient pas devant les urnes. Alors on détourne celles-ci.
Seul réconfort: il reste encore maintes possibilités au Conseil fédéral et au nouveau Parlement de corriger cette aberration. En tout cas de resserrer les cordons de la bourse.
Il faut dire enfin que la tricherie se pratique à grande échelle. Dans leurs campagnes, les mêmes candidats ne pipent pas mot sur l’Europe. Or ils sont bien conscients que les temps prochains seront durs entre Berne et Bruxelles. La Suisse n’arrive plus à convaincre ses partenaires de négocier des accords à la carte. Il faudra trouver autre chose. Mais quoi? Pas un des prétendants au jeu politique ne se risque à parler de la situation réelle. Quelques formules précuites leur suffisent.
La triche, c’est une question d’habitude. Les parlementaires bourgeois sont bien entraînés. Ils ont juré que le secret bancaire était sacro-saint, «partie de notre identité». Certains voulaient l‘ancrer dans la Constitution. Lorsque sous la pression étrangère, ce principe s’est effrité d’année en année, les milieux politiques proches des banques n’ont cessé d’affirmer que le bon vieux secret tenait bon malgré tout. Il suffit de jouer sur les mots: seuls les clients étrangers sont menacés de voir leurs comptes révélés, pour les Suisses, c’est vrai, rien ne change.
Ce qui importe, c’est d’apprendre à tricher avec soi-même. Les causeurs politiques finissent par croire eux-mêmes à leurs petits arrangements avec la réalité, à leurs omissions, à leurs manipulations. Les élections sont l’occasion rêvée, pour le citoyen, de les dévoiler, de les mettre face à leurs contradictions. Et au bout du compte, de leur refuser nos suffrages.
Retrouvez cette chronique dans «L’air du large», le blog de Jacques Pilet, enrichie de références et d’informations complémentaires.
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