Lancement d’initiatives, projets d’interdiction en ville, menaces de législations, taxations, moralisations, culpabilisations, caricatures, injures, rien n’y fait, rien n’adhère: le 4x4 gagne chaque jour des adeptes en Suisse. Désormais, plus d’une voiture sur quatre commercialisées est de type quatre-roues motrices.
De 26% en 2009, la proportion des 4x4 dans les ventes a grimpé à 28% en 2010. L’an dernier, les immatriculations de tractions intégrales ont atteint 81 954 unités, soit 18,6 % de plus que l’année précédente. La tendance ne fléchit pas en 2011: en janvier, les ventes ont encore augmenté de 17,5 %.
L’engouement va jusqu’à surprendre les marques automobiles. Nissan Suisse avait fixé un objectif de 1300 unités en 2011 pour son nouveau Juke, un SUV (sport utility vehicule) de petite taille. Mais les commandes du réseau du constructeur japonais sont telles que l’objectif a été relevé à 2300 unités!
Chez BMW Suisse, le véhicule le plus vendu de toute la gamme de la marque bavaroise est le petit X1. Il a été immatriculé l’an dernier à 3244 exemplaires, ce qui en fait le 4x4 le plus plébiscité en Suisse. Mini entendait écouler l’an dernier 500 Countryman, son modèle tout terrain, finalement commandé à 800 unités.
Le record absolu en 2010, avec 3507 voitures, appartient toutefois à un break conventionnel équipé d’une traction intégrale, la Skoda Octavia Combi.
Car la classe des 4x4 est aujourd’hui aussi diversifiée que celle des reptiles à l’ère secondaire. Il en est de minuscules (l’increvable Fiat Panda), des petits, des moyens et des gros, à l’exemple de la colossale Audi Q7, de la surpuissante Porsche Cayenne, mais plus du belliqueux Hummer, disparu en 2010. Chaque segment automobile propose désormais des versions en deux ou quatre roues motrices.
Certains, hauts sur pattes, lourds et carrés, affichent sans ambages leur différence. D’autres avancent masqués. Les 4x4 ont désormais la forme banale d’une Skoda Octavia, ou l’apparence bodybuildée d’une Mini Countryman.
Si bien que chez des marques comme BMW ou Volvo, la proportion des ventes de voitures équipées d’une traction intégrale a dépassé en 2010 celle des deux-roues motrices: 51% pour les deux constructeurs. Du jamais vu en Suisse.
Mais un jamais vu navrant. Malgré ce qu’en dit l’industrie automobile, le choix d’une transmission intégrale est loin d’être acratopège. Quatre roues motrices, c’est davantage d’éléments mécaniques dans la transmission, des freins plus gros, une carrosserie plus rigide, des suspensions plus massives. Avec au final une facture plus lourde en termes de consommation, en moyenne un litre de plus au 100 km, et d’émanations nocives.
Comme le note le conseiller national socialiste Roger Nordmann, auteur du récent "Libérer la Suisse des énergies fossiles" (Ed. Favre), «le mode de traction, 2 ou 4, n’est pas décisif en soi. Simplement, toutes choses étant égales, la traction intégrale ajoute 200 kg à la voiture et augmente la friction. Et donc la consommation».
Véhicule dangereux. Un 4x4, un vrai, un dur, reste aussi un véhicule potentiellement dangereux dans la circulation. Le TCS le concède: «Les SUV ont fait de notables progrès en termes de protection des piétons, relève Moreno Volpi, porte-parole du Touring Club.
Mais le gros problème reste celui de la compatibilité des véhicules entre eux. Une Fiat Cinquecento a obtenu d’excellentes notes en matière de sécurité. Mais si une Cinquecento entre en collision avec une Audi Q7, le 4x4 enfoncera la petite voiture au niveau du pare-brise. Avec les conséquences que l’on imagine.»
Ces dangers, ces surcroîts de consommation, ces augmentations de pollution sont connus de tous. Les organisations de protection de l’environnement les martèlent depuis des années. Les Suisses seraient-ils sourds à de tels arguments?
«Ce n’est pas parce qu’une partie des Suisses fait des mauvais choix en matière d’achat que la majorité est insensible, argumente Roger Nordmann. Par contre, c’est la démonstration qu’il faut des règles limitant la consommation des voitures: pas question qu’une minorité sabote les efforts de réduction de la consommation. »
Achat irrationnel. Gerhard Tubandt, le porte-parole de l’Association Transport et environnement (ATE), abonde dans le même sens: «Le phénomène des 4x4 montre que les gens achètent ce qu’ils veulent acheter dans un marché libre. Ce type d’acquisition repose sur des bases largement irrationnelles.
Pour modifier les comportements, il faudrait des campagnes nationales de sensibilisation comme celles de la sécurité routière ou contre la fumée. Et surtout que les politiciens se décident à agir.»
L’heure, justement, est à l’action politique. Au printemps, le Conseil des Etats devrait approuver la révision de la loi sur le CO2 pour l’après 2012.
Si bien qu’en 2015, comme dans toute l’Europe, les émissions moyennes de gaz carbonique des nouvelles voitures seront fixées à 130 grammes par kilomètre. «Même s’il prévoit des mécanismes complexes de compensation, ce cadre législatif sonnera le glas des gros 4x4 polluants», prédit Moreno Volpi au TCS.
Et si, comme le suggère Gerhard Tubandt à l’ATE, l’intérêt soutenu pour les 4x4 était peu rationnel? Pour Karin Frick, responsable de la recherche à l’Institut Gottlieb Duttweiler, le phénomène actuel tiendrait de la «surcompensation»: «Les Suisses font beaucoup d’efforts en faveur de l’environnemen.
Nous économisons l’électricité, nous trions nos déchets, nous mangeons bio, nous construisons selon le standard Minergie. Tout se passe comme si nous éprouvions le besoin de surcompenser ces efforts dans un autre domaine de la vie: celui de la mobilité individuelle.
Ce besoin est aussi alimenté par la crise contemporaine. Celle-ci favorise un climat d’anxiété et de vulnérabilité. Or voilà: dans un SUV, on se sent moins vulnérable.»
Prenons un virage à 180 degrés: et si au contraire les Suisses choisissaient en connaissance de cause? «L’enjeu est ici technique, avance Andreas Burgener, directeur d’Auto-Suisse, l’association des importateurs d’automobiles.
Nous avons affaire à des véhicules qui sont adaptés à une topographie particulière. Pourquoi, selon vous, 60% des voitures immatriculées aux Grisons sont des 4x4?
De plus, nos clients sont informés. Ils savent que les véhicules à traction intégrale sont de plus en plus petits et performants en termes de consommation, de gaz d’échappement et de sécurité.»
Enfin, il se pourrait que l’élan vers les 4x4 soit motivé par la simple passion de la nouveauté. La typologie automobile la plus intéressante du moment est celle du «crossover».
Ce meilleur des mondes conserve la garde au sol élevée et la position de conduite dominante des SUV, mais y ajoute les lignes tendues de coupés sportifs. Les modèles crossovers, de plus en plus nombreux, sont pour la plupart proposés en versions à deux ou quatre roues motrices.
L’un des inventeurs de cette architecture automobile inédite est le designer suisse Stéphane Schwarz, qui a conçu le Qashqai de Nissan, un best-seller depuis son lancement en 2007, en particulier en Suisse (3331 unités vendues en 2010, dont 68% étaient des versions 4x4).
Stéphane Schwarz, aujourd’hui designer indépendant à Londres, pense lui aussi que les automobilistes sont mieux informés qu’auparavant: «Nous portons tous en nous l’expérience de plusieurs décennies de consommation. Les gens sont devenus des experts en matière de design et de technique.
Or actuellement, il y a une lassitude par rapport aux recettes formelles traditionnelles. L’époque est plutôt à celles du mixage, du multiculturel, du multifonctionnel. Un véhicule crossover associe plusieurs valeurs automobiles différentes, celles du 4x4 sécurisant, du coupé dynamique et du monospace pratique.
Pour un designer, ce genre offre beaucoup de possibilités. Pour un automobiliste aussi. Comment en vouloir à celui-ci de choisir ce type d’automobile? Il faut en tenir compte: il n’y pas d’économie durable si l’on ne se met pas à l’écoute des consommateurs. »
Immatriculations de 4x4

Un succès en 4 chiffres
28% La proportion de voitures équipées de tractions intégrales vendues l’an dernier en Suisse. En 2009, ce pourcentage était de 26%. Il devrait rester autour des 27-28% en 2011.
51% La proportion des quatre roues motrices parmi les véhicules vendus l’an dernier par BMW et Volvo en Suisse. Il peut s’agir aussi bien de SUV, de crossovers que de breaks ou berlines pourvus de 4x4.
50% La proportion de 4x4 chez les Skoda Octavia Combi écoulées en Suisse en 2010. Elle devrait grimper cette année à 70% avec l’introduction d’une boîte à double embrayage.
60% La part de 4x4 parmi les Nissan Juke, un petit modèle de SUV vendu depuis octobre 2010 en Suisse. Pour son concurrent le BMW X1, la proportion de l’option 4x4 est de 94%.
Les 4x4 les plus vendus en Suisse
LE NISSAN QASHQAI domine le genre du véhicule «crossover», mélange de SUV, monospace et coupé. 3331 unités du Qashqai ont été écoulées en Suisse en 2010, dont près de 70% étaient pourvues de la traction intégrale. Le Qashqai a été lancé en 2007.
LA SKODA OCTAVIA COMBI est, toutes catégories confondues, le véhicule 4x4 le plus vendu en Suisse. Plus de 3500 exemplaires à quatre roues motrices de ce break robuste ont été immatriculés l’an dernier. Il est aussi disponible en version deux roues motrices.
LE BMW X1 est le SUV (sport utility vehicule) actuellement le plus demandé en Suisse. Il est même le modèle le plus vendu de toute la gamme BMW en Suisse, avec 3244 immatriculations en 2010. Le X1 fait partie de la catégorie montante des petits SUV.
Salon de l'automobile de Genève 2011
Les 4x4 compacts "crossovers" en vedette
L’étude Minagi de Mazda condense les caractéristiques des crossovers: garde au sol élevée, haute position de conduite, grosses roues, mais moitié supérieure évocatrice d’un coupé sportif. Préfiguration de la nouvelle CX-7, la Minagi est le modèle choisi par Mazda pour l’introduction d’une nouvelle gamme de moteurs économiques.

Le concept-car Vertrek de Ford, bâti sur la plateforme du modèle Focus, donne une bonne idée du véhicule qui remplacera à terme le SUV compact Kuga, commercialisé depuis 2008, et l’une des meilleures ventes actuelles de Ford dans le monde entier. Rien qu’en Chine, les ventes de ce type de véhicules polyvalents ont augmenté en 2010 de 60%.

Range Rover proposera cet automne en Suisse sa gamme Evoque, la plus légère et petite jamais conçue par le constructeur britannique. Disponible en versions deux ou quatre roues motrices, et en trois ou cinq portes, l’Evoque jouera la carte du luxe. Range Rover promet des motorisations aux émissions de CO2 aux alentours des 130 g/km.

Depuis son lancement en octobre dernier, les ventes en Suisse du petit SUV Juke surprennent Nissan. Le constructeur a quasiment dû doubler ses objectifs pour l’année en cours. L’esthétique audacieuse, voire difficile du Juke est révélatrice d’une tendance: c’est dans le genre du crossover que le design automobile trouve actuellement ses expressions les plus neuves.

Bertrand Piccard
"Si la Suisse était plate, il y aurait sûrement moins de 4x4 !"

Conducteur au jour le jour d’un volumineux Lexus 450h mis à sa disposition par Toyota, l’un des sponsors de l’aventure Solar Impulse, Bertrand Piccard justifie ici son choix de véhicule.
Symboliquement, n’est-il pas paradoxal de rouler en 4x4, même hybride, lorsqu’on porte un projet comme Solar Impulse?
Solar Impulse n’est pas un projet «green» qui lutte contre le confort et la mobilité, mais un projet «clean» qui veut promouvoir les technologies propres pour permettre les économies d’énergie et les énergies renouvelables. Nous pensons que les moyens existent aujourd’hui pour réduire l’impact sur l’environnement sans diminuer le niveau de vie.
La Lexus hybride est dans ce sens une excellente solution. C’est intelligent de diviser par deux ou par trois la consommation de ceux qui ont besoin d’une voiture de ce genre. De plus, ce n’est pas un vrai 4x4: elle a une traction avant, et les roues arrière ne s’enclenchent qu’en cas de patinage.
Mon choix s’est porté sur cette voiture car j’ai besoin d’un tout-terrain pour récupérer ma montgolfière, et jusqu’à aujourd’hui j’ai économisé 24 500 litres d’essence par rapport à un véhicule équivalent non hybride.
A propos d’hybride, la technologie est-elle capable à elle seule de faire évoluer l’opinion sur des véhicules aussi stéréotypés que les 4x4? En d’autres termes, la tolérance envers les 4x4 augmentera-t-elle au fur et à mesure que ces véhicules deviendront plus propres?
Ce n’est pas le fait d’être 2x2 ou 4x4 qui compte; le problème est la consommation de carburant et le poids du véhicule. Aujourd’hui la technologie est capable de faire consommer moins à un 4x4 hybride qu’à une voiture normale.
Le but devrait aussi être d’alléger les carrosseries avec de nouveaux matériaux et de mettre moins de gadgets inutiles, mais il est vrai que la tendance ne va malheureusement pas encore dans cette direction.
Le succès insolent et jamais démenti en Suisse des 4x4 depuis deux décennies ne laisse-t-il pas penser que les Suisses restent peu sensibles aux enjeux environnementaux?
Si la Suisse était plate, il y aurait sûrement moins de 4x4! De plus, ce ne sont pas les consommateurs qui doivent être montrés du doigt, car ils ne polluent pas volontairement, mais les gouvernements, qui autorisent toujours la production de véhicules aux vieilles technologies type Cayenne ou autres, qui sont des gouffres à carburant démodés.
Si le législateur l’imposait, les constructeurs seraient forcés d’utiliser les nouvelles technologies, et les voitures ne consommeraient pas plus de 3 ou 4 litres aux 100 km.
Le 81e Salon de l'automobile
Le 81e salon de l’auto de Genève se tiendra du 3 au 13 mars 2011. Près de 700 000 visiteurs sont attendus à Palexpo. Près de 170 premières mondiales et européennes y seront présentées.
Les horaires: 10 h-20 h les jours de semaine, 9 h-19 h les samedis et dimanches. Prix du billet: 16 francs (8 francs sur place dès 16 h). Renseignements: www.salon-auto.ch
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