L'Hebdo;
2001-08-02 cinéma L'etoffe numérique des héros
L'étoffe numérique des héros
Premier film réaliste tourné avec des comédiens virtuels, «Final Fantasy» marque un tournant. Va-t-on vers une crise de l'emploi à Hollywood?
Antoine Duplan
«FINAL FANTASY». Sus aux fantômes d'aliens.
AKI ROSS. Hollywood l'a saluée comme la première actrice digitale vraiment convaincante.
Et le pixel devint chair
Vélociraptor. Petit dinosaure carnivore, rapide et rusé, il est la vedette de «Jurassic Park» (1993), dans lequel, computer à l'appui, Steven Spielberg recrée la faune du mésozoïque: struthiomimus, brachiosaure, tyrannosaure...
Woody et Buzz. Le cow-boy de feutre et le cosmonaute de plastique ont d'abord été rivaux dans l'affection que leur porte le petit garçon qui les possède avant de devenir amis et d'unir leurs forces contre le sale gosse d'en face. Héros de «Toy Story 1» (1995) et 2 (1999).
Casper. Il est tout petit, tout blanc, tout froid. Mais il a de grands yeux bleus et un coeur gros comme ça. Petit fantôme triste, il est très émouvant lorsqu'il parle de l'au-delà et qu'il aspire à redevenir un petit garçon (1995). Lara Croft. Héroïne du jeu vidéo «Tomb Raider» (1996), elle allie l'énergie des amazones à la plastique des pin-up. Lorsqu'elle a connu la consécration du grand écran, elle a curieusement choisi de s'incarner. En l'occurrence dans la chair pulpeuse d'Angelina Jolie.
Z-4195. Cette fourmi dissidente, souffrant d'individualisme, névrose grave chez les insectes sociaux, finit par sauver la fourmilière du totalitarisme. C'est Woody Allen qui fait la voix du héros de «Fourmiz» (1998).
Jar Jar Binks. Hilarant faire-valoir des chevaliers Jedi dans «Star Wars - Episode 1: The Phantom Menace» (1999), ce grand dadais d'extraterrestre a provoqué une levée de boucliers: certains fans trouvent que son comique dénature le fameux space opéra. D'autres le soupçonnent d'être politiquement incorrect: cari-cature d'homo ou d'Afro-Américain. Flik. Sympa mais maladroite, cette fourmi bleue se pose comme le Gaston Lagaffe de la gent myrmidonne dans «1001 Pattes» (1998). Elle engage une troupe d'insectes pour protéger la fourmilière des sauterelles voraces.
Proximo. Oliver Reed était bien humain. Tellement humain qu'il est mort d'une crise cardiaque sur le tournage de «Gladiator» (2000). Pour les scènes qui restaient à filmer, une doublure a endossé la défroque du maître des gladiateurs et l'ordinateur lui a pixellisé le visage du comédien défunt.
Shreck. Ogre verdâtre, sale et dégoûtant, il est l'antihéros de l'anti-contes de fées imaginé par DreamWorks pour faire de la peine à Disney (2000).
Aladar Ce charmant iguanodon bleuté est le héros sans peur ni reproche de «Dinosaure» (2000), western du crétacé mis en scène par Disney.
«Je m'impose très bien en femme»
Irene Bignardi promène son regard pervenche sur la première édition de Locarno qu'elle dirige.
omment définissez-vous le Festival de Locarno, par rapport aux autres?
Jadis, on disait que c'était le plus petit des grands festivals, le plus grand des petits. Maintenant, je pense vraiment que c'est le quatrième des festivals européens. Il est différent, car il porte son attention sur le cinéma. Cela n'empêche pas éventuellement un peu de glamour, mais les vraies stars sont les films.
Le programme a-t-il été facile à composer?
Quelques films que je n'ai pas réussi à avoir m'ont fait souffrir. Mais beaucoup de réalisateurs nous aiment. Ils savent que Locarno est l'endroit juste pour leurs films et leurs films justes pour Locarno. Alors ils nous proposent prioritairement leur travail.
Avez-vous rencontré des difficultés liées au fait que vous soyez une femme - au Festival de Téhéran, par exemple?
Non. A Téhéran, ça a été physiquement désagréable parce qu'il faut toujours avoir ce truc sur la tête, même à l'intérieur où il fait une chaleur épouvantable. Sinon pas du tout. Je m'impose vraiment très bien en femme. Ha ha ha!
Sept des neuf membres du jury sont des femmes. C'est un choix délibéré?
Oh, j'aurais même aimé avoir un jury composé exclusivement de femmes, mais ça n'était pas possible... Finalement, l'équilibre des professions et des nationalités l'a emporté. J'ai une longue liste de personnes qui n'ont pas pu venir. Août est un mois difficile, les gens veulent rester en famille. Les femmes se sont révélées plus disponibles, ha ha!
Avez-vous senti une pression des milieux cinématographiques suisses?
Sans doute. La Suisse qui héberge un festival aussi important désire montrer ses films. Je ne les prends que s'ils sont bons. Nous avons été surpris de découvrir des films très intéressants. Mais je ne les aurais jamais programmés pour des raisons politiques. S'il y avait une pression, je résisterais.
Quel rôle la critique de cinéma a-t-elle encore à jouer aujourd'hui?
Avant tout, elle doit essayer d'exister. En Italie, la critique spécifique du cinéma, celle qui est faite par des professionnels, est reléguée de plus en plus loin dans les pages des journaux. Tout le monde écrit sur le cinéma. On pense que le simple fait de s'asseoir dans une salle obscure permet de parler du cinéma, sans même parfois connaître l'histoire des dix dernières années. La critique, c'est l'indépendance du jugement dans une époque où tout est organisé selon les diktats de l'argent. La critique a pour mission de découvrir le petit film d'un petit auteur qui va devenir grand si on l'aide et non de faire l'éloge des produits des majors. Elle doit préserver des zones de liberté pour ceux qui vont faire des choses différentes.
Comment réussit-on le délicat équilibre entre exigences économiques et culturelles, entre films grand public et films d'auteur?
Pour la Piazza Grande, j'ai essayé de choisir des films grand public présentant un profil particulier. Du mainstream avec quelque chose de plus. «Final Fantasy», film à 160 millions de dollars, marque un tournant dans l'histoire du cinéma: c'est la première fois qu'on tourne sans acteurs. Les faiblesses narratives sont compensées par la fascination de découvrir que le jour est proche où on pourra faire des films raffinés avec des ersatz de comédiens. Je propose aussi «Lagaan», un film de Bollywood, adorable et très amusant en dépit des longueurs d'un film indien. Là encore, le grand spectacle sert une idée politique: l'unité indienne, l'orgueil populaire. Ailleurs, dans les Cinéastes du Présent, en Compétition, on trouve des films très sophistiqués, très pointus. Le point de vue politique se retrouve aussi dans le film suisse «Happiness is a warm gun», qui retrace un parcours d'une histoire publique ayant laissé des blessures ouvertes.
Vous vous refusez à tout préjugé.
Exactement. J'essaie en tout cas...
Propos recueillis par Antoine Duplan
Irene Bignardi
1943 Naissance à Milan.
1968 Premier Festival de Locarno.
1975 Collabore à «La Repubblica».
1986 Dirige le Festival du film policier à Cattolica.
1989 Tient la rubrique cinéma à «L'Espresso».
2000 Nommée directrice du Festival de Locarno.
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