L'Hebdo;
1994-06-30 Le crÉdit Lyonnais dans le bourbier rwandais Les vraies responsabilités de François Mitterrand
Ami intime de l'ancien dictateur du Rwanda, Juvénal Habyarimana, abattu le 6 avril dernier, le président français porte une très lourde responsabilité dans cette tragédie. Le Crédit Lyonnais n'est pas non plus épargné. Enquête.
Ian Hamel
Le 16 janvier 1993, dans une lettre adressée au général Juvénal Habyarimana, François Mitterrand assure son homologue africain que le détachement militaire français ne sera retiré qu'en accord avec les autorités rwandaises. Il promet de maintenir en poste pour «trois mois encore» le très complaisant ambassadeur tricolore, Georges Martres, pourtant parvenu à l'âge de la retraite. Enfin, le locataire de l'Elysée termine sa lettre par un petit mot manuscrit exprimant son «souhait de pouvoir vous aider au mieux dans votre tâche». Par malchance, les opposants au régime mettent la main sur la missive et la distribuent à des centaines d'exemplaires sur les marchés de Kigali. C'est très embarrassant pour François Mitterrand. En effet, la France a toujours juré devant la communauté internationale que la seule et unique mission de ses 600 soldats au Rwanda consistait à protéger ses 400 ressortissants («Il s'agit de défendre les citoyens français et pas plus», assurait Michel Rocard, alors premier ministre, en octobre 1990 sur TF1).
Or, dans ce document, le chef de l'Etat reconnaît clairement que les soldats français sont surtout là pour soutenir un régime tribal. En clair, un système qui institutionnalise la ségrégation entre les deux ethnies principales du pays, les Hutus (80% de la population) - alors au pouvoir - et les Tutsis (15%). D'ailleurs, c'est bien un hélicoptère de combat, piloté par un membre du contre-espionnage français, qui a stoppé à coups de lance-roquettes fin 1990 l'avancée des maquisards du Front populaire rwandais sur Kigali. «C'est un officier français, le lieutenant-colonel Jean-Jacques Maurin, qui de facto décide des opérations de guerre de l'armée rwandaise», souligne de son côté Stephen Smith dans le quotidien «Libération» du 11 juin 1991. Quant à l'organisation non gouvernementale américaine Human Rights Watch, preuves à l'appui, elle n'hésite pas à désigner Paris comme le «principal responsable militaire au Rwanda» - dont l'armée est passée en quelques mois de 5000 à 35 000 hommes.
Pis, selon le témoignage de Janvier Afrika, un ancien du «réseau zéro», mis sur pied par l'ex-président Habyarimana et sa famille, les sinistres escadrons de la mort chargés de massacrer les Tutsis et les opposants hutus auraient été entraînés par des instructeurs français. Dès février 1993 - et donc plus d'un an avant les massacres - quatre organisations humanitaires, dont la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), dénonçaient déjà «les actes de génocide de grande ampleur» commis par des membres du premier cercle du pouvoir, garde présidentielle et renseignements militaires. «De simples rumeurs», rétorquait alors avec dédain Georges Martres, l'ambassadeur de France à Kigali.
Mais pourquoi Paris se mouille-t-il autant pour ce minuscule pays surpeuplé de l'Afrique centrale, sans matières premières, et où l'espérance de vie ne dépasse pas quarante-huit ans? D'abord pour montrer que la France contrôle toujours militairement la situation, surtout depuis qu'elle diminue sensiblement son aide économique dans son «pré carré» africain. Ensuite, il s'agit de défendre la francophonie face aux voisins anglophones, et notamment l'Ouganda de Yoweri Museveni, proche des Américains, et ardent défenseur des rebelles du FPR.
Enfin, il ne faut surtout pas minimiser l'amitié profonde qui liait François Mitterrand à l'ancien président Juvénal Habyarimana - et leurs fils aînés respectifs, Jean-Christophe, ancien conseiller à l'Elysée pour les affaires africaines, et Jean-Pierre. Très hypocritement, lors du sommet franco-africain de La Baule en juin 1990, le dictateur du Rwanda avait été l'un des plus chauds partisans du «discours sur la méthode démocratique» prononcé par François Mitterrand (en revanche, Hissène Habré, hostile à cet appel, sera renversé dès décembre 1990). Bon prince, la France avait donc offert un avion privé, un Falcon 50, au général Habyarimana, et finançait son équipage (2,8 millions de francs français par an) par l'intermédiaire d'une société privée. Par ailleurs, il n'est pas impossible que des membres du clan Mitterrand se soient livrés, comme ailleurs, à du «business» au Rwanda. Vendredi dernier à Kigali, des manifestants hostiles à l'intervention française, traitaient même sur des pancartes le chef de l'Etat de «traître, tueur, truant (sic), chasseur de drogue».
Un compte au Crédit Lyonnais
Enfin et surtout, Human Rights Watch révèle que l'Egypte a vendu pour six millions de dollars d'armes au Rwanda en mars 1992. Or, ce contrat n'aurait été rendu possible que «grâce à une garantie bancaire de 6 millions de dollars accordée par la banque nationalisée française du Crédit Lyonnais», souligne l'ONG américaine. Dès mai 1992, «La Lettre du Continent»*), une lettre confidentielle éditée à Paris, fournissait même le numéro de compte du Crédit Lyonnais à Londres qui a normalement servi à cette transaction (voir document). En juin 1993, James Gasana, ministre de la Défense du Rwanda, a confirmé cette opération. Six millions de dollars pour acheter notamment des canons d'artillerie, des mortiers, plus de six mille obus, deux mille mines antipersonnel et plus de trois millions de cartouches. Selon les termes de l'accord secret entre le Rwanda et l'Egypte, Kigali devait payer un million de dollars en liquide dans les six mois suivant la signature du contrat. Un autre million de dollars aurait été réglé par la livraison de 615 tonnes de thé rwandais (c'est la deuxième richesse du pays après le café) à la fin de 1992. Les quatre derniers millions donneraient lieu à des paiements fractionnés entre février 1993 et février 1996.
Human Rights Watch ajoute que selon des sources de diplomates occidentaux, le Rwanda avait été contraint de mettre en gage «ses futures récoltes de thé de la plantation de Mulindi au profit du Crédit Lyonnais comme nantissement subsidiaire». Manque de chance pour la grande banque tricolore, depuis février 1993 Mulindi, dans le nord du pays, est tombée entre les mains du FPR, qui y a même installé son quartier général... Face à ces accusations, la grande banque française est obligée de reconnaître que l'ambassade d'Egypte à Londres possède bien un compte au Crédit Lyonnais qui a été crédité d'un paiement en provenance du Rwanda en 1992. Toutefois, «la banque est simplement receveuse d'un paiement sur ce compte, sans spécification des marchandises concernées», jure Valérie Séhet, responsable du service de presse du Crédit Lyonnais.
L'implication de la France dans le génocide rwandais est donc connue depuis longtemps. Alors, comment expliquer l'aveuglement de la plupart des médias tricolores - et notamment des télévisions - face à l'opération «Turquoise», ce «Restore Hope» à la française? «C'est vrai, presque personne n'a repris nos informations en France. Dans ce pays, on se refuse toujours à traiter l'Afrique comme le reste du monde, à y exercer notre capacité d'indignation», regrette Antoine Glaser, directeur de la rédaction de «La Lettre du Continent», et auteur d'un ouvrage au vitriol sur «Ces Messieurs Afrique».n
Collaboration: Pascal Auchlin
* «La Lettre du Continent», 10, rue du Sentier, 75002 Paris.
Depuis 1990, François Mitterrand entretenait des liens privilégiés avec le dictateur du Rwanda, Juvénal Habyarimana
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