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Lettre ouverte à Samuel Schmid

Mis en ligne le 29.07.2004 à 00:00

L'Hebdo; 2004-07-29

Lettre ouverte à Samuel Schmid

Mon cher Samuel,

C'est à l'ancien parlementaire que je m'adresse.

Ecrivant dans ces colonnes la semaine dernière, notre collègue et ami Peter Bodenmann, avec le talent qu'on lui connaît, brocardait sans pitié la nouvelle armée suisse, aujourd'hui en gestation difficile: à lire Bodenmann en effet, le commandant de corps Keckeis et ses traîneurs de sabre ne sauraient plus comment justifier les budgets qu'ils continuent de se faire voter par un parlement docile.

On peut être d'un autre avis.

La saine et vertueuse tradition démocratique suisse postule une soumission constante du militaire aux autorités civiles. La doctrine des armées s'incarne dans l'Etat-Major Général (EMG) - institution d'origine prussienne copiée dans le monde entier - mais tu sais bien, pour l'avoir vécu comme moi, qu'en matière militaire, le pouvoir politique ne fait en principe que répéter ce que l'EMG lui souffle.

En 1992 par exemple, aveugle à la chute du mur de Berlin, l'EMG soufflait envers et contre tout son besoin urgent d'avions F/A-18, appareils coûteux et uniquement propres à repousser une éventuelle invasion... américaine. Kaspar (Villiger) s'exécuta avec discipline: nos pilotes professionnels ont aujourd'hui leurs jouets dispendieux, à défaut des hélicoptères dont nous aurions besoin.

Mais nos EMG soufflent-ils encore quoi que ce soit aujourd'hui? On peut en douter, à entendre Keckeis et ses camarades de jeu. Autrefois, certes, nous disions malicieusement de nos fiers officiers EMG que les bandes noires de leurs pantalons permettaient à la troupe de les distinguer des bidons d'essence, mais comment ne pas avoir une certaine nostalgie des prédécesseurs de l'équipe actuelle? Je les sens tétanisés, aplatis, dépressifs, ectoplasmiques, coupables d'exister, réduits à renvoyer des recrues à la maison, là où on les voudrait romains, impavides, hurlant aux risques de baisser la garde, vestales d'une tradition militaire et civique séculaire.

Keckeis connaît-il encore la date de Marignan? Sait-il seulement les paroles de la Berezina? Oublie-t-il l'histoire de France? De Pavie à Kolwezi, en passant par Rocroi, Austerlitz, Bir Hakeim et Diên Biên Phu, il n'y eut de bataille en Europe où des Suisses au service de France ne se couvrirent de gloire. Louis-Philippe tenait pour évident que la Légion étrangère française s'appelât la légion suisse et aujourd'hui encore, l'héroïsme têtu et placide des Suisses des Tuileries fait plus pour notre réputation que tous les budgets de Pro Helvetia. Genève a une rue de la Confédération, jadis rue des Allemands, débaptisée en 1914 quand les Genevois engagés volontaires se ruaient au Chemin des Dames et à Verdun. Les Brigades internationales de 1936 comptaient plus de Suisses partis combattre le fascisme - quitte à se voir injustement condamnés à leur retour - que de volontaires français. Et si la LVF où les Waffen SS en détournèrent quelques-uns - peu à dire vrai - faut-il rappeler que mourir en combattant pour une cause méprisable demande le même courage?

Ce souffle-là, l'EMG est censé l'incarner. C'est à lui de proclamer qu'une Europe relativement pacifique n'est pas pour autant exempte de dangers; qu'une volonté de défense ne s'improvise pas; qu'il y faut une tradition, une croyance têtue dans les mérites de la milice, des efforts, de l'argent, des pieds de vache enracinés dans le sol d'une patrie. Que la vocation d'un soldat suisse n'est pas de garder une ambassade ou de pousser des cailloux dans les préalpes. En un mot, ces discours désuets, paraît-il, dépassés jusqu'au jour où, si les casques à boulons en bandes noires ne les tiennent pas, qui le fera à leur place?

Les choses, il est vrai, étaient jadis plus simples. Il y avait les cosaques de Brejnev, déterminés à faire boire leurs chevaux dans le lac Léman, et la Suisse vertueuse, héritière du réduit national et d'Henri Guisan, en travers de leur chemin. Le monde était simple. Aujourd'hui, la trouée de Vaulruz - naguère vouée au déferlement des chars T 62 sur le plateau romand - ne fait plus souffrir que quelques paisibles cyclistes en VTT et il y a longtemps qu'on ne craint plus les atterrissages d'héliportés «rouges» au mont Vully, prélude à toute contre-attaque mécanisée qui se respectait! Le «Bambino» désigne mon futur petit-fils ardemment désiré, au lieu d'incarner le tir d'artillerie dirigé par un fantassin ou un officier de blindés pestant contre l'arrogance des artilleurs!

Dans un monde qui change, le rôle d'une caste militaire n'est pas de chercher à être populaire. Elle doit avoir le courage de dire ce que personne ne veut entendre. Elle ne le fait pas. Elle se tait lâchement et elle parle «diplômes de management» au lieu de ressasser ses traditions et de nous rappeler aux nôtres.

Face à cette liquéfaction de tes prétoriens, puis-je, mon cher Samuel, te suggérer que le moment est venu de leur botter sérieusement les fesses? A ta façon prudente et discrète, je t'en devine aussi désireux que je le suis.

Ton bien dévoué Welche. |

Dans un monde qui change, le rôle d'une caste militaire n'est pas de chercher à être populaire. Elle doit avoir le courage de dire ce que personne ne veut entendre.

Samuel Schmid, chef du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports.




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