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Lettre ouverte à Natascha Kampusch

Mis en ligne le 21.09.2006 à 00:00

L'Hebdo; 2006-09-21

Lettre ouverte à Natascha Kampusch par Christine Ockrent

Chère Natascha,

Vous voulez étudier la psychologie ou le journalisme. C'est bien vu: à 18 ans, vous choisissez les deux disciplines qui accompagneront longtemps votre extraordinaire destin. A force d'apprendre, vous risquez néanmoins de perdre cette certitude qui empreint votre regard et qui a tant surpris quand on vous a découverte: celle de votre propre force, de votre capacité à dominer les circonstances et leurs prétendus ordonnateurs.

Et vous avez assuré l'intendance: les médias du monde entier qui se sont précipités sur votre histoire se sont engagés tantôt à payer vos études, tantôt votre appartement, ou encore une fondation pour vous permettre plus tard de porter secours aux femmes mexicaines victimes d'enlèvement et aux petits Africains affamés.

Vous êtes apparue à la télévision autrichienne quelques jours après avoir fui l'homme qui vous avait séquestrée pendant huit ans et enfermée dans sa folie, enfant puis jeune fille coupée du monde, vivant dans un réduit de 5 mètres carrés bricolé de ses mains. L'horreur de votre sort nous parut telle qu'on s'attendait à voir une créature apeurée, flétrie, fuyant la lumière, réfugiée dans ses silences.

Qui a-t-on vu, tranquille sous les projecteurs, l'oeil vigilant, le geste maîtrisé, les lèvres effleurées par intermittence d'un léger sourire, comme une marque de satisfaction après un propos bien formulé? Une jeune femme sûre d'elle, intelligente, maîtrisant jusque dans la nuance son vocabulaire, choisissant des mots précis pour éviter les questions qu'elle jugeait manifestement stupides, déplacées ou vulgaires.

A dire vrai, c'en était si troublant qu'on fut effleuré par le doute. Le scénario n'était-il pas trop bien ficelé pour être honnête, le personnage trop travaillé, à mi-chemin entre Hollywood et l'Actor's Studio, la communication trop maîtrisée, les détails trop bien pensés - jusqu'au foulard rose vous masquant les cheveux afin de travestir l'apparence que vous vous choisirez bientôt?

Sublime, forcément sublime, aurait écrit Marguerite Duras, jadis émerveillée par la force d'une mère foudroyée par la mort de son petit Grégory. Et on pensait aussi à Florence Aubenas, cette journaliste française détenue pendant des mois en Irak apparaissant, libre à la passerelle d'un avion, si lumineuse, souriante, si espiègle que certains allèrent jusqu'à lui reprocher de ne pas avoir la mine de l'emploi...

Ainsi vont, Natascha, les lois de cette société médiatique et carnivore que vous rejoignez brutalement. L'image fait force, l'émotion prédomine, les rôles sont distribués, les dialogues prémâchés, pas question de s'en écarter, ou alors à vos risques et périls.

Ceux-là, il est vrai, vous les avez déjà surmontés. A vous entendre, le maître n'était pas celui que l'on pense, ce n'était pas ce Wolfgang Priklopil dorloté par sa mère, cet homme rangé qui avait enfermé sous terre une petite fille devenue femme sous son unique regard, condamnée à ses seules attentions. «Je pense que j'étais plus forte que lui», dites-vous aujourd'hui.

Des romans magnifiques, des théories nombreuses ont été écrits sur le thème du dominant-dominé, et Freud lui-même, votre compatriote viennois, vous reconnaîtrait sans doute une sorte de filiation. Lorsque votre ravisseur, suicidé sous un train après votre fuite, fut enterré en secret, vous choisîtes d'aller vous recueillir à la morgue et d'allumer un cierge. Dommage que Buñuel ne soit plus là pour maîtriser le clair-obscur des âmes. Peut-être deviendrez-vous journaliste ou psychologue. Ou alors une très grande actrice, car vous maîtrisez les mots comme les sentiments.

Ainsi vont, Natascha, les lois de cette société médiatique et carnivore que vous rejoignez brutalement. L'image fait force, l'émotion prédomine, les rôles sont distribués.

Christine Ockrent, journaliste

Natascha Kampusch La jeune fille lors de sa première interview, accordée à la télévision autrichienne le 6 septembre.




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