ARCHIVES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > ARCHIVES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Lettre ouverte à Christophe Keckeis

Mis en ligne le 11.08.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-08-11

Lettre ouverte à Christophe Keckeis par Charles Poncet

Mon Commandant de corps,

Chef de l'Armée suisse, il vous incombe d'abord de veiller à sa ressource essentielle: nos soldats. L'anecdote qui suit témoigne hélas de l'affligeante débilité de votre politique des ressources humaines. Elle est rigoureusement authentique. Je tiens les noms des protagonistes à votre disposition si, d'aventure, vous portiez quelque intérêt à la manière dont les ganaches que vous commandez traitent les citoyens de ce pays.

Issu d'une faculté fort astreignante de l'alma mater lausannoise qui vous délivra par ailleurs une licence en sciences politiques, voici un jeune Romand à l'avenir prometteur. Economiste de formation, intelligent et bûcheur, trilingue, immédiatement engagé par une banque zurichoise importante, ce soldat de milice genevois travaille à Zurich et prépare pendant ses loisirs le difficile examen de certified financial analyst, viatique essentiel à une carrière bancaire internationale.

Son cours de répétition 2005 a lieu pendant la session d'examen. Il en demande le renvoi. Refus du Kreiskommando zurichois. Il insiste: le cours commence le 23 mai et l'examen a lieu le... 6 juin!! Le bureaucrate de service finit par accepter de mauvaise grâce, mais le cours devra être remplacé en août de la même année.

Quelques semaines plus tard, la banque qui l'emploie envisage sérieusement de lui offrir un poste à Londres. Son mérite ainsi reconnu dans un environnement autrement compétitif que vos cours d'état-major, il avertit courtoisement vos services de cette possibilité, pour s'entendre notifier qu'on ne le laissera pas quitter la Suisse sans qu'il ait fait son cours de répétition!

L'engagement est confirmé, mais l'employeur exige qu'il soit à Londres dès le 1er août. Confiant dans la sagesse de nos autorités, l'heureux promu se présente en personne au Kreiskommando le 30 juin pour s'expliquer. Chaussettes blanches et Birkenstock aux pieds, le rond de cuir affecté aux ressources humaines de votre organisation dans la capitale financière du pays, l'accueille d'un guttural «Zerscht es WK nachaane Island»1... Courtois comme il sied à un jeune cadre bancaire, l'impétrant ne s'en formalise pas et il suit votre représentant dans un bureau spacieux. Le gratte-papier s'assied confortablement et l'y tient debout, en position de repos, pendant une heure, rejetant tous les arguments rationnels qu'il entend, non sans proclamer confédéralement au passage: «Vielleicht im Welschland, aber in Züri nüt!» 2. Qu'un jeune homme perde le poste qu'on lui offre s'il n'arrive pas à convaincre son employeur - une banque... - d'en changer les modalités, laisse froid vos casques à boulon.

L'homme aux Birkenstock finit par «accepter» que le jeune homme entre en service le... 11 juillet - dix jours plus tard... - pour trois semaines. Menacé de toutes sortes de sanction, le soldat s'exécute. Il doit être à Londres le 1er août et régler d'innombrables questions professionnelles avant son départ et le voilà à l'armée jusqu'au 30 juillet! Qu'à cela ne tienne! On lui octroie des congés pendant la semaine et il restera en caserne le week-end. Le service qu'il accomplit n'a aucun intérêt et n'est d'aucune utilité: il vit d'interminables heures de monotonie à «garder» une ambassade à Genève, buvant moins que ses camarades, évitant ceux que l'ennui mortel de vos cours pousse à la consolation traîtresse du cannabis.

J'oubliais. Avant de partir, il a dû payer sa taxe militaire.

Le chef d'une armée défaillante au point de traiter de façon aussi saugrenue ceux dont elle dépend pour son existence même, réveille l'écho d'une cinglante épithète, que Charles de Gaulle, fin connaisseur de l'âme humaine, réserva un jour au général Massu, commandant de parachutistes en Algérie. «Alors Massu», asséna de Gaulle, «toujours aussi c...?».

Agréez, mon Commandant de corps, l'assurance de la considération que vous témoignent mes modestes mille et quelques jours de service militaire, accomplis, il est vrai, sous les ordres de vos prédécesseurs.

1 «D'abord le cours de répétition, ensuite l'étranger.»

2 «Chez les Welches peut être, mais pas à Zurich!»

Qu'un jeune homme perde le poste qu'on lui offre, s'il n'arrive pas à convaincre son employeur d'en changer les modalités, laisse froid vos casques à boulon.

Chef de l'armée suisse.




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.